FILLE ET PETITE-FILLE D'EXÉCUTEURS

Sanson bourreau

 

Le 8 août 1897 est morte, à l'hospice des vieillards de la Tronche, près Grenoble, Joséphine Vermeille, la petite fille de l'aide bourreau de Sanson, exécuteur de la reine Marie-Antoinette.

L'existence de Joséphine Vermeille n'a été qu'un long supplice.

Avant d'être reçue à l'hôpital de Grenoble, d'où on l'a transférée à l'hospice des vieillards, elle vivait misérablement d'une modique pension que lui faisait l'État comme fille et petite-fille d'exécuteurs.

Une fois introduite dans la salle Sainte-Jeanne (il y a plus de vingt-cinq ans), cette pension lui fut enlevée.

Déjà, elle était la proie de crises de nerfs bien violentes et ses membres n'ont pas tarder à en porter l'empreinte.

Deux des doigts de sa main droite, courbés à l'intérieur, ne pouvaient se relever ; deux autres doigts, renversés en arrière, ne se redressaient plus ; le grand doigt, toujours en avant, semblait désigner un objet invisible. Chaque jointure paraissait, en outre, avoir subi une dislocation et un tourment particulier, de sorte que, même en voyant son bras desséché uni à cette main, on se demandait ce que ce pouvait être, si ce n'était pas la patte d'une bête fantastique.

Les jambes de la malheureuse infirme avaient été condamnées au même supplice et la proie des mêmes douleurs ; l'une, raidie et contractée, passait sur le ventre ; l'autre était pelotonnée sous les reins, les doigts de ses pieds étaient renversés, déjetés, disloqués comme ceux de ses mains.

Sans cesse on y appliquait des compresses imbibées de calmants, mais c'était à peine si elles apportaient un soulagement de quelques minutes aux intolérables tortures que subissait, jour et nuit, Joséphine Vermeille.

De grands yeux noirs fébriles et angoissés, une maigreur de squelette, une pâleur de cire donnaient à sa physionomie l'aspect le plus sinistre.

On croyait voir un spectre venu pour redire les mystères de la mort ! ... Mais n'était-ce pas plutôt un des insondables secrets des justices du Seigneur, poursuivant en elle le crime de son grand-père, qu'elle avait reçu la mission de révéler, et dont elle portait sur ses membres, perclus et torturés, le sceau sacré et indélébile ?

"Je suis une victime !" avait-elle dit à une des Soeurs de l'hôpital.

Joséphine Vermeille était une victime. Elle a vécu et elle est morte en victime. Son énergie, sa piété, sa patience, sa foi, sa confiance en Dieu, ne se sont pas démenties.

Elle est morte après de longues souffrances héroïquement supportées et en manifestant de vifs sentiments religieux.

Les pauvres vieillards de l'hospice qui l'accompagnaient à la tombe, le 11 août, lui en ont rendu le témoignage."

 

MA Le chevalier de Maison-Rouge

 

Sans une pelote, mystérieusement mise en vente chez un marchand d'antiquités, à Grenoble, avec cette inscription ; "Pelote ayant appartenu à la reine Marie-Antoinette", la longue expiation, le cruel martyre de Joséphine Vermeille serait resté à jamais caché.

Cette pelote attira, au mois de septembre 1893, les regards d'un des officiers de la garnison. Il en offrit cinq francs, pourvu qu'on lui fournit la preuve de son authenticité.

Le marchand n'avait pas de preuve à donner ; c'était un intermédiaire qui avait déposé cette pelote sur les étagères de sa boutique ; il savait seulement que la personne qui la faisait vendre ne voulait pas être connue.

L'officier déclara qu'il n'achèterait la pelote que si on lui racontait l'histoire.

On le renvoya à l'intermédiaire. Celui-ci, parfaitement sûr que tout autre acquéreur ferait la même question et s'arrêterait devant le même silence, avoua, après de longues hésitations, qu'elle lui venait d'une vieille fille, couchée depuis longtemps sur un des lits de l'hôpital et qui se nommait Joséphine Vermeille.

M. X... se rendit aussitôt à l'hôpital et demanda à Joséphine Vermeille d'où provenait cette pelote, qu'on lui disait avoir appartenu à la reine Marie-Antoinette.

Elle répondit, avec une anxiété fiévreuse qu'elle l'ignorait.

L'officier insista. Joséphine le repoussa indignée. L'officier alors ouvrit sa bourse : "Je donnerais bien dix francs de cette pelote, reprit-il, si on me racontait entre quelles mains elle a passé depuis celles de la Reine".

La pauvre malheureuse infirme, changeant subitement de couleur, lui fit signe d'approcher, et mettant son doigt sur ses lèvres :

"Je vais vous révéler le secret de ma vie, dit-elle ; seulement, tout le monde ici l'ignore, sauf une religieuse qui a bien voulu le garder.

Mon grand-père a été l'aide de Sanson pour l'exécution de la reine Marie-Antoinette.

Après avoir accompli cette horrible tâche, les deux exécuteurs sont revenus à la Conciergerie. Ils étaient profondément émus ; et, dans leur admiration pour leur victime, ils se sont saisis de quelques objets qui lui avaient appartenu. Sanson a pris une petite pendule et des ciseaux ; mon grand-père, cette pelote et une paire de jarretières.

Mon grand-père n'a pas tardé à quitter Paris ; poursuivi par les plus douloureux remords, il est allé cacher sa honte à Marseille. Plus tard, dénué de toutes ressources et manquant de pain, il a dû accepter la charge de bourreau à Aix.

Il avait deux fils : l'un est devenu bourreau à Lyon et l'autre à Grenoble. Je suis la fille de ce dernier.

Lorsque mon grand-père est mort, il a laissé à mon père la pelote de la Reine, qu'il gardait avec un soin jaloux, lui recommandant de ne la donner qu'à ses enfants. C'est ainsi qu'elle est venue jusqu'à moi. Elle n'a pas passé en d'autres mains depuis celles de la Reine."

 

Sources :

AD86 - Le courrier de la Vienne et des Deux-Sèvres - Vendredi 8 septembre 1897

Courrier des Alpes, Écho de la Savoie et de la Haute-Savoie - 1897

La Légitimité - seizième année - N° 2 - Mardi 1er février 1898