Au cours de l'année 1794, les "colonnes infernales" chassaient les Blancs devant eux. Un officier chouan, dont la troupe avait été décimée, s'arrêta devant une chaumière, à la sortie du bourg, en allant sur le Puiset-Doré.

 

La chaumière n'existe plus. Il y a une belle maison. Seul le puits subsiste dans la cour. Cette maison a vu des choses terribles.

L'officier chouan avisa sur le seuil de la chaumière une femme avec une petite fille dans son giron et d'autres enfants autour d'elle.

"Bonne femme, lui dit l'officier, laissez-moi jeter des sacs dans votre puits. Il y a des pièces d'or dedans. Nous allons tous être faits prisonniers et peut-être exécutés. Si je demeure en vie, je viendrais les chercher et vous dédommagerais. Dans trois ans, jour pour jour, si je ne suis pas venu, moi ou un autre, vous les remettrez au recteur pour qu'il les donne aux pauvres. Mais si vous ne faites pas ma volonté, la malédiction tombera et demeurera sur vous."

 

PUITS

 

L'officier jeta tous ses sacs dans le puits et partit ... La femme avança la tête au-dessus de la margelle. Elle vit les sacs qui s'étaient ouverts en tombant. Elle voyait quelques pièces d'or briller comme les étoiles, la nuit, dans une fontaine d'eau claire. Elle eut peur de les regarder. Afin qu'elles ne soient aperçues de personne, elle alla ramasser un plein tablier de pierres pour les jeter par-dessus.

L'officier ne revint jamais. Chaque fois qu'elle allait tirer de l'eau, la femme regardait dans le puits. Elle voyait les pierres dans le fond et, à demi cachées, les pièces d'or.

Combien de fois il lui avait fallu mordre sa langue qui lui démangeait du désir de dévoiler le trésor à son mari. "C'est un homme bon, se disait-elle, mais, quand même, apercevoir tant de pièces jaunes lui ferait peut-être perdre la tête."

L'année suivante, le démon de l'argent lui rongeait le coeur. "Si l'officier est mort, pensait-elle, pourquoi donner cet argent au recteur pour les pauvres ? Qui est plus pauvre que nous ? Qui, dans la paroisse, a plus besoin d'une maison que nous ?"

La troisième année était passée et personne n'était venu réclamer l'or. "Il te faudra cet après-midi descendre dans le puits pour enlever les pierres que nos gamins ont jetées dedans." Le mari descendit avec une échelle et un seau. Quand il ressortit, il était blême.

"Viens vite à la maison et ferme la porte, dit-il à sa femme. Vois ce qu'il y avait sous les pierres". Il étala les pièces d'or sur la table.

"Perds ton bien. Qui le trouve, ça lui appartient ! dit la femme. Donne-les moi, je vais les cacher derrière le linge dans l'armoire. Elles étaient dans notre puits, elles sont à nous. Nous en avons assez besoin. Et ne vas pas, si tu veux bien, parler à personne de cela."

Le maître ne vivait plus. Il n'osait parler à personne de peur de s'entendre appeler voleur. La nuit il se réveillait. "Voleur !" criait le vent en sifflant par le trou de la serrure. "Voleur !" Voleur !", aboyaient les chiens dans la nuit. Sa femme essaya de faire taire en lui la voix de sa conscience. Mais il défendit de faire emploi de l'argent avant qu'un an ne se soit encore passé, de peur que quelqu'un vienne le réclamer.

L'année écoulée, la femme déclara que l'argent était maintenant bien à eux. "Si tu veux", répondit-il. Mets à part le prix d'une messe à porter au recteur pour les défunts et pour les pauvres qui ont trouvé la mort ici". Et ce fut fait.

"Puisque tu as de l'argent, dit la femme, tu ferais bien de bâtir une maison plus belle que notre vieille chaumière."

- Cela ferait parler ! répondit le mari.

La nouvelle maison fut faite. C'est celle qui existe encore de nos jours. Et il arriva ce qu'il redoutait. On parla d'eux dans la paroisse entière. Chacun donnait son avis. Il était rarement bon. Beaucoup de ces reproches arrivèrent aux oreilles du maître. La mauvaise réputation qu'avait sa maisonnée fut la cause de sa mort qui vint vite ...

Les années passèrent ... On oublia peu à peu ces choses. La petite fille qui était dans le giron de sa mère quand l'officier chouan parla à celle-ci en 1794 était devenue une grande fille. Comme elle avait du bien, elle se maria avec un jeune fermier.

La mère n'était pas toujours absolument tranquille. Elle se rappelait les propos de l'officier : "La malédiction sera sur vous si vous ne faites pas ma volonté."

Ce n'est pas la malédiction de Dieu qui s'est abattue, mais la malédiction du Diable. Celle qui n'a pas de fin ! ...

Un jour que la femme était allée tirer de l'eau au puits, elle s'assit sur la margelle pour regarder l'eau. Est-ce le soleil qui faisait briller l'eau, ou avait-elle cru voir une pièce d'or qui luisait au fond, ou l'image de l'officier qui la regardait ? Elle se sentit attirée et tomba dans le puits.

Quand on la retira, elle était morte. Dans une main elle avait une pièce d'or. Dans l'autre une petite croix d'argent comme en portaient les Vendéens.

Un an plus tard, étant venus habiter à la maison, le gendre et la fille dormaient après une journée bien remplie, quand le gendre se mit sur son séant. Il venait d'entendre la poulie du puits grincer et la chaîne faire du bruit. Une voix, qui paraissait être celle de sa belle-mère, disait dans l'ombre : "La malédiction demeure sur vous !" Il se cacha sous les draps. Mais la porte s'ouvrit et quelqu'un entra dans la maison. On allait et venait autour de la table. On allait fouiller dans le linge de l'armoire. "Perds ton bien. Qui le trouve ça lui appartient", disait la voix de la nécromancienne.

- Qui est là ? demanda le gendre de peur de réveiller son épouse.

- Il vous faudra rendre l'argent ! répondit la voix.

- Combien ? demanda le gendre.

- Tout ce qu'il y a dans la maison ! dit à voix forte le fantôme.

La jeune femme se réveilla.

- A qui ?

- A Satan ! cria la morte en partant.

Qu'est-ce que j'ai entendu ? demanda la jeune femme en tremblant.

- Le fantôme de ta mère est venu ici ce soir, répondit le mari. Dès le lendemain ils firent dirent une messe pour le repos de l'âme de leur mère.

Le reste de l'année fut silencieux. Jusqu'à ce que vint le jour anniversaire de la visite de l'officier chouan. Le fantôme revint, parla, ordonna. Cela pendant six années de suite. A chaque fois les époux faisaient dire une messe.

La septième année, ils dormaient quand la poulie du puits et sa chaîne firent entendre un bruit infernal. La porte s'ouvrit : "Ha ! ha ! ha ! ricana le fantôme, la malédiction pèse sur vous".

"Laissez cette sorcière, dit la jeune femme à son époux. Allez-vous en, fantôme pourri, avec le Diable de l'Enfer, si vous voulez, et laissez-nous dormir ..."

Elle n'avait pas terminé ces mots que le fantôme était assis sur le bord du lit. Il avait saisi le bras de la jeune femme. Du bras une fumée s'éleva avec une odeur de chair brûlée. "O ma fille, dit le fantôme, je suis damnée. Et vous serez damnés après moi et les enfants de vos enfants. Car l'officier chouan ne pardonnera pas." Aussitôt après le fantôme disparut sans bruit.

La marque de la brûlure est restée sur le bras de la jeune femme et tous ses enfants, les filles, ont depuis cette marque-là.

Plus tard, l'instituteur de l'école, qui ignorait l'origine, ne manquait jamais de dire à chaque rentrée des classes : "Tiens, encore un enfant de la Gabardière ... Ils ont tous la marque de fabrique !"

A la maison de la route du Fief-Sauvin - maison qui appartient toujours à la famille ... les gens sont sombres. Ils n'ont aucune fréquentation. Ils vivent ainsi dans leur maison, avec leur argent. On ne connaît pas de gens aussi malheureux.


N.B. Les noms de lieux et les noms patronymiques ont été changés. Tout rapprochement serait une erreur.

Extrait : Société des lettres, sciences et arts du Saumurois - 1969/02 (A60, N118)