bébé

 

La proclamation de la République eut naturellement pour effet de multiplier les baptêmes civiques et les prénoms révolutionnaires.

A partir du 21 septembre 1792, il fallait du courage pour appeler son fils Pierre ou Paul ; il aurait fallu de l'héroïsme pour l'appeler Louis !

On courait moins de risques en suivant l'exemple du citoyen Lebrun, ministre des affaires étrangères. Une fille lui était née, le 11 novembre 1792, il lui donna le nom de CIVILIS-VICTOIRE-JEMMAPES-DUMOURIEZ.

Quelques prêtres constitutionnels essayèrent bien de refuser leur ministère à ces baptêmes patriotiques, mais les sections et la Commue y mirent bon ordre. Au mois de décembre 1792, un brave sans-culotte entreprend de placer son fils sous le vocable de sa section et de l'appeler ALEXANDRE-PONT-NEUF. Le vicaire de l'église Notre-Dame, auquel on s'adresse, répond qu'il ne baptisera pas l'enfant sous ce nom. Le père dénonce le vicaire à la section du Pont-Neuf ; la section le dénonce à la Commune, et celle-ci charge le citoyen Chaumette de le poursuivre.

Le vicaire de Notre-Dame eut peu d'imitateurs. Bientôt, d'ailleurs, les églises furent fermées et il n'y eut plus d'autres prêtres que les officiers municipaux, lesquels, avec un sérieux imperturbable, enregistraient les nouveaux-nés sous les noms de BRUTUS, SCÉVOLA ou de VÉTURIE, ou encore sous ceux de DAMIENS, de MARAT et de LEPELTIER. Ils ne se contentent pas d'accueillir ces noms ou d'autres du même genre ; dans beaucoup de communes, ils les imposent. Pour échapper à cette tyrannie, un grand nombre de parents prirent le parti, qui n'était point exempt de périls pour eux et d'inconvénients graves pour leurs enfants, de ne point les présenter à l'officier de l'état civil.

En l'an V (1797), un membre du conseil des Cinq-Cents, Danchet, d'Arras, fut obligé de faire à ce sujet une motion d'ordre. Il rappela que, "sous le régime révolutionnaire, beaucoup de parents s'étaient refusés à présenter leurs enfants nouveau-nés devant les officiers civils, parce que ceux-ci les contraignaient à donner à ces enfants les noms odieux de MARAT, de ROBESPIERRE ou d'autres chefs de la tyrannie." Il demanda "que les enfants non présentés pussent l'être ; que ceux qui l'avaient été et qui portaient des noms odieux, pussent être représentés et recevoir le nom que leur famille désignerait."

 

ACTE DE LA LIBERTE GOURAUD

 

Ce n'étaient pas seulement les officiers de l'état civil qui obligeaient le père à substituer des noms révolutionnaires aux noms de saints ; les représentants du peuple en mission dans les départements mettaient leur autorité au service de cette oeuvre de décatholicisation. Prieur de la Marne, chargé de terroriser le Morbihan, s'indigne de voir "un grand nombre d'enfants, inscrits sous les noms des ci-devant saints et des prétendus apôtres." Il fait placarder partout des affiches, où il disait : "Je serai le parrain des enfants qui me seront présentés, et, en leur donnant des prénoms républicains, j'en ferai dès le berceau des serviteurs dévoués de la République." On le voit, en effet, sur les registres de l'état civil de Vannes, figurer comme témoin dans plusieurs actes de naissances, assisté de son collègue Jullien de la Drôme. Les prénoms qu'il donne de préférence sont ceux de VÉRITÉ, MONTAGNE, MARAT, LEPELETIER, JEAN-HENRI-SANS-CULOTTE, JOSÉPHINE-LIBERTÉ, CHARLES-BRUTUS-MESSIDOR.

 

Acte de Fructidor Gabert

 

De tous les prénoms infligés aux enfants, à partir du 21 septembre 1792, date de la proclamation de la République, celui qui se rencontre le plus fréquemment, dans les départements comme à Paris, c'est celui de BRUTUS. Un consciencieux érudit, M. Charles Vatel, au tome Ier de ses remarquables études sur Charlotte de Corday et les Girondins, nous apprend que, dans un travail sur les prénoms républicains, exécuté d'après les registres de l'état civil de la Seine, il a constaté que, sur quatre cents prénoms de ce genre, on trouvait trois cents BRUTUS.

 

acte Brutus Rouleau

 

Mais bientôt BRUTUS le magnanime eut à soutenir une redoutable concurrence. Le 20 janvier 1793, Lepeletier de Saint-Fargeau, membre de la Convention, qui avait voté la mort de Louis XVI, fut assassiné, dans un restaurant du Palais-Royal, par un ancien garde du corps. La République avait enfin un martyr, - martyr involontaire, il est vrai, mais elle n'y regardait pas de si près. Elle le porta en grande pompe au Panthéon et l'inscrivit en tête de son calendrier. Point de bon républicain qui ne se crût dès lors obligé de donner à son fils le nom de LEPELETIER.

 

acte Joseph Marat

 

Au mois de juillet 1793, la République inscrivit deux autres saints sur son martyrologe : MARAT, assassiné par Charlotte Corday, le 14, et CHALIER, chef du parti montagnard à Lyon, guillotiné dans cette ville, le 16. C'est par milliers que se comptèrent bientôt les parents qui, de gré ou de force, donnèrent pour patron à leurs enfants le divin MARAT ou CHALIER le martyr. Lors de l'inauguration des bustes de l'Ami du peuple, de Rousseau et de Lepeletier, à la section du Contrat Social, des mères de famille assistaient à cette fête avec leurs enfants, et le citoyen Paly, président de la section, entonnait le couplet suivant :

Au ciel, malgré l'usage antique,
Mon fils ne doit pas son patron,
Et dans un baptême civique
De MARAT il reçut le nom.
Mon fils saura
Mériter ce bienfait insigne :
Il sentira
Ce que prescrit un nom si beau :
S'il ne doit pas en être digne,
Que la mort le frappe au berceau !

Un autre soir, au club des Cordeliers, le sans-culotte Orain monte à la tribune, portant son enfant dans ses bras : "C'est mon fils, s'écrie-t-il, en le présentant à l'assemblée, je l'offre à la liberté !" Le président prend le nouveau-né, l'embrasse et le remet aux mains de quatre jeunes filles vêtues de blanc. Elles l'enveloppent dans les plis d'un drapeau tricolore, sur la bannière duquel on lit :

Tremblez, tyrans, la France est libre ;
Tout l'univers le deviendra.

Deux prêtres mariés le baptisent au nom du Très-Haut et de la Liberté, et lui donnèrent le triple nom de BRUTUS-MARAT-LEPELETIER.

De même qu'en 1791 et en 1792, Robespierre s'était vu préférer Petion et Brissot, de même, en 1793 et en 1794, il ne venait qu'après Marat et Lepeletier, qu'après Chalier lui-même, un Marat de département ! Il recevait pourtant de temps à autre des lettres comme celle-ci, trouvée dans ses papiers :

Ganges, le 14 messidor, l'an deuxième de la République française, une et indivisible.
JACQUES M***, membre du directoire du district de Montpellier, département de l'Hérault,
A MAXIMILIEN ROBESPIERRE, membre du comité du Salut public.
La nature vient de me donner un fils : j'ai voulu le charger du poids de ton nom. Puisse-t-il être aussi cher à sa patrie que toi ! mes voeux ... les voeux d'un père ne voyant rien au delà.
Salut et fraternité. Vive la République !

Beaucoup de parents comprennent d'ailleurs qu'il peut être dangereux de choisir pour leur enfant un patron républicain, dans un temps où le saint de la veille est à peu près sûr d'être le proscrit le lendemain, et où le Panthéon est proche voisin de l'égoût. Ils jugent donc prudent de s'en tenir aux noms de la Grèce et de Rome, à PHOCION et à MUTIUS SCEVOLA, à BIAS et à CATON, à THÉMISTOCLE et à RÉGULUS. D'autres suivent l'exemple du conventionnel Fouché, qui a donné à sa fille, née à Nevers, le 10 août 1793, le prénom de NIÈVRE. D'autres, enfin, imitant le représentant Bernard (de Saintes), qui a substitué à son prénom de Jean ceux de PIOCHE-FER, demandent les prénoms de leurs enfants au calendrier républicain, voté par la Convention, au mois d'octobre 1793, sur le rapport de Fabre d'Églantine, et l'on voit alors les actes de l'état-civil s'enrichir des noms de CÉLÉRI et de CERFEUIL, de RAISIN et de SALSIFIS. "A l'occation de la fête de l'Être-Suprême à Cavaillon, à laquelle j'assistais, dit Castil-Blaze, trois garçons nouveau-nés furent présentés, en ce jour solennel, au temple de la Raison. Ils reçurent les prénoms de SUPRÊME-ROBESPIERRE, de BRUTUS-LE-MAGNANIME et de BETTERAVE."

 

Platane-Brocoli Chapuy

 

C'est ainsi que la Révolution, s'emparant de l'enfant au moment de son entrée dans la vie, lui impose un nom ridicule ou odieux, et qu'elle écarte de lui, avec un soin jaloux, ces vieux noms qui rattachaient la terre au ciel, et, passant de l'aïeul au petit-fils, se transmettaient comme un héritage de vertu, d'honneur et de religion !

Extrait : Revue de la Révolution - Tome premier - Année 1883 - Premier semestre - 1883

 Voir ICI (en pdf) les noms de jour du calendrier républicain.