Le Neuf comte de Sourdeval

 

Louis-Bernardin Le Neuf, comte de Sourdeval, chevalier, seigneur et patron de Sourdeval, Montenay, Saint-Victor de Chrestienville, la Gruelle, le Saussey, Saint-Jean, Le Fresne-Poret, etc., descendait de Jean Le Neuf qui, le 1er août 1371, figura dans une montre faite à Caen par Duguesclin, et appartenait à la branche des Le Neuf de Montenay qui, du XVIe au XVIIIe siècles, donna à la ville de Caen plusieurs lieutenants de la vicomté, plusieurs échevins et un recteur de l'Université.

Il était fils de Gabriel Le Neuf de Montenay, seigneur et patron de Sourdeval, conseiller du roi, trésorier de France à Caen, et de Louise-Marie du Noyer, fille de Jean, trésorier général de France à Paris.

Il fut baptisé à Saint-Julien de Caen le 19 février 1725, son parrain, Pierre de Montenay, capitaine d'infanterie, sa marraine, Marie de Mathan.

Dès l'âge de 15 ans, il servit comme enseigne dans la marine du roi. En 1740, il était sur le vaisseau Le Diamant qui, près de Saint-Domingue, soutint un combat glorieux contre la flotte anglaise supérieure en nombre. En 1743, il était sur Le Saint-Esprit et prit part au combat qui eut lieu contre l'amiral Mathoeus. En 1746, monté sur La Sirène, il assista à la prise de plusieurs vaisseaux et d'une frégate anglaise. En 1747, il fut fait prisonnier de guerre et conduit en Angleterre.

Rentré de captivité et embarqué sur La Gloire, il prit part à un combat des plus opiniâtres contre l'escadre anglaise ; son vaisseau y fut complètement démâté, le capitaine fut tué dès le début, les deux tiers de l'équipage furent tués ou blessés.

C'est en considération de ces services qu'il obtint, à 18 ans, la croix de chevalier de Saint-Louis et plus tard, en mai 1764, par lettres patentes enregistrées au Parlement de Normandie, l'érection en comté de la terre noble de Sourdeval.

Le 8 novembre 1763, il épousa en la paroisse Saint-Julien de Caen, sa nièce, Marie-Jeanne Le Neuf de Sourdeval (1750-1828), fille unique de Gabriel-Louis Le Neuf de Sourdeval, chevalier de Saint-Louis, brigadier des armées du roi, et de Marie-Marguerite de Pleurre, fille de Jean-Nicolas, sieur de Romilly en Champagne.

De ce mariage naquirent trois enfants, un fils et deux filles : Alexandre-Louis-Nicolas- Hippolite, né le 23 mars 1773 ; Aimée-Nicole-Élisabeth-Sophie, née le 5 février 1769 ; Angélique-Julie, née le 28 mars 1775.

Sa fortune devait être considérable pour l'époque. En dehors des nombreux fiefs qui viennent d'être énumérés, il possédait en effet, sur le territoire de Verson, des terres, maisons et fermes dont il se rendit acquéreur pour plus de 100.000 livres en 1771 et 1774 ; il était également propriétaire du fief de Courtonne, situé sur la paroisse Saint-Gilles de Caen ; il habitait aussi alternativement son hôtel de Caen, et son château de Sourdeval, et enfin, le 31 janvier 1791, il acheta la terre et le château de Biéville, moyennant 150.000 fr.

En 1789, il présida comme doyen d'âge les assemblées de la noblesse du bailliage de Mortain et du grand bailliage de Caen.

Lorsque, le 22 juin 1791, la France apprit qu'au retour de Varennes Louis XVI était gardé à vue au château des Tuileries, de nombreux fidèles voulurent se constituer garants de sa personne et offrirent spontanément leur liberté et leur vie pour sauver le roi et sa famille.

La Gazette de Paris après avoir lancé cette idée des "otages du roi", publia le 11 juillet la liste d'un millier de personnes qui avaient répondu à son appel. Sur cette liste qui, deux ans plus tard, devait fournir une arme terrible à Fouquier-Tinville, figuraient le comte de Sourdeval et son fils Hippolyte, alors sous-lieutenant au 37e d'infanterie.

A la fin de cette année, à la suite de l'émeute connue sous le nom d'Affaire du 5 novembre, le comte de Sourdeval fut arrêté et emprisonné au château de Caen. Le procès-verbal de cette émeute, rédigé le soir même par le conseil général de la commune, est conservé aux Archives municipales de Caen ; en voici le résumé.

Depuis quelque temps une foule de ci-devant nobles tant de la ville que des environs se réunissaient sur les places et dans les lieux publics, formaient des calvacades et par leur arrogance, leurs propos, leurs menaces semblaient annoncer des projets hostiles.

Les véritables auteurs de cette fermentation étaient les prêtres réfractaires qui, par tolérance, disaient encore leurs messes dans leurs anciennes églises, alors desservies par des prêtres assermentés.

Le 4 novembre 1791, la messe de l'abbé Busnel, l'ancien curé de Saint-Jean, avait été l'occasion de troubles et de rixes à l'intérieur et au sortir de l'église entre les "mécontents" qui remplissaient le choeur et la nef et les gardes nationaux appelés pour rétablir l'ordre.

L'abbé Busnel avait annoncé qu'il dirait de nouveau sa messe le lendemain à la même heure, puis il y avait renoncé dans la soirée sur la demande des autorités. Mais ses partisans, non prévenus de ce contre-ordre emplissaient le lendemain toute l'église Saint-Jean. De l'église le mouvement s'étendit au centre de la ville ; des coups de feu furent tirés de part et d'autre ; MM. de la Bigne, de Manneville, le marquis d'Héricy de Vaussieux, M. du Rosel, les frères Jolivet de Colomby, M. Duperré de Lisle, le comte de Sourdeval, etc., en tout 84 personnes furent arrêtes le jour même et conduites au château.

Trois mois après, le 24 janvier 1792, l'Assemblée Nationale, à qui le dossier de l'affaire avait été soumis, décrétait que François-Emery Gouet de la Bigne serait traduit devant la Haute Cour à Orléans, que le sieur de Manneville serait amené à la barre et que les 84 autres prisonniers seraient de suite relâchés.

L'exécution du décret souffrit quelques retards ; le conseil général de la commune, craignant un nouveau mouvement populaire au moment de la mise en liberté des prisonniers, s'entoura d'un grand luxe de précautions.

Enfin le 3 février, à 2 heures du matin, les portes du château furent ouvertes à tous les prisonniers, à l'exception de MM. de la Bigne et de Manneville.

Telle est, brièvement résumée, cette affaire du 5 novembre, qui valut au comte de Sourdeval 3 mois de captivité.

A peine sorti de prison, il quitta Caen et vint s'installer à Paris chez M. Angran d'Alleray, où il resta jusqu'au mois de janvier 1793 ; puis il alla demeurer à Chatou, près Paris, chez la marquise de Crussol d'Amboise.

C'est là qu'il fut arrêté le 31 mars 1794 et conduit avec sa femme et ses deux filles, à la prison des Carmes où son maître d'hôtel, Hériot, lui fit passer des effets de literie.

Ces renseignements sont tirés de son interrogatoire dont il sera parlé plus loin, et aussi de la pièce suivante :

"P.V. de Chatou
Scellés sur la Crussol"

"Aujourd'hui 13 floréal an II de la République une et indivisible (2 mai 1794), s'est présenté aux membres du Comité de Surveillance en la commune de Chatou, le citoyen Le Sueur agent secrétaire du Comité de Sûreté Générale porteur des ordres du dit Comité en date du 1er floréal (20 avril 1794) signés Le Bas, M. Bayle, Jagot, David, etc., membres du Comité de Sûreté Générale de la Convention Nationale.

Lesquels nous ont accompagné en la maison de la ci-devant marquise de Crussol d'Amboise, afin d'apposer nos scellés sur les meubles et effets appartenant à laditte Crussol et qui se trouvent dans la dite maison, où étant arrivé nous y avons trouvé un citoyen qui nous a dit se nommer Jean-Pierre Dreux et être gardien de 5 scellés apposés par ordre du Comité de Sûreté Générale sur les meubles, effets et papiers du Né Jean Le Neuf Sourdeval, locataire en partie de la ditte maison ainsi qu'il est constaté par un procès-verbal en date du 10 germinal (31 mars 1794) dont la minute existe au dit Comité de Surveillance et à l'instant est survenu le citoyen Hériot, maître d'hôtel et concierge du dit Sourdeval qui nous a offert de nous faire l'ouverture des différents appartements et chambres occupés par la dite Crussol ...

(Suit le procès-verbal de l'apposition des scellés chez la marquise de Crussol).

Ensuite le citoyen Hériot dénommé de l'autre part nous a déclaré que lors de l'arrestation du Né Sourdeval, son maître mis en arrestation à Paris, il lui avait fait passer les effets ci-après désignés appartenant à la ditte Crussol scavoir : 6 matelas de laine, 3 lits de plumes, 3 traversins, 3 couvertures picquées, 2 couvertures de laine, 2 couvre-pied, 4 chaises foncée (?) en paille et qu'il avait en bas l'état de tous les meubles qui garnissent la dite maison ; il a signé sa déclaration Hériot.

La présente délivré pour copie conforme à l'original.
Signé : Lainé, Président plus cinq autres signatures."
Sceau
en cire rouge parfaitement conservé
du Comité de Surveillance de Chatou.

Conciergerie 34 Préau des hommes

Le comte de Sourdeval ne devait rester qu'un mois à la prison des Carmes. Le 3 mai 1794, le Comité de Sûreté Générale donnait l'ordre de l'écrouer à la Conciergerie. L'original de cet ordre de transfert est aux Archives Nationales ; en voici la copie :

Du 15 floréal
récépissé donné de 4 pièces un paquet cacheté et l'arrêté.
Convention Nationale, Comité de Sûreté Générale et de Surveillance de la Convention Nationale.
Conciergerie.
Du 14 floréal (3 mai 1794) l'an second de la République française, une et indivisible,
Le Comité arrête que le ci-devant comte de Sourdeval sera extrait de la maison d'arrêt dans laquelle il est détenu et conduit ès prisons de la Conciergerie pour être jugé par le tribunal révolutionnaire conjointement avec la ci-devant marquise de Crussol d'Amboise, avec qui il a eu des intelligences et que les pièces seront envoyées à l'accusateur public près le dit Tribunal ; charge le citoyen (un blanc) de l'exécution du présent.
Les Représentants du peuple, membres du Comité de Sûreté Générale et de Surveillance de la Convention Nationale.
Louis du Bas-Rhin, Dubarrau, Vadier, M. Bayle, Jagot."

Sceau en cire rouge
parfaitement conservé du
Comité de Sûreté Générale.

Transféré le 4 mai à la Conciergerie, le comte de Sourdeval y fut interrogé le lendemain par le citoyen Maire (Antoine-Marie Maire-Savary), juge au Tribunal Révolutionnaire.

Voici la copie du procès-verbal de l'interrogatoire que le greffier écrivit à la hâte, de façon souvent illisible et sans même se donner la peine de remplir l'en-tête de l'imprimé.

Du 16 floréal
Interrogatoire de Le Neuf Sourdeval
Ce jourd'hui 16 floréal de l'an 2e de la République française une et indivisible (5 mai 1794) sept heures de relevée, nous, Antoine-Marie Maire Président (le mot président est rayé) du Tribunal Révolutionnaire (le reste de l'en-tête n'est pas rempli) ...

A répondu se nommer Louis-Bernardin Le Neuf de Sourdeval, âgé de 69 ans, né à Caen, ex-comte demeurant actuellement à Chatou département de Seine et Oise et avant que de demeurer à Chatou, à Caen et ensuite à Paris (mots illisibles) chez Angrand dalleray, ex-lieutenant civil.
D. Connaissez-vous la veuve Senozan ?
R. Oui, je la connais.
D. Connaissez-vous Follop, officier municipal ?
R. Je ne le connais point.
D. Avez-vous entretenu des correspondances et des intelligences avec les ennemis de la République ?
R. Non jamais.
D. A quelle époque avez-vous quitté Paris ?
R. J'ai quitté Paris au mois de janvier 1793.
D. Avez-vous des enfants ?
R. J'ai deux filles et un garçon. Mes deux filles sont aux Carmes et ne sais ce qu'est devenu mon fils qui était sous-lieutenant au régiment d'Anjou. (Au crayon "Émigré").
D. S'il n'a pas toujours en différentes circonstances manifesté des opinions anti-civiques et contre-révolutionnaires ?
R. Non, j'ai un certificat qui prouve le contraire.
D. N'étiez-vous pas au mois de décembre 1791 à Caen ?
R. Oui.
D. N'avez-vous pas eu connaissance de la révolte qui y a eu lieu ?
R. Oui.
D. Avez-vous eu connaissance d'un certain rendez-vous qui ont eu lieu en la commune de Caen notamment des dîners et des souppers qui se donnaient sous le titre de Société ?
R. N'avoir eu aucune connaissance.
D. Avez-vous connaissance qu'il se distribuait (plusieurs mots illisibles) inviter à dîner ?
R. N'en avoir aucune connaissance.
D. Combien de temps avez-vous séjourné à Caen depuis la Révolution ?
R. J'y ai resté jusqu'au 1er de février 1792, hormis le temps qu'il a employé à aller à sa terre de Sourdeval à 15 lieues de Caen.
D. Quel est le motif qui vous a déterminé à quitter Caen pour n'y plus retourner ?
R. Je n'ai jamais renoncé à retourner à Caen et suis venu à Paris pour mes affaires, mais j'ai quitté ma terre de Sourdeval attendu que je n'étais plus maître chez moi, que je n'en avais plus d'agrément, attendu que les paysans passait dans mon jardin et troublait mes plantations.
D. Alors représenté que s'il eut été un patriote il aurait fait sa société de cette classe d'hommes qu'il qualifie de paysans, leur aurait accordé non seulement la jouissance de son jardin mais une portion de son habitation.
R. Que (si on le) lui eût demandé il se serait empressé de le leur accorder.
D. Si (c'est) le vrai motif pour lequel il a quitté la commune de Caen, s'il ne savait pas être regardé comme l'un des complices de la conspiration que y a établie à l'épocque G... ? ... Radigue (?)
R. Que non.
D. Quels sont les personnes qu'il connaît plus particulièrement parmi ceux qui ont pris part à la conspiration ?
R. Qu'il connaissait les citoyens Saffré, Yonel (?), Bataille, Le Sauclain.
D. S'il avait quelque relation avec les habitants de la commune de Mortain ?
R. Qu'il nie avoir aucune relation.
D. S'il y a connu notamment le nommé La Rocq ex subdélégué de la cy-devant intendance de Caen ?
R. Qu'il (l') a connu mais pas particulièrement.
D. S'il a connaissance à l'époque du mois de décembre 1791 il a connaissance qu'il est (mot chargé) plusieurs individus et quelle en était la cause ?
R. A connaissance qu'il était (mot illisible) bien des individus mais qu'il en ignorait la cause.
D. Si parmi ces individus il n'a pas connu la Houssay et (?) la Rochardière ?
R. Je ne les connais point.
D. Avez-vous fait choix d'un déffenseur ?
R. Non, lui avons nommé le citoyen la fleiche (?)
Lecture à lui faite de son interrogatoire, (plusieurs mots illisibles) vérité y a persisté et a signé (avec) nous l'accusateur public et le commis-greffier.
Le Neuf Sourdeval.
Maire.
Lainé.

 

FOUQUIER-TINVILLE

Selon son habitude, Fouquier-Tinville dut assister à cet interrogatoire. En tous cas il s'en servit quatre jours après, le 9 mai 1794, quand il établit l'acte d'accusation de la soeur de Louis XVI et des 24 personnes, y compris le comte de Sourdeval, qui furent jugées en même temps qu'elle.

Cette pièce, précieusement conservée aux Archives Nationales, comprend 10 grandes pages d'une écriture très serrée, corrigées et signées par Fouquier-Tinville ; l'acte d'accusation est immédiatement suivi du jugement que le greffier Legris (Charles-Adrien) transcrivit le lendemain quand les 25 coaccusés furent condamnés à mort.

Nous allons en citer les parties essentielles et reproduire intégralement ce qui a trait au comte de Sourdeval.

"Vu par le Tribunal Révolutionnaire l'acte d'accusation dressé par l'accusateur public près iceluy :

1° contre Élisabeth Capet, soeur de Louis Capet, dernier tyran des français, née à Paris, y demeurante.

Anne du Wael veuve Delaigle ci-devant, marquise, âgée de 55 ans, née à Keismith en Allemagne, demeurante à la Montagne du Bon Air, ci-devant Saint-Germain-en-Laye, département de Seine-et-Oise.

Louis Bernardin Le Neuf Sourdeval, âgé de 69 ans, ex-comte né à Caen, département du Calvados, demeurant à Chatou, département de Seine-et-Oise.

Anne-Nicole Lamoignon, veuve du ci-devant marquis de Senozan, âgée de 76 ans, née à Paris, y demeurante.

Claude-Louise Angélique Bersin, femme séparée de corps et de biens de Crussol d'Amboise, âgée de 64 ans, ex-marquise, née à Paris, y demeurante.

Louis de Loménie, ancien ministre de la guerre.

Le comte Alexandre de Loménie, ancien colonel de chasseurs.

Martial de Loménie, ancien coadjuteur de l'archevêque de Sens.

Charles de Loménie.

10° Charlotte de Loménie, épouse divorcée de Canisy.

11° Françoise de Canisy, veuve de Montmorin (l'ancien ministre massacré en septembre).

12° Antoine de Montmorin, sous-lieutenant de chasseurs.

13° Antoine Mégret Détigny, ancien aide-major des gardes-françaises.

15° Élisabeth Lhermitte, dame de Rosset.

16° Marie-Anne Rosset, dame de Rosset-Cercy.

17° Mme de Serilly.

18° Denise Buard.

19° Louis-Claude Lhermitte de Chambertrand, chanoine de Sens.

20° Georges Follope, ancien officier municipal de la commune de Paris.

21° Louis-Pierre-Marcel Le Tellier, ex-noble.

22° Charles Cressy Champmillon, ex-sous-lieutenant de marine.

23° Théodore Halle, négociant.

24° Jean-Baptiste Lhost, domestique de Megret-Serilly.

25° Antoine Dubois, domestique de Megret Détigny.

et dont la teneur suit :

Antoine-Quentin Fouquier, accusateur public du Tribunal Révolutionnaire ... Expose ... que c'est à la famille des Capets que le pays doit tous les maux sous le poids desquels il a gémi pendant tant de siècles.

C'est au moment où l'excès de l'oppression a forcé le peuple de briser ses chaînes que toute cette famille s'est réunie pour le plonger dans un esclavage plus cruel encore que celui dont il voulait sortir. Les crimes de tous genres, les forfaits accumulés de Capet, de la Messaline Antoinette, des deux frères Capet et d'Élisabeth sont trop connus pour qu'il soit nécessaire d'en retracer ici l'horrible tableau, ils sont écrits en caractères de sang dans les annales de la Révolution, et les atrocités inouïes exercées par les barbares émigrés ou les sanguinaires satellites des despotes, les meurtres, les incendies, les ravages, enfin ces assassinats inconnus aux monstres les plus féroces, qu'ils commettent sur le territoire français sont encore commandés par cette détestable famille et pour livrer de nouveau une grande nation au despotisme et aux fureurs de quelques individus.

Élisabeth a partagé tous ces crimes ... etc.
La femme Delaigle ... etc.
La femme Crussol d'Amboise ... etc ...

Sourdeval, ex-comte, lié avec la femme Sennozant, partageait sa haine pour la Révolution ; il s'était établi à Caen en 1791 au moment où se préparait la contre-révolution dont il a été l'un des agents et il ne s'est retiré de cette ville que pour se soustraire aux poursuites faites contre les conspirateurs ; il avait excité contre lui par sa tyrannie et son oppression l'indignation des habitants de Sourdeval. Enfin tout donne lieu de croire qu'il avait des relations intimes avec d'Aligre et qu'il entretenait des correspondances avec ce conspirateur -et avec Vibraye et La Luzerne, émigrés, gendres d'Angran d'Alleray, aussi frappé du glaive de la loi chez lequel il s'est réfugié pendant longtemps de son aveu même-". (Les mots en italiques sont ajoutés de la main de Fouquier et suivis de sa signature.) ... ...

D'après l'exposé ci-dessus a dressé le présent acte d'accusation contre les cy dénommés, pour avoir conspiré contre la sûreté et la tranquillité du peuple français en entretenant des intelligences et des correspondances, etc ... ...

En conséquence l'accusateur public requiert qu'il lui soit donné acte de la présente accusation contre les sus-nommés et qu'il soit ordonné qu'à sa diligence et par un huissier du tribunal porteur de l'ordonnance à intervenir les dits prévenus soient pris au corps et écroués sur les registres de la maison d'arrêt où ils sont détenus ...

Fait au cabinet de l'accusateur public le 20 floréal an II (9 mai 1794).

A.Q. Fouquier."

Fouquier ne s'était pas mis en peine pour rédiger cet acte d'accusation ; il n'était, on le voit, étayé d'aucun fait. "Tout donne lieu de croire" était alors une formule suffisante ; il n'en fallait pas davantage pour éclairer la conscience des jurés et livrer un homme au bourreau.

Le lendemain, 10 mai, les 25 coaccusés comparaissaient devant le Tribunal Révolutionnaire. Il était, ce jour-là, présidé par François-René Dumas, l'immonde personnage qui, deux mois plus tard, devait à son tour monter sur l'échafaud ; les juges étaient les citoyens Maire et Deliège, l'accusateur public Fouquier-Tinville, aidé de son substitut Liendon et enfin 15 jurés ...

La procédure fut des plus expéditives ; le temps était passé où l'on procédait méthodiquement, c'était maintenant besogne courante ; les juges, les jurés semblaient remplir une simple formalité. Madame Élisabeth fut seule interrogée, René Dumas se borna pour les autres à leur demander leurs nom, âge et qualités. Un seul témoin avait été assigné, une femme qui connaissait Mme de Laigle) Après un résumé rapide fait par le président et une délibération plus rapide encore des jurés, les 25 accusés furent condamnés à mort. ...

Le président Dumas se lève et donne lecture de ce jugement.

C'est fini, on emmène les condamnés. Quelques heures après, sous la surveillance de Samson, ils montaient dans les fatales charrettes à l'exception de Mme de Serilly reconnue enceinte. "Le comte de Sourdeval était dans la première avec Madame Élisabeth, les deux Loménie, la marquise de Senozan, le fils Montmorin et Cressy-Chammillon. Tous restèrent debout jusqu'au lieu du supplice. Vers 5 heures les 24 condamnés étaient guillotinés.

 

Madame Elisabeth de France

 

Madame Élisabeth fut exécutée la dernière. Son corps fut étendu sur les cadavres entassés dans la charrette, de sorte que ses vêtements furent à peine ensanglantés. Le funèbre convoi, par les rues des Champs-Élysées, de la Madeleine, de l'Arcade, de la Pologne, Saint-Lazare et du Rocher, arriva à la rue des Errancis qui prolongeait la dernière voie et aboutissait à la barrière Monceaux. Au delà de cette barrière se trouvait un enclos dit "Clos du Christ" qui, depuis le 4 germinal an II (24 mars 1794) recevait les corps des guillotinés, le cimetière de la Madeleine n'ayant "plus de terre pour recouvrir les os des trépassés". C'est là que furent jetés dans la même fosse les 24 martyrs. Le fossoyeur Joly reconnut le corps de la princesse à ses vêtements.

En 1817, avec l'aide de ce fossoyeur, devenu concierge du cimetière Montmartre, le ministère de l'intérieur et la préfecture de police firent des recherches pour retrouver et identifier les restes des victimes. Toutes les investigations furent vaines.

Le 22 vendémiaire an III (13 octobre 1794) le Comité de Sûreté Générale, par la plume du citoyen Merlin, signait l'ordre d'élargissement de la comtesse de Sourdeval et de ses deux filles et la levée des scellés apposés dans leur habitation.

La tourmente passée elle partagea son temps entre son hôtel de la rue Calibourg (Caen) et son château de Biéville ; mais elle vécut surtout à Biéville fournissant gratuitement ce qui était nécessaire à l'entretien de l'église et du culte, soulageant autour d'elle toutes les infortunes.

Elle s'éteignit à Caen, le 4 juin 1828 ...

 

Le Neuf madame - acte décès

 

Biéville-sur-Orne - Histoire d'une petite commune du Calvados - J. Morel - 1911

Les Armes : de gueules, à trois coussins d'or 2 & 1, avec leurs glands de même.