Les efforts du général Hoche pour mettre fin à la guerre civile qui désolait l'Ouest de la France depuis 1793 se trouvèrent couronnés de succès en 1796 ; mais la pacification de la région alla plus vite que l'apaisement des esprits.

Dans la soirée du 25 vendémiaire an V (16 octobre 1796), comme le commandant en chef de l'armée de l'Ouest sortait du spectacle, à Rennes, il fut l'objet et failli être la victime d'un attentat royaliste. Un pauvre forgeron de la ville, Jean-Marie Moriau, tira sur lui, sans l'atteindre, un coup de pistolet. Moriau fut arrêté sur-le-champ, ainsi que le personnage qui, en lui promettant cinquante louis, avait armé son bras ; un certain Charles-Jean-Martial Teyssière (était-ce son véritable nom, on ne saurait l'affirmer), marchand de chevaux et adjudant-général de Rochecotte, chef de Chouans dans la Mayenne.

Incarcérés à Laval, les deux meurtriers purent bientôt s'évader de leur prison, grâce à la complicité du geôlier, acheté par les dames aristocrates de la ville. Leur signalement fut aussitôt publié par tout le pays et les brigades de gendarmerie alertées, notamment dans les départements des Marches de l'Ouest.

Le 6 pluviôse an V (25 janvier 1797), vers huit heures du soir, un gendarme et deux volontaires cheminant sur la route de Laval à Saint-Ouen-des-Toits aperçurent, au lieudit "la Croix-Rouge", deux hommes qui marchaient à leur rencontre et dont l'un portait un falot à la main. Au moment où ils allaient aborder ces voyageurs d'allure suspecte, l'un d'eux s'enfuit précipitamment dans la nuit ; ils purent toutefois se saisir de l'autre - celui qui précisément tenait la lanterne - et, sans plus attendre, procédèrent à son interrogatoire sommaire.

Il s'appelait, leur déclara-t-il, Pierre Bruyère ; il avait vingt-six ans ; il était né dans le Calvados, à Dozulé, entre Lisieux et Caen ; il exerçait la profession de "commerçant en vins, épicerie et autres objets". Résidant à Rennes depuis trois mois environ chez le citoyen Dunion, marchand de vins derrière le Placître-Saint-Pierre, il était venu à Laval au reçu d'une lettre que lui avait envoyée, le mois précédent, un autre marchand de vins de Saint-Denis, près de Paris, le citoyen Pierre Petiet dont il était, depuis quatre mois, le représentant. Petiet l'invitait à se rendre dans le chef-lieu de la Mayenne pour y traiter d'affaires : c'était la première fois de son existence qu'il mettait les pieds dans cette ville, où il ne connaissait personne. Au bureau de poste de Rennes, il avait touché récemment mille livres en numéraire, que Petiet lui avait fait tenir ; il lui restait encore 26 louis en or et en "argent blanc", le surplus ayant été utilisé pour des dépenses personnelles.

Nullement convaincus par ces explications, le gendarme et les deux volontaires ramenèrent le soi-disant Bruyère à Laval, à l'auberge de la Tête-Noire, où il était descendu. La citoyenne Beaumier, tenancière de l'auberge, confrontée avec lui, raconta qu'il était arrivé sans bagages la veille, vers six heures et demie, par le courrier de Brest. Il avait demandé une chambre et, ne semblant connaître personne, avait soupé à table d'hôte. Il était sorti le lendemain matin, n'était pas rentré pour le repas de midi, et elle ne se souvenait pas de l'avoir revu dans l'après-dîner.

Bruyère contesta cette dernière partie de la déposition, affirmant qu'il avait passé la matinée et une partie de l'après-midi dans sa chambre, qu'il y avait pris le repas de midi, servi par une des "filles de la maison", qu'il n'avait mangé que de la soupe et du bouilli, n'ayant pas voulu d'entrée (il se sentait indisposé) et n'ayant pas réclamé de dessert. Vers sept heures, un particulier, portant une veste grisâtre, était venu le demander pour le conduire dans une maison en dehors de la ville, où il devait retrouver un ami qui lui parlerait affaires ; il avait suivi cet individu qui, en cours de route, ne l'avait entretenu que des deux détenus évadés. c'avait été ensuite la rencontre du gendarme et des volontaires, la fuite de son compagnon inconnu, l'arrestation et le retour en ville.

Le lendemain 7 pluviôse, Pierre Bruyère comparut devant Joseph Moreau, juge de paix de la première section du canton de Laval. Aux questions du magistrat sur son passé, Bruyère répondit qu'il avait employé "sa jeunesse aux études" ; que, la Révolution venue, il "avait embrassé le parti de la choinerie", qu'il était de la division de Rennes à Redon, qu'il avait rendu ses armes, à Lohéac, au général républicain Travot et qu'ensuite, il "était allé vers le général La Barolière à Rennes". (Cet officier, originaire de Lunéville, y commandait la division de l'Ouest, pendant la période des soumissions). A Rennes, il avait résidé dans différentes maisons qu'il ne pouvait désigner à cause des services à lui rendus par leurs occupants ; il avait également logé plusieurs jours chez l'épicier Dunion. Il possédait quelque argent personnel ; en outre, des amis, dont il devait taire les noms, l'avaient aidé pécuniairement. Les 26 louis trouvés sur lui ne provenaient pas de Petiet, comme il l'avait assuré la veille, mais d'un prêt que lui avait consenti un habitant de Rennes. Il avait l'intention de les partager avec un nommé Châteauneuf, de Saint-Domingue, qu'il avait connu en émigration à Düsseldorf et retrouvé parmi les chouans, près de Fougères, au quartier général du comte de Puisaye. Comme lui, Châteauneuf s'était soumis et, comme lui, ne fomentait rien qui fût répréhensible.

Par bribes, le juge de paix Moreau arrachait à Bruyère de nouveaux détails, pleins de réticences et de contradictions, sur sa vie passée. Il avait quitté la France vers le mois d'août 1792, avait d'abord vécu à Mons, grâce à l'argent qu'il avait emprunté, grâce aussi à diverses libéralités ; après quoi, il avait servi dans des régiments anglais de nouvelle levée ; lors du licenciement de ceux-ci, en mai ou juin 1796, il était repassé en France, débarquant près de Saint-Malo avec Châteauneuf et d'autres compagnons ; plusieurs de ceux-ci, après leur soumission aux républicains, avaient été "déportés en Angleterre" ; Châteauneuf et lui, trop pauvres, étaient restés en France. C'est Châteauneuf, et non Petiet, qui lui avait écrit de venir à Laval et de descendre à la Tête-Noire, où quelqu'un le prendrait pour le conduire discrètement vers lui.

Le juge tenta de lui faire avouer qu'il se trouvait à Laval, non pour se rencontrer avec ce Châteauneuf, mais pour faciliter l'évasion de Teyssière et de Moriau, Bruyère nia avec force, ajoutant qu'il ne connaissait Teyssière que de réputation, comme un factieux et un "partisan d'Orléans".

Dans ses vêtements, on découvrit divers papiers, dont l'un portait ces lignes en apparence indéchiffrables :

"N° VI [Un mot effacé]. Les 2. 10. 22. 8. 5. du 22. 18. 21. 14. 22. 10. 5. près les ruelles des ci-devant Capucins à 4. 10. 23. 10. 4."

Il prétendit l'avoir trouvé sur la cheminée de l'auberge et en ignorer le sens. Ses poches livrèrent également, outre les 26 louis dont il avait déjà parlé, 27 livres 12 sols en argent blanc et 25 louis-doubles en or, qu'il avait pu dissimuler jusque-là et qui, à l'entendre, lui avaient été confiés en dépôt.

Conduit à la maison d'arrêt de Laval, Bruyère subit un nouvel interrogatoire, le 9 pluviôse, devant le Tribunal criminel de la Mayenne. Sur plus d'un point, ses réponses ne concordèrent pas avec celles qu'il avait faites l'avant-veille au juge de paix Moreau. Il commença d'abord par avouer qu'il s'appelait Pierre Roger, et non Pierre Bruyère, qu'il n'était pas Normand mais lorrain, puisque né à Vicherey "entre Mirecourt et Neufchâteau, département de la Meurthe" (sic).

Puis il raconta, sur son séjour à Laval, une nouvelle histoire, assez confuse, mais peu différente du récit de l'aubergiste. Le soir de son arrivée à la Tête-Noire, un peu avant dix heures, une femme inconnue de lui serait venue le chercher ; il aurait passé la nuit chez elle dans une maison située "dans les derrières de la ville" ; il y aurait passé de même la matinée et l'après-midi du lendemain et y aurait pris le repas de midi, servi "par un seul domestique femelle" ; un mystérieux paysan l'aurait pris vers sept heures pour le mener auprès de Châteauneuf que la prudence commendait (à ce que lui avait affirmé son hôtesse) de ne rejoindre que la nuit, afin de ne pas déceler sa retraite. Cette femme lui avait parlé aussi de l'évasion de Teyssière et des occupations de Châteauneuf qui, d'après elle, parcourait les campagnes pour les insurger de nouveau ; il y avait peu de temps, du reste, que ce Châteauneuf se trouvait dans la région ; au début de la pacification, il avait vécu dans les Pyrénées. Pierre Roger prétendait qu'il voulait le détourner de faire de l'agitation et l'engager à regagner Saint-Domingue. Il se défendait d'avoir eu le dessein de l'aider ou d'aider les chouans contre la République. Il répétait qu'il ne connaissait Teyssière que par ouï-dire, comme un envoyé du Comité monarchien de Paris, chargé de soulever derechef la Bretagne et la Vendée et d'assassiner Hoche.

Questionné sur la provenance des papiers mystérieux saisis sur lui, il répliquait tantôt qu'il les avait trouvés par hasard, tantôt qu'ils n'avaient pas de sens. Il avouait la fausseté, mais non la paternité de son passeport : "on" le lui avait envoyé. Il précisait que son falot était une petite lanterne de cuivre qu'il avait prise à l'auberge. Il exposait que les louis-doubles confisqués sur sa personne lui avaient été remis par son hôtesse pour une dame de Rouen dans le malheur.

On put établir qu'à Rennes, Roger avait logé secrètement pendant quatre mois, chez Marie Corbin, marchande en gros d'indienne et de siamoise, dont le père, procureur au Parlement de Bretagne, impliqué dans les mouvements fédéralistes, avait dû fuir à l'étranger ; ce dernier avait rencontré Roger en Angleterre et l'avait adressé à sa fille.

On put aussi déchiffrer le cryptogramme trouvé sur le prévenu en déterminant ainsi la clef des chiffres :

"10 = a. - 8 = c. - 14 = e. - 2 = f. - 5 = i. - 4 = l. - 18 = o. - 22 = r. - 21 = s. - 23 = u ; ce qui donnait : Les Farci du Roserai près les ruelles des ci-devant Capucins à Laval."

Mais une perquisition au domicile de la veuve de Farcy, ruelle des Capucins, n'apporta aucune lumière nouvelle.

Cependant, tout n'était pas inexact dans les dires si changeants du jeune homme. Pierre Roger était bien son véritable nom. Il avait vu le jour à Vicherey (Vosges) le 10 décembre 1770, soit vingt-six ans plus tôt. Il était fils de Claude Roger, dit Artaux, cavalier au régiment des cuirassiers du Roy, et de Jeanne Bruyère. Il avait été baptisé le jour de sa naissance par le curé Daulnoy, avait eu pour parrain Pierre-Joseph Bosquet-Desprès, capitaine premier aide-major au même régiment et chevalier de l'ordre de Saint-Louis, et pour marraine Dame Anne Glanouse, épouse de M. de Beaumont. Son père, originaire de Sucy-en-Brie, avait sans doute, de passage en Lorraine, séduit sa mère ; car leur mariage, célébré à Vicherey le 14 novembre 1769, avait été suivi, à un mois seulement d'intervalle (6 décembre 1769) de la naissance d'un premier fils, Michel-Nicolas.

Pierre Roger acte naissance Vosges Vicherey

Le 11 pluviôse (30 janvier 1797), le commissaire près les tribunaux du département de la Mayenne envoya copie d'une pièce du dossier au ministre de la Justice, Merlin, qui répondit le 21 en ces termes :

"J'ai rendu compte, Citoïen, au Directoire exécutif de l'arrestation de Roger, et des moyens que vous proposez d'employer pour obtenir de lui des renseignemens sur les projets des émigrés et des autres ennemis de la République.
Il m'a chargé de vous répondre que si Roger faisait des révélations importantes et justifiées par le succès, il serait pris à son égard des mesures administratives pour le faire déporter hors du territoire de la République.
Mais vous remarquerez que cette circonstance cessant, Roger ayant servi contre son pays dans un régiment anglais, doit être jugé par une Commission militaire formée dans la division dont votre Département fait partie. C'est le voeu de l'art. 7, tit. 5 de la loi du 25 brumaire an 4.
Vous voudrez bien m'informer exactement des résultats de cette opération" ...

Pierre Roger ne fit aucune des révélations importantes qu'on espérait de lui. Au cours d'un nouvel interrogatoire devant le Tribunal criminel de la Mayenne (12 ventôse an V - 2 mars 1797), il reparla simplement de sa naissance à Vicherey, "département de la Meurthe", des études qu'il faisait au collège de Toul au moment où éclata la Révolution, de son départ en émigration vers mai 1792, de ses pérégrinations en terre étrangère jusqu'à son retour en France, du dénuement qui l'avait contraint à se jeter dans les rangs des royalistes et à rester plusieurs mois parmi eux, de sa reddition au général Travot, de son projet de passer à Saint-Domingue avec Châteauneuf.

Deux pharmaciens, Gasté et Cottereau, sollicités de faire subir une préparation chimique aux papiers blancs trouvés sur lui, s'y refusèrent, de peur "de manquer leur coup".

En somme, un point semblait nettement acquis : de son propre aveu, Roger avait servi dans des troupes ennemies. Le Tribunal criminel de la Mayenne n'avait donc qu'à le renvoyer devant une commission militaire ; c'est la décision qu'il prit le 16 ventôse (6 mars). Il semblait bien, dès lors, que le jeune Lorrain ne pût échapper à l'échafaud.

chouan en prison

C'est dans le courant du mois de germinal suivant qu'il comparut devant la Commission militaire de la 22e division militaire, séante à Tours et présidée par le chef de bataillon Jean-Eugène Saintonge. Après des débats assez brefs, ce conseil de guerre - considérant que l'inculpé n'avait voulu "ni avouer ni contester qu'il était Pierre Roger dit Bruyère", qu'il avait soutenu n'avoir jamais émigré, qu'il n'existait aucun moyen de reconnaître son identité - estima qu' "il n'était pas prouvé que Roger fût dans aucun des cas prévus par l'article 7 du titre V de la loi du 25 brumaire an III, le renvoya devant le tribunal criminel de la Meurthe, son dernier domicile, et lui fit rendre tout l'argent (1.624 livres) qu'on lui avait confisqué.

Il faut donc croire que, devant les juges militaires, Roger avait rétracté ses premiers aveux relatifs à son enrôlement dans les troupes anglaises. Il semble bien aussi qu'il ait essayé de nier son émigration. Il prétendit, en effet, contre toute évidence, qu'il n'était pas l'un des deux Roger, domiciliés à Toul, inscrits - sans prénoms, il est vrai (1) - sur le 1er Supplément de la liste générale des Émigrés, par arrêté de l'Administration de la Meurthe du 12 septembre 1793.

De Tours, l'inculpé fut amené à Nancy par un brigadier et deux gendarmes montés. Le trajet s'effectua par Montargis, Sens, Troyes, Arcis, Sommesous, Châlons et Toul.

VICHEREY

Aux juges nancéiens, le 23 prairial an V (11 juillet 1797), il ne fournit que peu de renseignements nouveaux. Il plaça cette fois Vicherey, son lieu de naissance, dans le département des Vosges. Il raconta qu'il servait en 1792 dans le régiment de dragons de Monsieur et qu'il en avait déserté pour échapper aux mauvais traitements. Il parla des démarches entreprises par son père pour le tirer de la liste des émigrés. Il dit qu'il avait été amnistié avec les chouans et présenta un certificat d'amnistie à lui délivré par les administrateurs du canton de Guipry (Ille-et-Vilaine).

A la requête de l'accusateur public, le Président du Tribunal assigna deux citoyens de Toul pour constater la véritable identité de Roger.

Le jugement fut rendu le 3e jour complémentaire an V (19 septembre 1797) ("Les émigrés actuellement détenus seront déportés ..."). Roger fut condamné à la déportation. Il allait connaître de nouveau l'exil, mais il avait sauvé sa tête.

Depuis plus de six semaines, Teyssière et Moriau - dont on l'avait d'abord regardé comme complice - avaient été condamnés à mort par contumace. Le second ne fut jamais retrouvé. Le premier, découvert près de Sablé, conduit à Alençon pour y subir sa peine, tomba sous les balles des chouans de Rochecotte qui essayaient de le délivrer, le 25 février 1798.

De Pierre Roger, on ne sait rien de plus. Mais c'est vraisemblablement son frère aîné, Michel Roger, dit l'Oiseau, qui fut guillotiné en place de Grève, le matin du 25 juin 1804, avec onze royalistes, dont le célèbre conspirateur Georges Cadoudal.


Albert Troux.

(1) On sait que, par la négligence - volontaire ou non - des administrations, les listes d'émigrés contenaient beaucoup d'erreurs et de lacunes (Cf. André Gain : Liste des émigrés ... de la Mozelle, introduction). Les deux frères Rogers sont toujours appelés dans les documents toulois de l'époque : "les fils du rentier", sans plus de précision. D'aprè une réclamation de leur père, Pierre Roger aurait été horloger au début de la Révolution, et son frère Michel, engagé au 13e régiment de dragons, avait déjà déserté en 1792.

Extrait : Revue Le Pays Lorrain - vingt et unième année - 1929