Marguerite Core est née dans le diocèse de Besançon. Dès sa plus tendre jeunesse, elle a gardé les troupeaux sur les montagnes du Jura et elle les gardait encore au moment de la Révolution.

bergère

 

Cette bergère, âgée d'environ 40 ans, est d'une taille moyenne, très gravée de la petite vérole, à la parole lente, et porte sa tête penchée un peu sur l''épaule gauche, ce qui lui donne un air si simple et si niais qu'au premier abord on la prendrait pour une idiote ; mais la juger ainsi, ce serait la juger très mal, ce serait ne plus la connaître. Cette pieuse fille sait lire et écrire, est fort instruite dans la religion, a beaucoup d'esprit et a même des connaissances au-dessus de son état. La pureté de ses moeurs, son zèle et son attachement inviolable à la religion catholique, apostolique et romaine lui suscitèrent, dès les commencements de la Révolution, des ennemis et l'exposèrent souvent aux plus grands dangers.

Le refus constant qu'elle fit de suivre les intrus et les prêtres constitutionnels lui mérita un décret de prise de corps. Ses amis, craignant pour sa liberté et pour sa vie, lui conseillèrent de sortir de France. Elle eut d'abord beaucoup de peine à prendre ce parti ; elle crut qu'en se cachant quelque temps, on l'oublierait ; elle se trompait. La fureur contre elle était à son comble et, l'orage devenant de plus en plus dangereux, elle céda enfin aux instances qu'on lui faisait. Elle se sauva en Suisse sur la fin de 1791 et se retira à Neufchâtel, où elle se mit en condition.

Neuchâtel Suisse

Sa vertu, sa candeur, sa modestie et son exactitude à remplir tous ses devoirs lui méritèrent bientôt la confiance et l'affection de ses nouveaux maîtres, et elle passait dans cette ville des jours aussi heureux et aussi tranquilles que peut les désirer, dans un pays étranger, une fille de son état.

La déportation des prêtres ayant été décrétée, une foule d'ecclésiastiques de la Franche-Comté vinrent se réfugier dans les comtés de Neuchâtel et de Valengin et se retirèrent dans les paroisses catholiques du "Crercier" et du "Landeron".

prêtres 7

La plupart de ces malheureux n'y arrivèrent qu'au milieu des plus grands dangers et, beaucoup ayant été dépouillés dans la route, ils se trouvèrent, dès leur arrivée, exposés aux rigueurs de la plus grande misère. Marguerite, instruite et témoin de la position de ces infortunés, en fut vivement affligée et pensa aux moyens de leur être utile. D'abord, elle les aida de sa bourse, qui fut bientôt épuisée ; elle quitta ses maîtres et se consacra à leur service. Mais, voyant que le nombre augmentait considérablement et que le peu d'argent qu'ils avaient pu conserver ne pouvait les soutenir longtemps, animée de la plus ardente charité, pleine de zèle et de courage, elle forma le généreux dessein de se dévouer entièrement à eux. Cette résolution prise, elle brava les dangers, la mort même, traversa seule, dans les ténèbres de la nuit la plus obscure, les plus hautes montagnes, par les sentiers les moins connus et les plus impraticables, et rentra en France y chercher du secours.

Le plus heureux succès couronna son premier voyage ; elle revint chargée de linge, d'habits et d'argent. Mais, les besoins se multipliant, elle forma sur l'extrême frontière des dépôts où l'on venait apporter des secours de toutes espèces et, les voyages devenant moins longs, les secours furent plus prompts et plus réitérés.

D'abord, elle ne secourut que les prêtres réfugiés à Neuchâtel et dans les environs, mais bientôt son zèle et sa charité s'étendirent sur ceux qui étaient résidents dans les cantons de Fribourg et de Soleure, et pénétra bien avant en France pour y chercher des moyens de subsistance et y faire des quêtes, même dans le temps de la plus grande terreur. Les dangers qu'elle courait étaient d'autant plus grands qu'elle était portée sur la liste des émigrés, qu'elle pouvait être reconnue et que toujours elle était chargée de lettres, soit en allant, soit en revenant.

La chute de Robespierre ayant ramené en France une espérance de calme et de liberté du culte, elle engagea plusieurs jeunes ecclésiastiques à rentrer en France pour y porter des secours spirituels, et elle se chargea de les diriger dans leur marche. Un grand nombre y pénétrèrent heureusement sous ses auspices, et elle les plaça tous avantageusement dans les endroits les moins dangereux et où elle savait qu'ils étaient les plus désirés et les plus nécessaires.

Sa charité et son zèle étaient si ardents qu'elle marchait jour et nuit, et ne se permettait aucun repos que celui qui lui était absolument nécessaire pour ne pas succomber à tant de fatigues.

La conduite de cette sainte fille était d'autant plus admirable qu'elle était absolument désintéressée et si, quelquefois, on est parvenu à lui faire accepter quelque récompense, elle ne l'a acceptée que dans l'intention d'en faire le meilleur usage : elle s'informait des besoins de chacun et elle distribuait le peu d'argent qu'elle avait aux nécessiteux.

Tout le monde convient que, si l'intérêt l'avait dirigée, elle aurait gagné peut-être plus de 100.000 livres, et il est notoire qu'elle n'a pas cent sols en propre.

Si l'on considère les périls imminents auxquels elle ne cessait de s'exposer depuis cinq ans, la longueur et les difficultés des chemins dans les plus hautes montagnes du Jura, l'intempérie des saisons, les neiges et les glaces dont elle sont couvertes les deux tiers de l'année, l'obscurité de la nuit, la faiblesse de son tempérament, le peu de repos qu'elle se permettait et la mauvaise qualité de la nourriture qu'elle prenait, on sera surpris qu'elle ait pu résister et continuer si longtemps un genre de vie si pénible.

Plus les difficultés, plus les obstacles étaient grands, plus elle trouvait de ressources dans son esprit et d'énergie dans son caractère. Elle connaissait, prévoyait et prévenait tous les pièges qu'on pouvait lui tendre et savait les éviter avec tant d'adresse et tant de bonheur qu'on ne pouvait s'empêcher d'en être étonné. Elle avait un talent singulier pour inspirer la confiance, mais ce qu'il y avait de plus étonnant dans cette merveilleuse fille, c'était que, dans la plus grande obscurité, par les sentiers et les ravins les plus rapides, elle conduisait ses caravanes avec la plus grande sécurité et qu'elle ne s'égarait jamais. Personne ne connaissait la carte du Jura comme elle ; rarement elle passait deux fois dans le même endroit ; partout elle avait des espions, des personnes sûres, qui l'instruisaient de ce qui se passait et qui se faisaient un devoir de partager et ses fatigues et ses dangers, et qui étaient toujours contents de ce qu'elle leur offrait. Partout, des maisons de confiance qui la recevaient, de jour et de nuit, elle et ses compagnons, avec autant de zèle que de plaisir. Son nom seul était, à trente lieues à la ronde, la meilleure et la plus puissante protection.

Les protestants, eux-mêmes, étaient plein de vénération pour elle et lui ont rendu souvent les plus signalés services, à Dole, à Besançon, à Vezoul, à Pontarlier, à Fribourg, à Berne, à Neuchâtel, en un mot, dans tous les bourgs, villages et hameaux de ce pays-là.

Elle était reçue chez tout ce qu'il y avait de mieux, avec un empressement qui annonçait le respect ; elle y occupait le plus bel appartement de la maison et y donnait ses audiences ; elle y était aussi libre que dans sa cabane ; partout elle était invitée à manger, elle acceptait tout, mais non pas pour elle, mais pour ceux des prêtres qu'elle savait être sans secours, et ils y étaient traités avec la plus grande honnêteté.

Je la connaissais déjà de réputation, il y avait longtemps, mais je n'avais pas eu le bonheur de la voir. Le hasard me le procura et c'est ce moment qui a déterminé mon retour en France. Il ne dépendit pas d'elle, mais si je ne rentrai pas dès ce voyage, j'aurais même cédé aux instances qu'elle me dit, si je n'avais attendu la réponse à plusieurs lettres que j'avais écrites à plusieurs amis que j'avais en Allemagne et en Italie et qui m'avaient promis de m'attirer auprès d'eux, s'ils réussissaient à me trouver une place. Leurs réponses n'ayant pas été favorables, j'acceptai ses offres et me mis avec la plus grande sécurité entre ses mains. Il n'y a point d'honnêtetés qu'elle ne m'ait faites ; je puis même dire qu'elle m'a témoigné le plus vif intérêt et que c'est moi qu'elle a accompagné le plus loin. Elle m'a écrit plusieurs fois des lettres qui feraient honneur à la personne la plus instruite et qui m'en font un tel à moi-même que je les conserve précieusement.

On évalue à cinq ou six mille le nombre de prêtres qu'elle a passés.

Extrait : Barbarin - Le grenadier de la Petite-Église - B. Jaud - J. Chiron - 1987