Santerre

Vendredi 22 février 1793

Le général Santerre (le général Houblon) vient de partir en guerre. - Contre les Autrichiens et les Prussiens ? - Point. Laissant à d'autres le soin de combattre les ennemis du dehors, il s'est chargé, pour sa part, de détruire les ennemis du dedans : ne sont-ce pas les plus redoutables ? - Je vous entends, il s'agit de ces aristocrates incorrigibles, de ces enragés de modérés qui conspirent sourdement contre la République. - Vous n'y êtes pas. Faut-il donc vous apprendre que les vrais ennemis du dedans, d'autant plus dangereux qu'ils trouvent un refuge jusque dans la maison des patriotes, ce sont ... les chiens et les chats ? Heureusement, Santerre veillait. A lui reviendra l'honneur d'avoir déjoué leurs complots liberticides et d'avoir donné le signal de la croisade contre ces ennemis domestiques.

Voici l'ordre du jour qu'il vient de faire afficher sur les murs de la capitale :

"La République a beaucoup gagné d'amis depuis la mort de Louis : mais la cherté des vivres peut servir les ennemis publics. Nos armées des frontières, la persuasion où sont les fermiers que Paris est toujours à feu et à sang, le discrédit des assignats occasionné par les manoeuvres de l'aristocratie : telles sont les causes de cette cherté.

Pour ma part, je propose deux moyens : le premier est que les citoyens aisés et qui aiment le bien général remplacent le pain, deux jours chaque semaine, par du riz et des pommes de terre, ce qu'ils peuvent faire, et non pas les pauvres, les ouvriers et les enfants. Cela fera une économie, je suppose, de la moitié de la consommation de Paris et produira en deux jours quinze cents sacs de farine. Le deuxième est que, dès aujourd'hui, chaque citoyen se défasse de son chien inutile. Paris contient, en chiens et en chats inutiles, de quoi absorber la nourriture de quinze cents hommes, lesquels, à 2 sous par jour, forment trois mille pesant et font dix sacs de farine perdus.

SANTERRE"
(Chronique de Paris, n° du 5 février 1793)

Le général Santerre avait ouvert la voie ; d'autres s'y sont engagés à sa suite. Le rédacteur des Révolutions de Paris, qui plaisante bien un peu ce "brave Santerre", et qui fait observer que, pour dix sacs de farine, on n'a jamais fait tant de bruit au moulin, a son plan, lui aussi, et voici le remède qu'il propose pour couper court à la disette :

"Chaque dimanche encore, sans y manquer, il y a au moins un pain bénit dans chaque paroisse dans toute l'étendue des quatre-vingt-cinq ou quatre-vingt-six départements. Ce pain bénit, qu'on faisait autrefois avec de la fine fleur de farine, et qui était une brioche, n'est plus aujourd'hui, il est vrai, que du pain de ménage ; mais c'est toujours du pain, et il y en a bien chaque fois 4 livres pesant. Or, nous comptons à présent au moins 50.000 municipalités en France ; à deux paroisses, l'une dans l'autre, c'est 100.000 pains de 4 livres par semaine, ou 1.600.000 livres de pain par mois de gaspillé, de perdu ; car on sait que ces pains sont coupés dans la sacristie par petits morceaux, que le bedeau distribue pendant le reste de la messe. Les fidèles mâchent à peine, en chantant, cette demi-bouchée, et la rejettent le plus souvent sans l'avaler. Par conséquent, c'est par année 35.200.000 livres de pain qui ne profitent à personne. Ne mettons que 30.000.000. Le Dieu de la nature peut-il se fâcher si on retranche de dessus ses autels une offrande dont il n'a que faire, et qui est en pure perte, non seulement pour nous autres fidèles, mais encore pour nos curés ou vicaires qui n'en sont plus si friands ? Supprimer le pain bénit pour économiser trente millions de livres de pain, c'est donc une oeuvre méritoire et une oeuvre très civique." (Révolutions de Paris, t. XV, p. 306)

C'est un grand journaliste que Prudhomme, mais un pauvre calculateur. Un enfant lui apprendrait que 1.600.000 livres, multipliées par 12, donnent pour résultat, non 35.200.000, mais 19.200.000. Il ne se trompe que de seize millions ! Mais ce déficit de 16 millions de livres de pain n'est pas pour l'embarrasser beaucoup. N'a-t-il pas, pour le combler, un expédient non moins ingénieux que la suppression du pain bénit ? A cette suppression, il propose, en effet, d'en ajouter une autre ejusdem farinoe. "Un usage, dit-il, qui consomme encore plus de sacs de farine, c'est la poudre dont les femmes et les hommes surchargent leurs cheveux. Ne gaspillons pas nos denrées de première nécessité, et méritons les bienfaits de la nature par l'usage que nous saurons en faire ; que les citoyens et citoyennes renoncent donc à la poudre. Les femmes n'en seront pas moins aimables, et les hommes n'en paraîtront que plus mâles." (Les Révolutions de Paris, par L. Prudhomme, t. XV, p. 306)

chat oiseau 3

Ces belles inventions ne sont d'ailleurs que misères auprès de la Motion patriotique de P.S.G.J. Jeauffre, citoyen patriote. La Chronique de Paris lui a ouvert ses colonnes, et je me reprocherais de ne point la reproduire :

"Les moineaux sont de jolis petits animaux pleins d'agréments. Ils m'égayent le matin quand je les entends à travers le tuyau de ma cheminée ; ils m'égayent davantage au printemps ; mais je mets l'amour de ma patrie au-dessus de tous les amours.

Or, chacun sait qu'il n'y a rien de plus vorace qu'un moineau ; c'est pour cela que des Anglais avaient proposé de les chasser tous de cette île fortunée. Je ne crois pas que cette motion ait eu des suites ; il semble même que le gouvernement en prend le contrepied, puisqu'il chasse les patriotes français qui ne sont pas des petits moineaux.

Quoi qu'il en soit, il faut profiter de toutes les bonnes idées (même quand on les prendrait chez nos ennemis). Je fais donc la motion expresse de tuer tous les moineaux de Paris, et j'adopte l'amendement qui m'est proposé de tuer tous ceux de France.

Mes motifs, on les connaît, et le tort qu'ils font au peuple, par le renchérissement inévitable du blé, est trop évident. Il est aisé de se convaincre de l'étendue du dégât qu'ils commettent, en calculant ce qu'un moineau peut manger de blé : 1° par jour ; 2° par an. Un moineau mange au moins 12 ou 15 grains de blé par jour. La livre, poids de 16 onces, renfermant 4.072 grains, un seul moineau mange par an 1 livre de blé, c'est-à-dire 2 sous ou 2 sous 6 deniers. Ce n'est pas là ce qui m'afflige, mais c'est la prodigieuse multitude des moineaux ... Il y a, en France, à 10 personnes par maison, 260.000 maisons. En n'y supposant que 4 cheminées par maison, cela fait 1.040.000 cheminées. En ne supposant enfin que 10 moineaux par cheminée (ce qui est peu, car il y a des fermes où on les voit par centaines), cela fait 10.400.000 moineaux, et par conséquent un dégât d'autant de livres de blé, ce qui équivaut à 2.600.000 livres tournois. Il n'y a rien de petit en politique, et tout le monde peut se convaincre qu'avec cette économie, il y a de quoi nourrir 100.000 hommes pendant 70 jours. Nos généraux et nos soldats n'auraient pas jeté tant de cris si nos pourvoyeurs avaient fait ce calcul.

Qu'on ne dise point que je tire ma poudre aux moineaux et qu'un de ces oiseaux ne vaut pas le coup de fusil, surtout depuis la rareté de la poudre, malgré les offres du citoyen Barthélémy ; 1° tuer 1 moineau, c'est en tuer 1.060, puisqu'on détruit sa postérité.

Nous n'y regardons pas à la vérité de si près pour les hommes ; mais aussi c'est autre chose ... D'ailleurs, la peine de mort n'est pas encore abolie ; la mode en viendra peut-être ; celle d'aujourd'hui est de poignarder, de couper les têtes, de guillotiner ; il faut attendre que ce goût passe, et j'ai ouï dire qu'on ne gagne rien à gêner la nature.

2° Je compte assez sur le patriotisme de nos concitoyens pour croire que, sitôt le décret rendu, on les verra se presser de mettre fin à cette espèce blédivore. Mais quand la nation serait obligée d'en payer la moitié à 5 sous par tête, ce serait très bon marché, attendu que cela équivaut à 2 années de nourriture par moineau et qu'on s'en défait pour toujours. J'avertis du reste mes concitoyens et surtout les jeunes gens de ne pas se livrer à la fantaisie de manger ce gibier, quand ils l'auront tué, car cet aliment donne l'épilepsie. Je leur aurais bien donné un conseil qui eût été une véritable économie et aurait tourné au profit de la République, c'était de les donner à leurs chats ; mais l'arrêt de proscription lancé contre ces derniers rend ce conseil inutile.

Je crois cependant mon idée avantageuse à la société que celle de tuer les chats. La mort des moineaux ne peut faire plaisir qu'aux mouches, aux chenilles et aux guêpes (mauvaises espèces qui pullulent, il est vrai, plus que jamais, mais qui meurent l'hiver), au lieu que, si l'on tue les chats, selon l'idée du général de Paris, nous serons inondés d'une multitude de rats dont nous ne pourrons plus nous défaire. On assure que beaucoup d'émigrés ont laissé leurs chats dans leurs hôtels avant de partir et qu'ils ont recommandé qu'on leur portât à manger. J'oserais presque dire que cette leçon fait honte au général - motionneur ... S'il s'était rappelé les fables du bonhomme La Fontaine, il aurait pensé à ces rats qui allaient grignoter la farine dans la huche, et il aurait réfléchi que 30 de ces mauvaises bêtes y feraient plus de dégâts et d'ordures dans une nuit qu'un angora ne consomme de biscuits dans toute une année. Mais on ne peut pas songer à tout, quand on a tout à faire. Quant à moi, qui n'ai pas 48 bataillons, sans l'extra, à commander, et qui, du matin au soir, ne fait oeuvre de mes dix doigts, j'ai bien approfondi mon sujet, et je persiste dans ma motion." (Chronique de Paris, 13 février 1793 - Le Courrier des départements, février 1793)

Citoyen Jeauffre, vous avez bien de l'esprit pour un patriote, et j'ai grand'peur que votre motion patriotique ne vise le général Santerre encore plus que les dix millions quatre cent mille moineaux de France.

Ne seriez-vous point, par hasard, un de ces affreux journalistes contre lesquels, l'autre soir, en pleine séance de la Commune, notre irascible général a exhalé sa mauvaise humeur ? Le citoyen Jacques Roux, - un autre héros du 21 janvier, - venait de signaler ce fait que "dans ce moment, quarante mille familles dans Paris sont dans la misère la plus horrible", et il avait insinué que le remède à cette lamentable situation ne se trouvait peut-être pas dans la guerre aux chiens et aux chats.

Santerre s'est alors levé : "Citoyens, a-t-il dit, le préopinant a rappelé, à titre de reproche, que j'avais invité de tuer les chats et les chiens superflus. Je prie mes concitoyens de vouloir bien faire attention que, dans cet avis, je n'ai eu en vue que la cause des pauvres. J'ai considéré qu'un septier de blé vaut mieux que des millions en or et en assignats. Il y a à Paris des femmes folles qui ont soixante chats et autant de chiens ; je me ferai toujours un devoir de m'élever contre tous les abus. Les journalistes qui ont trouvé mauvais ce que j'avais dit ont mal calculé ; ils ont pris pour de petits moyens ce qui est du plus grand intérêt." (Commune de Paris, séance du 18 février 1793, au soir - Chronique de Paris, n° du 21 février 1793)

Les journalistes ne sont pas les seuls qui se permettent de rire du général Santerre. La caricature se met aussi de la partie. J'en ai une sous les yeux, qui représente le général recevant deux députations, l'une de chiens, l'autre de chats. Au moment où les orateurs des bêtes vont parler, Santerre tire prestement de sa poche une petite guillotine et leur coupe aussitôt la parole. Au bas de cette gravure se lisent ces mots :

"Art de faire taire les indiscrets.
Justes Dieux ! qui donc respecterons-nous, si nous manquons de respect au citoyen Santerre lui-même ? Mirabeau, j'en ai peur, n'avait que trop raison, quand il s'écriait, peu de jours avant de mourir : "O légère et trois fois légère nation !" (La Feuille du matin, n° du 9 février 1793.

Extrait : Journal d'un bourgeois de Paris pendant la Terreur - par Edmond Biré - 1895-1898