FAMILLE D'AMPHERNET

Les armes sont de sable à un aigle déployé à deux têtes d'argent, becqué et membré d'or.

Cette famille, depuis 1068 jusqu'en 1830, a fourni à l'armée des officiers de tout grade.Dans les temps les plus récents nous trouvons un maître de camp en 1605 ; un lieutenant-colonel en 1748 ; des capitaines en grand nombre aux régiments royaux de Penthièvre, Lorraine, Lionnais, etc. ; un chef d'escadron sous l'Empire, aide-de-camp du maréchal Grouchy ; des officiers supérieurs dans les armées vendéennes et bretonnes.

Pour ceux qui attachent à cette particularité quelque importance, les membres de la famille d'Amphernet eurent plusieurs fois les honneurs de la cour, réservés à la plus haute noblesse.

Le chevalier d'Amphernet fut invité le 12 novembre 1784 à monter dans les carrosses de Sa Majesté et de le suivre à la chasse. Le vicomte d'Amphernet, se mariant avec la fille du marquis du Grego, le roi, la reine et la famille royale signèrent au contrat, le 29 avril 1787. Plus tard le comte d'Amphernet, de Pontbellanger, fut nommé gentilhomme du roi Louis XVIII.

 

D'Amphernet Vicomte de Pontbellanger

La Révolution française devait trouver inébranlables ces vieux serviteurs de la Monarchie. Ils firent tous partie des armées royales vendéennes et bretonnes et résistèrent jusqu'à la fin. Le vicomte d'Amphernet de Pontbellanger prit un moment le commandement des débris de l'armée après la mort du chevalier de Tinténiac. Poursuivi avec activité par Hoche lui-même, après le désastre de Quiberon, il fut obligé de licencier ce qui restait de troupes autour de lui. Il fut pris aux environs de Rennes, les armes à la main, et fusillé sur le champ.

Un de ses cousins eut le même sort. Sa mort a été trop belle pour que nous la passions sous silence. Elle montre, ce nous semble, dans tout son jour la valeur et la foi de cette forte race.

ÉLÉONORE-ARMAND-CONSTANT, BARON D'AMPHERNET

D'Amphernet chevalier

Le baron d'Amphernet servait comme quatre autres de ses cousins dans l'armée royale. Il était à la tête de la résistance dans le Finistère. Appelé aux conférences de la Prévalais, il se rendit à Rennes, en compagnie des autres chefs et généraux vendéens. Surpris dans un guet-apens par la police républicaine, il fut incarcéré à Saint-Meen, puis dirigé sur Quimper. Il était venu sur la foi des traités, et fut réclamé en vain par Puisaye, Cormatin, Tinténiac et les autres chefs qui s'étaient comme lui rendus, munis de saufs-conduits, aux conférences pour la paix.

A Quimper, on s'empressa de nommer une commission militaire pour le juger, et, le 6 janvier 1796, il fut condamné à mort comme chef royaliste et comme émigré. C'est après sa condamnation qu'il écrivit à sa femme la lettre que nous reproduisons comme un beau monument de courage, de résignation et de foi :

Ce 9 janvier 1796.
Souviens-toi, ma chère amie, que c'est à toi que je dois le bonheur d'être bon chrétien. C'est donc toi qui m'a donné les principes bien vrais qu'il ne nous arrivera rien que Dieu ne l'ait ordonné, et qui ne soit pour notre bonheur. Ainsi, ma chère amie, le prétendu malheur qui nous arrive n'est rien. Je suis assez heureux pour avoir reçu mon Dieu et mon créateur ; je pars content. Je crains seulement que toi, qui a montré tant de force dans plusieurs circonstances, et qui m'en a tant inspiré, ne te laisse aller à la douleur. Je t'engage donc, ma chère amie, à avoir recours à Dieu, à lui offrir cette croix, que je ne vois pas qui en soit une, bien au contraire, car il m'a sauvé de ma maladie pour que je fusse en état de le recevoir, et pour me pardonner.

Souviens-toi que tes enfants ont besoin de toi ; au nom de Dieu ne te chagrine pas, et conserve-toi pour eux. Il m'est inutile de t'engager à les élever dans notre religion, tu m'as donné trop de preuves jusqu'à présent de ton attachement pour en douter. Qu'ils soient honnêtes gens et bons chrétiens ; Dieu aura soin d'eux. Remercie Dieu pour moi de ce qu'il m'a fait mourir de même. Ma mort, je l'espère, sera celle d'un chrétien ; et j'attends cette dernière grâce de Dieu. Je te demande pardon si je t'ai causé du chagrin, et à tous ceux à qui mon humeur violente a pu en causer.
Dis à tous mes amis que je meurs content, que j'ai prié Dieu pour eux, qu'ils prient pour moi, et surtout aux personnes chez qui tu es, et à Mme de Calan, du Vergier, et autres.
Souviens-toi de mander à mon cousin (M. d'Amphernet de Pontbellanger) que je l'aime toujours, que je prie Dieu pour lui ; je lui recommande ma femme et mes enfants. Je pardonne, de tout mon coeur, à tous mes ennemis ; et prie Dieu pour eux. Je désire que mon sang soit le dernier répandu, et que Dieu leur fasse miséricorde.
Adieu, ma chère femme, je t'embrasse et t'aime de tout mon coeur. Je meurs content, surtout si je puis savoir que tu ne t'affectes pas trop. Dieu nous réunira dans son saint Paradis et alors nous n'aurons plus rien à craindre. Je suis ton ami.
Le baron d'AMPHERNET.

Embrasse quelquefois mes enfants, et dis leur que leur père a fait son devoir.

On laissa quelques jours encore en prison ce digne chevalier français qui se prépara à la mort avec autant de calme et de piété que son cousin, le confesseur de la foi, mort dix-huit mois auparavant.

Il faut lire la lettre qu'écrivit à sa veuve le prêtre catholique qui lui donna les dernières consolations de la religion. De telles relations ne peuvent s'analyser, elles portent en elles-mêmes leur enseignement et leur bienfait.

De la maison d'arrêt, le 19 janvier 1796.
Madame,

Vous me demandez comment M. le baron Éléonore-Armand-Constant d'Amphernet, votre époux, a passé la nuit le 8 de ce mois ; je ne puis vous refuser cette satisfaction. Je m'empresse de vous en faire la relation dans la vérité la plus exacte, à votre édification, et à celle de tous ceux qui verront la présente.

Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai été près de M. d'Amphernet depuis neuf heures et demie du soir jusqu'environ neuf heures dix minutes du matin, époque où il me quitta pour aller subir la sentence de mort portée contre lui, pour avoir, comme il l'a souvent répété lui-même, soutenu le trône et sa religion et méconnu la république ; mais je vous observerai qu'en voulant voir triompher son parti, il n'en a jamais voulu à personne en particulier.

Rendu à la prison criminelle à neuf heures et demie du soir, je trouvai M. d'Amphernet, couché sur un lit les fers aux pieds et absolument résigné à la mort qu'il regardait comme une grâce spéciale, le terme de ses maux, et le commencement d'une éternité bienheureuse ayant en Dieu une pleine et entière espérance. Oui, disait-il souvent, Dieu me fera miséricorde.

Je vous avoue franchement que je n'ai pas pu concevoir comment un homme aux portes de la mort ait pu jouir d'une si grande sérénité, et conserver un si grand sang-froid. Il veillait à tout, et répondait à tout. Il disait à ses gardes que l'irreligion était cause des malheurs de la France ; que les méchants étaient les verges dont Dieu se servait pour châtier les bons ; mais que Dieu jetterait après ces verges au feu. A onze heures je le confessai. A une heure après minuit le sommeil s'empara de lui et il dormit environ cinq quarts d'heure. A trois heures je le confessai pour la deuxième fois ; à six heures, malgré la pesanteur de ses fers, il s'est levé et jeté à genoux au milieu de la chambre ; il a reçu son Dieu le crucifix à la main, il a fait tout haut son action de grâce, a fait pleurer les assistants, et même ses gardes. Ah ! que je suis heureux, disait-il de mourir dans le sein de l'Église catholique ! Que craindrais-je maintenant puisque Dieu est avec moi.

A sept heures, il vous fit passer deux oraisons, écrites de sa main, une à la Vierge et l'autre au Sacré-Coeur-de-Jésus qu'il gardait précieusement sur lui, et pour laquelle il témoignait avoir beaucoup de dévotion. Il écrivit deux lettres, une pour vous, l'autre pour sa soeur où il lui dit qu'il va content à la mort.

A neuf heures, le tambour bat, on vient lui annoncer qu'on allait le déferrer ; il se déshabille et se lève courageusement ; il allait sortir et dans le moment il voit entrer ses enfants qu nombre de cinq, dont l'aîné avait environ seize ans. Ils se jettent à ses genoux et lui demandent sa bénédiction. Dans un pareil moment la nature parle puissamment et surtout au coeur d'un père. Les soldats sont attendris, les larmes coulent de toutes parts. Adieu, leur dit-il, mes enfants, je vous recommande votre mère ; s'adressant particulièrement à son fils aîné : Obéissez-lui, aimez-la, ayez d'elle tous les soins que mérite une si digne mère ; aimez votre religion, ne l'abandonnez pas ; pardonnez à mes ennemis comme je leur pardonne. Dieu m'avait fait votre père, soyez-lui soumis mes enfants. Il s'arrache des bras de ses enfants qu'il serre pour la dernière fois sur son coeur, sort de la chambre pour être déferré, essuie les larmes que la sensibilité paternelle a fait couler, reprend son courage, rentre dans la chambre pour prendre congé de moi, et marche à la mort, pour Dieu et pour son Roi.

J'ose me flatter, Madame, que ces sentiments chrétiens dans lesquels votre mari a persévéré jusqu'au dernier moment seront pour vous un motif de consolation et d'assurance sur son bonheur éternel, comme ils seront toujours pour moi un sujet d'édification.
J'ai l'honneur d'être, Madame, etc.

LOUIS-MARIE LE MEUR, Prêtre catholique.

 

Roumare château

 

MICHEL-GEORGES-FRANÇOIS D'AMPHERNET DE BURES

Fils de messire François d'Amphernet, seigneur de Bures, et de noble dame Madeleine-Antoinette de Cauvet, Michel-Georges-François naquit à Vire, le 15 octobre 1747. Il était l'un des derniers enfants d'une famille déjà nombreuse et il eut au baptême, pour parrain, son frère Louis, et pour marraine, sa soeur Françoise. Ordonné prêtre à Saint-Sulpice de Paris à l'ordination de Noël 1771, vicaire à Chatenay, au diocèse de Paris, il fut agrégé en 1784 au clergé de Rouen et devint chapelain du château de Roumare, possédé par la famille de Vaignon.

Comme il n'était pas dans les fonctions publiques en 1791 et qu'il se trouvait ainsi exempté par la loi du serment constitutionnel, il fut choisi en 1793 pour exercer dans le diocèse l'apostolat clandestin organisé par MM. Papillaut et Malleux, munis des pleins pouvoirs du cardinal de la Rochefoucault.

 

D'Amphernet de Bure acte naissance

 

D'Amphernet de Bure acte naissance 3

 

De 1793 à septembre 1794, sa vie fut celle des plus courageux apôtres. Il parcourut les paroisses du district de Rouen, célébrant la sainte Messe partout où il le pouvait, baptisant, confessant, mariant les fidèles qui avaient recours à son ministère. On conserve dans les archives de la seule paroisse de Pavilly quarante-quatre actes écrits et signés par l'abbé d'Anfernet pendant la Terreur.

La nuit, il couchait dans les granges, dans les écuries, tantôt même dans les bois, comme le témoignent les documents juridiques publiés par nous en 1866, d'après le dossier criminel qui existe encore aux Archives de la Cour d'appel de Rouen.

Arrêté à Maromme dans la nuit du 3 septembre 1794, il fut trouvé muni de son calice, et, reconnu comme prêtre à cet indice, il fut livré à la justice révolutionnaire de Rouen et immédiatement incarcéré dans la prison de Saint-Lô.

Le directeur du jury près le tribunal du district faisant fonctions d'officier de police et de sûreté lança contre lui un mandat d'arrêt, comme PRÊTRE RÉFRACTAIRE ; son affaire fut instruite sur-le-champ.

Le 6 septembre, il comparaissait devant le jury d'accusation présidé par Louis Avenel. C'est là qu'il fait cette belle réponse. Comme le directeur du jury l'appelait ci-devant prêtre, l'abbé d'Anfernet lui fait observer que n'ayant pas remis ses lettres de prêtrise et n'ayant prêté aucun des serments exigés par les décrets, il est toujours prêtre et bon prêtre ... L'accusateur public, Olivier Leclerc, lui fait subir à son tour un interrogatoire. Il lui renouvelle sa réponse : "Je suis prêtre et le serai toujours." Le rapport de l'accusateur public ne vise, dans l'abbé d'Anfernet, que le prêtre. Il rappelle qu'il a été trouvé muni "d'un calice et de sa patène en argent, d'un petit registre et de quelques notes qui prouvaient avec évidence qu'il n'avit parcouru le pays de Caux que pour y répandre ses opinions et son culte superstitieux et fanatique". Pas l'ombre d'une accusation politique ayant quelque fondement. L'abbé d'Anfernet avait déclaré nettement à l'accusateur public : "Je ne me suis jamais mêlé de gouvernement, et la religion dont je fais profession me fait une loi impérieuse de me soumettre aux lois de ma patrie, quand elles ne seraient pas de mon goût." C'est donc en qualité de prêtre, et pour avoir exercé les fonctions sacerdotales, qu'il est traduit devant le tribunal révolutionnaire.

Il y comparut le 7 septembre 1794 (21 fructidor an II), à huit heures du matin. Le tribunal était présidé par Legendre. Il est assisté des citoyens juges Queval, Brument et Moinet, auxquels on avait adjoint deux membres du conseil général, Moulin et Giguet. Olivier Leclerc remplissait les fonctions d'accusateur public ; Paynel, celles de greffier.

Trois témoins furent entendus uniquement pour constater l'identité de l'accusé. Pas un fait politique, un seul, ne fut relevé à sa charge. L'accusateur public requit la mort dans les vingt-quatre heures, la confiscation des biens, l'impression et l'affichage du jugement dans toutes les communes.

L'abbé d'Anfernet n'avait pas de défenseur. Il se contenta de renouveler ses réponses précédentes : que, n'étant pas fonctionnaire public, il n'avait pas eu à prêter les serments exigés par les décrets, et que d'ailleurs il reconnaissait avoir exercé les fonctions du saint ministère dans le pays de Caux.

Les juges opinèrent séance tenante et à haute voix. Leurs avis recueillis par le président, celui-ci prononça le jugement conforme au réquisitoire de l'accusateur public et condamna Michel-Georges-François d'Anfernet, "ex-prêtre", à la peine de mort.

Il était environ dix heures du matin, quand le jugement fut rendu. C'était un dimanche. Le bon prêtre fit à Dieu le sacrifice de sa vie à l'heure où si souvent il avait offert à l'autel la victime sans tache, couronnant ainsi son sacerdoce par sa propre immolation.

On laissa au condamné quelques heures de répit, qu'il passa dans son cachot à se préparer à la mort. Heures bénies où le digne prêtre offrit à son Dieu le dernier hommage de son amour et de sa foi, et, près de consommer son sacrifice, répéta l'hymne d'actions de grâces qui s'était trouvée si souvent sur ses lèvres sacerdotales, et qui rencontrait à cette heure une si sublime application : Te martyrum candidatus laudat exercitus ! Ce chant, l'Église le redit depuis dix-huit siècles, sous tous les cieux et dans toutes les langues, et chaque génération le renvoie à celle qui la suit, comme un symbole de foi et un cri de victoire !

L'échafaud était dressé sur la place du Vieux-Marché, qu'on nommait alors place de la République. La nouvelle de cette exécution avait frappé la ville de stupeur. C'était le premier prêtre qu'on allait mener au supplice ; aussi la foule accourut-elle de toutes parts sur le passage du funèbre cortège. L'abbé d'Anfernet escorté de la force publique, sortit de prison vers trois heures. (Tous les détails de sa mort sont de la plus rigoureuse exactitude ; ils émanent de témoins oculaires.)

Il était debout, dans une charrette qui s'avançait lentement, les bras croisés sur la poitrine, un crucifix à la main. Son visage était pâle, conservant toutefois un grand air de dignité et de recueillement, et sa bouche, où se dessinait le sourire suprême de la foi, récitait les dernières prières. La foule était émue et silencieuse. "On disait qu'il avait bien du courage, beaucoup de personnes pleuraient, d'autres murmuraient. Aucun cri de vive la République ne fut proféré." Le cortège descendit ainsi la rue de la Grosse-Horloge et arriva à quatre heures au lieu du supplice.

Il monta sur l'échafaud d'un pas ferme, le visage serein, les yeux au ciel, comme les martyrs s'avançaient dans l'amphithéâtre, puis se livra en silence aux exécuteurs, humble et doux devant la mort, comme il avait été dans la vie. Son sang fut le dernier versé, et ferma à Rouen l'ère de la Terreur.

La dernière signature qu'il donna quelques heures avant sa mort, comme toutes les pièces paraphées au procès, est écrite d'une main ferme ; on y lit en gros caractères ce mot qui résume cette noble vie et explique cette mort : d'Anfernet, PRÊTRE.

Michel-Georges-François d'Anfernet est donc mort, comme prêtre, en témoin de sa foi, en martyr de la religion.

Voici la lettre écrite par M. d'Anfernet à Mme de Vaignon, quelques jours avant sa mort. Elle fut trouvée sur lui lors de son arrestation à Maromme, et servit de pièce de conviction au jugement qui l'envoya à l'échafaud.

"Madame,
Comme vous ne m'avez point deffendu de vous écrire, lorsque cela peut se faire sans vous compromettre, ni moi non plus, je profite de la première occasion qui se présente depuis bien longtems pour me rappeler à votre souvenir. Celui de toutes les honnettés que j'ai reçuës de vous, Madame, ne s'effacera jamais de ma mémoire ; car encore que je sois forcé de convenir que je suis un répertoire de bien des deffauts, je n'ai pas celui de l'ingratitude.

J'ai appris, à mon arrivée à Rouen, où les affaires de ma situation actuelle m'ont forcé de venir au travers de bien des dangers, que vous étiez résidente à Roumare, avec Mme de Mortemer, dont je ne sçaurois prononcer le nom sans vénération, et si je croyois qu'elle ne s'en offençat pas, je vous supplierois de lui faire agréer mon profond respect ; ce sentiment pour elle est trop bien gravé dans mon âme pour s'en effacer jamais. Depuis huit mois que j'ai erré dans plus de soixante paroisses, sans que, grâce à Dieu, il me soit arrivé rien de facheux, que les fatigues irréparables de ma situation, je n'ai entendu prononcer le nom de Roumare qu'à mon arrivée dans les environs, où j'ai passé à peu près 24 heures. J'ai appris avec une vive satisfaction que cette malheureuse paroisse, après de violents orages, jouissoit enfin d'un calme assez raisonnable pour les circonstances. Celles que j'ai parcourues depuis le mois de janvier sont à peu près de même, surtout depuis qu'elles ont goûté du pain d'avoine. C'est le froment des élus qui a plus fait de changement dans les opinions que les plus puissants motifs de la raison et de la religion. J'attends la réponse à un petit mémoire que j'ai adressé à un de mes supérieurs (car il en est encore), pour aller voir si cet heureux changement aura eu quelque stabilité ; car, entre nous, le Cauchois, assez bon d'ailleurs, n'est pas le Pérou pour l'esprit et pour l'instruction ; il n'a, suivant moi, en général, de l'esprit que pour le maudit intérêt auquel il sacrifie tout, et cela ne laisse pas de donner de la tablature à Pierre Turpin et quelques autres qui font le même métier que lui. Il faut bien que chacun ait sa peine dans cette vie : tous les honnêtes gens en ont une portion ; c'est le prix de la liberté, qui a assez d'attraits pour mériter des sacrifices ; espérons que tous ceux que nous lui avons faits nous l'amèneront enfin, quand il plaira à l'Être suprême, si bien servi par les républicains français.

Vous voyez Madame, que je suis toujours aussi bavard qu'à mon ordinaire. Comment ne le serois-je pas ? Je n'ai jamais tant parlé que depuis que j'ai quitté Roumare ; et s'il m'étoit permis d'y retourner encore, j'en aurois pour plus de 15 jours à conter toutes mes aventures. Ce seroit pour moi une trop grande satisfaction pour oser l'espérer ; aussi je mets cet espoir au rang de celui de la contre-révolution dont je m'occupe aussi peu que s'il n'en avoit jamais été parlé. Permettez, Madame, avant de finir que Mlles de Vaignon trouvent icy l'hommage de mon respect, et daignez agréer celui avec lequel j'ai l'honneur d'être,
Madame
Votre très-humble et très-obéissant serviteur.

L'abbé D'ANFERNET DE BURES,
Autrement Pierre Turpin.

 

1865 - Bénédiction et pose de la pierre commémorative

M. l'abbé Delalonde, professeur d'histoire à la Faculté de théologie avait bien voulu faire l'inscription ; elle avait été gravée et ornementée à Dieppe sous la direction de M. l'abbé Cochet, correspondant de l'Institut, inspecteur des monuments civils et religieux du département.

On décida de placer la pierre expiatoire dans l'église de Roumare, sur les lieux mêmes où notre confesseur avait exercé si longtemps son ministère sacerdotal, et on choisit pour cette cérémonie le jour anniversaire de sa mort, le 7 septembre.

L'heure de la réhabilitation avait sonné, la mort sur l'échafaud allait se changer en triomphe, le meurtre avait pour dénoûment une fête.

Quel contraste entre ces deux dates du 7 septembre 1794 et du 7 septembre 1865 !

 

D'amphernet épitaphe

 

A ce prêtre vénérable, qui avait rempli les fonctions de chapelain dans le château de Roumare, M. le curé, les fidèles, M. Achille de Saint-André, et surtout M. D'Anfernet, neveu du confesseur, ont érigé en pieux hommage cette pierre commémorative, le 7 septembre 1865.


Sources :

La Semaine religieuse du Diocèse de Rouen - 8 décembre 1877 (A11, T11, N49)

Un confesseur de la Foi à Rouen en 1794, par l'abbé Julien Loth - 1866 - Rouen - Imp. E. Cagniard, rues de l'Impératrice, 88 et des Basnage, 5