Angoulême, le 15 mai 1817.


Lorsque quelques feuilles de la capitale semblent s'attacher à présenter journellement à leurs abonnés la hideuse nomenclature des suicides, des meurtres, des assassinats et de tous ces crimes qui déshonorent l'espèce humaine, lorsqu'en les retraçant, quelques journalistes en prennent occasion de peindre la génération actuelle comme livrée à la plus dégoûtante démoralisation, il est consolant pour nous de pouvoir offrir à nos lecteurs des tableaux capables de tempérer les impressions fâcheuses qu'on s'efforce de nous inspirer contre le siècle où nous vivons.


De tous les crimes commis pendant nos orages politiques, celui qui a le plus excité l'indignation des hommes, est la violation des tombeaux.


Chez tous les peuples, même les plus barbares, les lieux consacrés à la sépulture des morts ont toujours été regardés comme un asile sacré, dont il n'était permis d'approcher qu'avec un saint respect et une secrète terreur ... Ah ! que n'est-il possible de faire disparaître les pages de notre histoire qui ont retracé le souvenir de ces traits de barbarie, dont la honte au surplus n'est que pour les monstres qui s'en sont rendus coupables !

... La postérité, toujours équitable dans ses jugemens, dira que la nation française fut innocente des forfaits qui ont souillé la révolution. Il n'en faut pas d'autre preuve que l'assentiment qu'ont donné toutes les classes de la société au rétablissement de la religion et de la monarchie, et leur empressement à adopter tout ce qui tendait à en éterniser la durée parmi nous.

 

profanation sépultures


Dans un temps où tous les liens sociaux étaient près de se briser, des individus sortis de la lie du peuple, fatigués sans doute de tourmenter les vivans, osèrent tourner leur rage contre des ossements inanimés, faibles restes de quelques hommes jadis puissans et considérés. Ces ossements furent arrachés de leurs paisibles et sombres demeures, et dispersés ça et là avec une férocité qui tenait du délire. Si les auteurs d'un pareil outrage fait à la morale publique et à la sainteté des tombeaux, eurent des complices, il se trouva aussi des personnes humaines et généreuses qui recueillirent avec zèle quelques-unes de ces dépouilles, et qui les conservèrent précieusement, dans l'espoir de les rendre, dans des tems plus prospères, à leurs familles attristées.


Parmi les hommes estimables qui ont donné à leurs concitoyens l'exemple de ce respect religieux que l'on doit à la cendre des morts, nous citerons avec éloge M. GABRIEL PASCAUD, habitant de Vertueil, qui, témoin de la violation des tombeaux où reposaient depuis des siècles les restes des anciens ducs de la Rochefoucauld, sut soustraire à la rage des profanateurs le sépulcre en plomb qui contenait le corps de l'épouse du dernier duc de ce nom, mort dans les premières années de la révolution.

Verteuil-sur-Charente


M. le duc de La Rochefoucauld-Liancourt, aujourd'hui pair de France, et cousin-germain du précédent, informé de l'action généreuse de M. Pascaud, avait témoigné le désir que les restes de sa parente fussent réunis à ceux des autres membres de sa famille ; il avait en conséquence chargé M. de Sautereau, chevalier de Saint-Louis et de la Légion d'honneur, de prendre les mesures nécessaires pour faire opérer la translation à la Rochefoucauld du corps de la Duchesse, et le faire inhumer dans une des chapelles de l'église de cette ville, lieu ordinaire de la sépulture de ses ancêtres.


Les intentions du noble pair ont été fidèlement exécutées le 11 de ce mois. Un service funèbre a été célébré avec toute la pompe que permettait les localités, en présence des autorités civiles et militaires de La Rochefoucauld, réunies au clergé de la ville, ainsi qu'une immense quantité d'habitans du lieu et des environs.

Extrait : Le Journal de la Charente - Samedi 17 mai - Année 1817 (n° 135)