PLOUAY

 

Le Préfet du Chaylard, pour venir à bout de la résistance des catholiques à Plouay, a employé exactement ce qu'il avait fait à Sarzeau et ce qu'il compte répéter à Vannes vendredi : la mobilisation des gendarmes et de la troupe.

Dès le matin, et par premier train partant de Lorient à 5 h 59, le train est envahi par 45 gendarmes à pied et 250 hommes de troupes du 62e sous le commandement du chef de bataillon Loréal.

Par la route s'étaient également dirigés sur Plouay 30 gendarmes à cheval des brigades d'Hennebont et Lorient qui sont arrivés à la première heure.

Dès le matin, l'église est cernée par les troupes et les portes sont rigoureusement interdites ; seule la porte de la sacristie donne passage aux membres du clergé, à l'intérieur se trouvent une trentaine de fidèles qui ont passé la nuit en prière.

Sur la place se trouvent M. le capitaine de gendarmerie Caste, de Lorient, et M. Gide, commissaire spécial, ceint de son écharpe. Les quatre rues donnant accès à l'église paroissiale sont occupées par les gendarmes à cheval. Tout autour de l'église, les 250 hommes du 62e formant deux compagnies et demie, ont formé les faisceaux, des feux sont allumés ; parmi les hommes circulent le chef de bataillon Loréal, un capitaine, un lieutenant et un sous-lieutenant.

M. de Pluvié, conseiller général et maire de Plouay, se tient en permanence à la mairie.

A la porte de la mairie on lit l'arrêté suivant du préfet Du Chaylard pris hier et affiché le matin.

ARRÊTÉ PRÉFECTORAL
Vu la mise en demeure formelle adressée à M. le maire de Plouay, en date du 7 février 1906, laquelle est restée sans résultat.

Vu la réponse de ce magistrat municipal, arrête :

Article Ier - A l'occasion de l'inventaire de l'église de la commune de Plouay, ordonné par la loi du 9 décembre 1905, les portes de l'église devront être tenues ouvertes et l'accès en sera interdit au public.

L'édifice aura du être évacué plusieurs heures avant l'arrivée de l'agent des domaines, chargé de procéder à l'inventaire.

Seuls seront admis à l'intérieur les membres du clergé paroissial et du Conseil de Fabrique.

M. le curé sera tenu d'ouvrir la porte à première réquisition au représentant de l'administration des domaines, de lui remettre les clefs afin de lui permettre l'accomplissement de sa mission. En cas de besoin, ce dernier, se fera accompagner des agents nécessaires, tant à sa protection personnelle qu'à l'exécution du mandat dont il est chargé.

Art. 2 - A l'extérieur, la voie publique devra être libre ainsi que les abords et accès de l'église. Il n'y sera toléré aucun attroupement, aucune manifestation, aucun cortège pouvant entraver les opérations qui ont pour but d'assurer l'exécution et la mise en application de cet arrêté.

Le Préfet,
Signé : DU CHAYLARD.

Vers midi et demi les gendarmes à cheval se pressent derrière l'église et empêchent d'approcher de la porte de la sacristie la seule qui soit ouverte. Tous les manifestants sont massés du même côté.

Le clergé paroissial et M. de Pluvié attendent sur la place l'arrivée du receveur. Celui-ci arrive bientôt accompagné de M. Gide, commissaire spécial.

Le curé monte sur les marches qui donnent accès à la sacristie et lit la protestation suivante :

PROTESTATION DE M. LE CURÉ DE PLOUAY

Monsieur,

Nous soussignés, membres de la fabrique de l'église de Plouay, protestons de toutes nos forces contre l'acte que vous êtes chargé d'accomplir.

Cette église a été bâtie par les fidèles de Plouay et ornée par les dons des riches et les oboles du pauvre. Elle est donc, avec tout ce qu'elle contient, leur propriété incontestable.

Dès lors, pourquoi un inventaire ? Nous ne pouvons y voir qu'une mesure tyrannique, odieuse et sacrilège. L'inventaire n'est, à nos yeux, qu'un acheminement vers la spoliation de nos églises, spoliation à laquelle notre conscience nous défend de participer. Les biens dont on nous a confié la gestion appartiennent à l'Église seule ; avant que le Pape, chef de l'Église, n'ait parlé, nous ne pouvons nous prêter à aucun inventaire.

Nous ne pouvons donc vous accorder l'entrée de notre église pour une pareille opération. Si avec l'appui de la force il est passé outre à notre protestation, nous faisons nos réserves les plus expresses sur ces biens, ainsi que sur l'état estimable qui pourrait en être dressé.

Nous vous prions, au besoin nous vous requérons d'insérer dans votre procès-verbal cette protestation et les réserves y annexées.

PROTESTATION DU MAIRE DE PLOUAY

Comme maire, je dois maintenir l'ordre et demander à mes administrés le calme et la modération. Mais comme membre de la fabrique et comme catholique, je tiens à protester de toute mon énergie contre la violation qui est faite de la maison de Dieu et contre l'inventaire qui est ordonné des biens de la fabrique. S'il ne s'agissait que de l'application d'une loi que ses auteurs prétendent libérale ; s'il ne s'agissait que de la dévolution des biens de la fabrique à une association culturelle ; un règlement d'administration publique serait déjà intervenu.

Il aurait fait connaître aux catholiques et à leur chef dans quelles conditions la loi de séparation devrait être appliquée. Alors cette séparation se ferait à l'amiable, et nous n'assisterions pas aux désordres et aux mêlées terribles pendant lesquelles coule sur le parvis de nos temples le sang français, dont nous devrions être avares, pour la défense de nos frontières. Instruit par l'application de la loi sur les congrégations, nous avons bien compris que l'empressement que l'on met à inventorier les biens de la fabrique est l'indice et le prélude de la spoliation.

Si les dons que nous avons faits aux églises doivent recevoir l'affectation que nous leur avons donnée, pourquoi défendre ces biens des catholiques contre les catholiques ? Pourquoi écarter de ces inventaires les fidèles qui pourraient dire : Ces objets sont donnés par nous, afin qu'ils soient affectés au service divin. S'ils ne restent pas à notre église paroissiale nous les revendiquons.

M. Denys Cochin a dit avec une grande justesse au Parlement : "Vous avez ouvert la succession avant d'avoir l'héritier". Or, cet héritier, beaucoup pensent qu'il pourrait bien ne pas naître viable. Ces associations culturelles qui restent sous le boisseau avec le règlement d'administration publique, elles pourraient bien être telles qu'aucun catholique ne puisse les accepter.

Alors, et la loi l'a prévu, l'État prendrait les biens de la fabrique inventoriée, et voilà ce qui explique et légitime notre profonde émotion.

M. de Pluvié lit une autre protestation. Le receveur passe outre, et accompagné de 2 gendarmes et de M. Gide, entre à la sacristie qui est remplie de gendarmes et a plutôt l'aspect d'un corps de garde.

M. de Mongimon inventorie un à un les objets servant au culte. Les armoires sont fermées. Le capitaine de gendarmerie, s'avance vers le curé resté sur la place et lui dit : "Dans l'intérêt de la religion il serait préférable que vous assistiez à l'inventaire." M. Ezanno refuse d'abord, mais après réflexion, il y rentre, craignant qu'on ne touche aux vases sacrés. D'autre part il préfère ouvrir lui-même les armoires et éviter ainsi à deux serruriers venus tout exprès de Lorient la peine de sortir leur trousseau de fausses clefs.

Pendant l'inventaire, les personnes restées dans l'église chantent des cantiques.

M. Mongimon termine dans la sacristie et se rend dans l'église. L'inventaire est des plus rapides et il ne tarde pas à sortir de l'église dont toutes les portes sont alors ouvertes.

Au dehors, un groupe de femmes n'a cessé de chanter : "Nous voulons Dieu" pendant la durée de l'opération.


Journal L'Arvor - Mercredi 14 février 1906 - 11e année - n° 67