boistissandeau 001


L'année 1793 fut marquée dès mars par la grande insurrection vendéenne et les victoires contre les troupes de la République envoyées pour la réprimer. Aussitôt commencèrent les incursions révolutionnaires pour retrouver les prêtres non jureurs, pour inventorier et piller les châteaux des émigrés et punir leurs familles.

Le 28 octobre 1793, le Boistissandeau reçut sa première visite de hussards de l'armée républicaine, accompagnés de trois volontaires des Herbiers. Ils rançonnèrent et pillèrent. Ils avaient mission d'incendier. Ils n'eurent pas le coeur assez barbare pour détruire le vieux château, ils mirent le feu sous un lit et partirent disant : "Éteignez-le comme vous pourrez" ! De fréquentes alertes suivirent.

 

La Motte Boisseau carte

 

Alors Marie-Agathe restait presque seule, ou avec ses deux filles Henriette et Agathe, se fiant à ses 80 ans. Son entourage, c'est-à-dire sa belle-fille Adélaïde de Denant et ses deux petites filles, Hortense et Agathe, se réfugiaient dans leurs fermes de la Motte-Boisseau, de la Planche, ou dans les bois. "Là, dit de la Broise, habillées en paysannes, jupes rayées et coiffes blanches, les mains et les bras jaunis par du brou de noix, elles allaient et venaient autour de leur demeure sans être inquiétées. Lorsque le danger devenait plus pressant, la tradition rapporte qu'elles se cachaient près du moulin, dans le pré de la Levée, au fond d'un pli de terrain qui les abritait et que l'on voit encore. Là, attendant la mort qui à chaque instant pouvait leur être donnée, elles recommandaient leurs jours à la divine Providence, invoquant particulièrement Saint-Michel en qui elles avaient une grande confiance.

A peu de jours de là, un autre groupe incendiaire surgit qui brûla la glacière, bâtiment isolé et de peu d'importance ... Une troisième colonne s'intéressa à la grange pleine de foin et aux orangeries, qui flambèrent.

Le citoyen Guesdon-Gaudinière, était agent-municipal de la commune d'Ardelay, personnage énigmatique et frère du curé de la Rabatelière, qui fut tué par les soldats de Charette. Plusieurs fois les châtelaines du Boistissandeau furent prévenues par lui, de l'arrivée des groupes incendiaires et assassins ... Ses services n'étaient point désintéressés ; il recevait en échange, de l'argent, des terres, des champs. Il dut se faire une petite fortune, ce qui, dans les années qui suivirent, lui permit d'acquérir les presbytères de Ardelay, de Saint-Paul, du Petit-Bourg auquel il ajouta même l'église qu'il transforma en poterie ... Il n'est pas dit qu'il n'accompagnait pas parfois lui-même les troupes dans leurs pérégrinations scélérates, suivant ses intérêts. Tous les meubles précieux et les objets de valeur du Château avaient été transportés dès 1792 au château du Cazeau du May-sur-Èvre, où on les croyait plus en sûreté. Hélas ! le Cazeau fut totalement brûlé et tout disparut !

Le danger grandissant sans cesse, Madame Marie-Agathe de Hillerin crut prudent d'éloigner les siens : sa belle-fille, Adélaïde de Denant qui emmena son fils Charles âgé de deux ans et quelques mois et ses petites-filles, Hortense et Gabrielle. Elles partirent à l'armée vendéenne, accompagnées du fidèle jardinier Pierre Rangeard qui demanda à les suivre pour les servir encore, les défendre en cas de menaces et les ramener un jour si possible." D'autres membres de la famille cachèrent aussi en divers lieux leurs têtes proscrites. Seule, la vénérable aïeule octogénaire, que son âge et sa paralysie auraient dû faire respecter, resta au château avec ses deux filles : Henriette, 56 ans, et Agathe, 53 ans.

Le Boitissandeau devint donc une vaste solitude dont les habitants semblaient des victimes vouées à la tristesse et au malheur" - Aucune nouvelle ne parvint, ni des exilés de Jersey, ni des errantes chevauchant sur les arrières vendéens, et les bruits qui couraient étaient affolants.

Quelques prêtres fidèles, déguisés diversement, passaient parfois au château, se cachant quelques heures dans les dépendances. On cite parmi eux l'abbé Macé, vicaire de Mouilleron-en-Pareds, qui habillé en paysan, sillonnait le pays, distribuant sacrements et réconfort, encourageant et tournant les regards vers le Ciel. Plusieurs fois il put y venir dire la messe jusqu'à la fin de 1793. D'autres suivirent en l'imitant. On cite les abbés Gandon de la Gestière, Pierre Jousbert, Pierre Bourcier, Jacques Desplobein ...

La vénérable Marie-Agathe de Hillerin ne bougeait guère de sa chambre alitée la plupart du temps, servie avec beaucoup d'amour par ses deux filles, Henriette et Agathe. Toutes trois priaient ensemble, surtout pour les absents, ignorant s'ils étaient vivants ou morts, car les crimes qu'elles apprenaient au passage étaient innombrables. Elles se confiaient à la divine Providence et attendaient l'heure de Dieu. Elle vint cette heure bientôt.

Le 20 janvier 1794, le général Grignon avait adressé cet ordre à ses troupes : "Mes camarades, nous entrons dans le pays insurgé, je vous donne l'ordre de livrer aux flammes tout ce qui est susceptible d'être brûlé, et de passer au fil de la baïonnette tout ce que vous rencontrerez d'habitants sur votre passage. Je sais qu'il peut y avoir quelques patriotes dans ce pays : c'est égal, nous devons tout sacrifier". Et la colonne ayant incendié la Flocellière, son château et toutes ses métairies, s'achemina vers les Herbiers, brûlant et massacrant au long de la route. "Sur plus de trois lieues, raconte le maire des Herbiers, rien ne fut épargné, les hommes, les femmes, les enfants à la mamelle, tout périt. Les foins ont été brûlés dans les granges, les grains dans les greniers, les bestiaux dans les étables". C'était le 31 janvier 1794.

"En traversant le village de l'Épaud, un fort détachement prit la route de St-Paul-en-Pareds, brûla la Lambretière, la Chambaudière, massacra un groupe de malheureux cachés dans les bois de la Bonnelière et un prêtre découvert à la Barbère. A Saint-Paul on enferme 72 vieillards, femmes et enfant dans la cour du château. On danse autour, on boit, on mange et ... on massacre". (Abbé Billaud).

Le groupe scélérat passait au voisinage du Boistissandeau, ne laissant que cendres et cadavres derrière lui. C'est alors que cinq hussards se détachèrent de la troupe et envahirent le château, s'enfermant dans la cour qui alors était clôturée par un mur, là où se trouve maintenant la grille. Ils grimpèrent jusqu'au premier étage où les trois châtelaines s'étaient réfugiées.

 

boistissandeau

 

 

Ils saisirent Marie-Agathe, la traînèrent par les pieds sur l'escalier de granit - elle ne pouvait marcher - et l'ayant couchée sur la pierre la transformant en autel d'holocauste, ils la massacrèrent à coups de sabres ! ...

 

boistissandeau 002

 

Ses deux filles cherchaient à se sauver. Ils les abattirent à coups de fusils. L'une d'elles fut atteinte tout près de la porte principale du château, et l'autre presque en face la petite porte de la chapelle. La porte garde encore la trace des balles, maladroites sans doute. Puis plaçant les deux corps ensanglantés sur celui de leur mère, les bourreaux quittèrent les lieux fiers de leur exploit. Ils avaient d'autres victimes à immoler aux Herbiers.

Le soir, les fermiers terrifiés vinrent faire le constat du saccage. L'une des victimes, Henriette, dit-on, vivait encore. Elle mourut presque aussitôt. Ils les inhumèrent de nuit dans le premier carré du jardin, transformé aujourd'hui en parterre. Depuis, elles ont été transportées au cimetière paroissial croit-on par M. Michaut Curé d'Ardelay (1807-1815).

 

RECONNAISSANCE OFFICIELLE DU MASSACRE DES DAMES DE HILLERIN.


Par devant les Notaires publics du département de la Vendée, soussignés ont comparu en personne les citoyens et citoyennes, Louis Guesdon, Juge de Paix au canton des Herbiers, Louis Remigereau, charon, Joseph Maudet, domestique, François Guijon (ou Guyon), sabottier, Jacques Brémaud, domestique, Pierre Moreau, journalier, Sophie Bordelais, épouse de Charles Raynaud, Marie Bonnenfant, épouse du citoyen Pierre Rangeard, jardinier, Marie-Anne Arnou, majeure, Henriette Guyon et Charlotte Arnou, aussi majeures, demeurant les uns en la commune d'Ardelay et les Herbiers.

Lesquels comparants ont attesté et affirmé et avoir parfaitement connu les Citoyennes Marie-Agathe Bouret, veuve du Citoyen Jean-Baptiste Laurent De Hillerin Boistissandeau, Antoine-Henriette et Agathe d'Hillerin majeures, mère, filles et soeurs demeurant au Boistissandeau en la commune d'Ardelay, décédées de mort violente au moment qu'elles venaient d'expirer sous les coups des Républicains formant l'armée Révolutionnaire, le onze pluviose de l'an deux, correspondant au 30 et un Vendémiaire (mis pour janvier) 1794 ère vulgaire au dit lieu du Boistissandeau dite commune d'Ardelai, qu'ils ont vu expirer les deux citoyennes de Hillerin Soeurs après la citoyenne Vve d'Hillerin leur mère, que la citoyenne Antoinette-Henriette de Hillerin aînée a survécu aux deux autres, qu'il n'a point été fait d'inventaire après leur décès, quelles ont laissé pour seuls et uniques héritiers, Louis François de Hillerin soupçonné d'émigration, (un mot illisible) Marie Catherine Agathe de Hillerin veuve du citoyen du Tertre, Julie de Hillerin majeure, Louise Adélaïde de Hillerin épouse du citoyen Charles Célestin Boucherie, et Armande de Hillerin épouse du Citoyen Gabriel Jacques Louis Barthélémy des Nouhes leurs enfants frères et soeurs actuellement existant.

Desquelles attestations et affirmations les comparants nous avons requis acte que nous dits notaires leur avons octroyé pour valoir et servir ce que de raison à qui il appartiendra.

Fait et passé au Chef lieu de la Commune des Herbiers, chef-lieu de Canton d'étude d'Allard l'un de nous dits notaires. Ce jour d'hui treize vendémiaire de l'An Cinq de la République Française une et indivisible après midy lu aux comparant qui nous ont déclaré ne savoir signer de ce enquis excepté les soussignés Guesdon, juge de Paix, Sophie Bordelais, Marie Anne Arnous, Pierre Rangeard, Billaud notaire public, Allard notaire public.

Enregistré aux Herbiers 13 vendémiaire an 5 - Reçu 1 franc. [4 octobre 1796]
J. Paillot.

Extrait (et illustrations n&b : Le Boistissandeau - Frère M. Guillaume (Pierre Perrochon) - Impr. Verrier, Les Herbiers - 1980