Fardeau Urbain-Jean portrait

 

Urbain-Jean Fardeau naquit à Varennes[-sur-Loire], près Saumur, le 28 janvier 1766. Issu d'un père et d'une mère remarquables, l'un par ses sentiments élevés et fermes, l'autre par son angélique douceur, Fardeau eut tout d'abord un caractère doux, mais énergique, heureux mélange des qualités particulières que ses parents lui avaient transmises.

 

acte naissance Urbain Jean Fardeau

 

Vers sa douzième année se place une anecdote qui n'a pas en soi une importance considérable, mais qui est cependant très significative.

Un sieur Labbé, dont la propriété était contigüe à celle des parents de Fardeau, profitait de leur absence et se donnait le malin plaisir de lancer ses poules dans leur jardin pour le dévaster. Un jour qu'il les avait ainsi mises à la besogne, Urbain Fardeau s'en aperçut.

Le doux enfant angevin, qui se destinait à la prêtrise, n'hésita pas un instant. Il prit un fusil et tua l'une des poules. Labbé accourt au bruit et voit qu'une de ses poules est restée sur place. Furieux, il arrache un échalier (nous sommes dans un pays viticole) et se dispose à franchir le fossé pour venir corriger son jeune et audacieux voisin. Mais Urbain a eu le temps de recharger son arme : il marche d'un pas assuré à la rencontre de Labbé et le couche en joue. Celui-ci, devant la figure pâle et décidée de l'enfant, prend peur, s'arrête et lui dit : "Le petit mâtin est pourtant capable de tirer sur moi ..."

"Oh ! oui, maître Labbé, lui répond tranquillement Fardeau, et si vous essayez de sauter le fossé, vous êtes un homme mort !"

Le ton grave avec lequel il prononça ces mots glaça d'effroi le sieur Labbé qui se retira écumant de colère.

Le jeune Fardeau lui cria : "Si vous voulez me donner 6 blancs (2 sols 1/2), la valeur de mon coup de fusil, je vais vous jeter votre poule ..." Labbé ne l'écouta pas. Fardeau s'emparant alors de la poule, mais pensant qu'il était indigne de lui d'en profiter, alla l'offrir à une vieille femme du village, connue par sa pauvreté.

Batailleur et généreux, nous retrouvons là en germe tout le caractère de notre futur héros.

On le mit à 14 ans au collège de Saumur ; il s'y plaça tout de suite au rang des meilleurs élèves, y remporta chaque année la plupart des premiers prix et fut même plusieurs fois proclamé insignis inter insignes, ce qui doit correspondre à l'excellence de notre époque.

Au sortir du collège, il entra au séminaire d'Angers pour y faire sa philosophie et les études préparatoires au sacerdoce.

Mais ces études étaient bien longues pour être accomplies sans interruption par un jeune homme au tempérament aussi remuant.

"La place de professeur de réthorique du collège de Saumur étant venue à vaquer", comme dit si élégamment M. Barthélémy, on ouvrit un concours. Fardeau se mit sur les rangs et l'emporta. Il eut ainsi l'insigne honneur de venir s'asseoir comme maître dans la classe où deux ans auparavant il n'était que simple élève.

Et cela dura dix-huit mois, au bout desquels Fardeau revint au séminaire et finit par y prendre les ordres. Nous verrons plus loin qu'il ne l'oublia jamais complètement.

 

Italie carte

 

Un homme opulent du pays, M. de Saint-Germain, lui ayant offert d'accompagner et de diriger dans un voyage en Italie son fils unique, Fardeau accepta et ne mit pas moins de deux ans à étudier et à explorer dans tous les sens ce pays si fertile en belles choses. Tout en s'acquittant avec conscience de sa mission de précepteur, il put orner son propre fonds d'une infinité de connaissances qui laissèrent dans son esprit un amour du grand et du beau qui depuis ne l'a jamais abandonné.

A son retour en France, il trouva le pays en feu ; la révolution venait d'éclater. En passant à Avignon, il fit la rencontre d'un jeune homme dont le père venait d'être guillotiné et qui, par ses discours inconsidérés, n'aurait pas tardé à subir le même sort. Il le supplia, au nom de sa mère qu'il avait encore, de se taire, il lui fit revêtir des habits communs, le prit auprès de lui, à ses grands risques et périls, en qualité de domestique, l'emmena à Lyon et le sauva.

En rentrant à Saumur, son premier soin avait été de faire la remise à l'État des 800 francs qu'il touchait comme prêtre. Par lettre du 11 messidor an XI de la République, la commission des dépêches l'en remercia au nom de la Convention nationale.

Puis il se rendit à Varennes où ses compatriotes l'élurent capitaine de la gendarmerie nationale et l'envoyèrent en Vendée avec une cinquantaine d'hommes qui lui avaient été confiés.

Rentré à Saumur, il pensait pouvoir vivre en paix auprès de sa famille, mais son titre de prêtre lui attira quelques persécutions.

Ici, je cite textuellement M. Barthélémy : "Deux vieilles dévotes, ses voisines et ses amies en apparence, ayant cru le voir passer dans le convoi d'un noble vendéen qui était venu mourir à Saumur, eurent l'infâmie de le dénoncer au tribunal révolutionnaire."

Il y fut appelé et présenta un alibi. Le prononcé du jugement fut remis à huitaine et la cause s'annonçait mauvaise.

Mais dans la vie de Fardeau, tout est bravoure et aventure. Quelques jours plus tard et, sans doute en liberté provisoire, il passait près de la Loire et s'y jeta pour sauver un jeune homme qui se noyait. Ce jeune homme se trouva, par miracle, être le président du tribunal de sang devant lequel il avait comparu. Il est inutile d'ajouter qu'à la suite de ce sauvetage, Fardeau fut pourvu d'un certificat de civisme des plus en règle.

Il crut prudent de se réfugier dans l'hôpital de Saumur où, sous des chirurgiens habiles, il préluda à ses études dans l'art de guérir.

La tourmente révolutionnaire un peu calmée, il partit pour Paris, à pied, avec une carnassière sur le dos et en poche 25 louis d'or, tout son bien.

Un peu après Blois, il vit passer une chaise de poste, derrière laquelle un excès de fatigue le décida à monter. Le postillon le fit descendre et fit mine de vouloir le frapper de son fouet.

La douceur angevine se manifesta incontinent ; Fardeau saisit un des pistolets qu'il avait dans les poches de sa redingote, dite "à la propriétaire", le mit sous le nez de l'insolent et le força à se remettre en selle. Au premier relais, il vit quelques hommes solides ameutés par le postillon et qui semblaient vouloir lui faire un mauvais parti ; le voyageur qui occupait la chaise de poste lui faisait de loin signe de ne pas avancer. Fardeau examina froidement si ses deux pistolets étaient bien en état, en prit un de chaque main et s'avança vigoureusement vers le groupe qui le laissa passer sans oser l'attaquer.

 

Paris Hôtel-Dieu

 

Arrivé à Paris à l'âge de 27 ans, il se mit à l'étude de la chirurgie avec ardeur, ne manquant pas une leçon de Dessault. Toujours arrivé l'un des premiers, il fixa l'attention d'un homme fort habile, M. Giraud, chirurgien en second de l'Hôtel-Dieu, se lia avec lui et bientôt ils échangèrent des leçons de chirurgie, de latin et d'italien. On le mit à la tête des salles de dissection de l'Hôtel-Dieu et il put se livrer à son aise à de fortes études anatomiques qui furent la base d'un talent chirurgical que nous verrons plus tard se développer. Il connut là le grand Bichat et se rappelait avec orgueil avoir aidé cet homme de génie dans quelques dissections.

Mais nombre de Français partaient pour la frontière ; Fardeau ne put résister à l'appel des armes. Il subit avec succès, au conseil de santé des armées, l'examen de chirurgien de troisième classe et se rendit à l'armée de l'Ouest, puis à celle de Sambre et Meuse. Il y fut apprécié dans sa mission de chirurgien militaire.

De retour à Paris, il reprit ses chères études anatomiques et fit, dans un amphithéâtre de la rue de la Huchette, un cours d'anatomie et de physiologie qui eut le plus grand succès. Sa parole facile et passionnée lui attira de nombreux et fidèles auditeurs.

 

général Lemoine

 

Un de ses compatriotes, le général de division Lemoine, ayant entendu parler de lui de manière fort avantageuse, l'appela et lui proposa de l'emmener, en qualité d'interprète et d'aide de camp, en Italie où il allait commander une division. Fardeau accepta sur le champ mais demanda le temps nécessaire pour aller subir au Conseil de santé l'examen de chirurgien de deuxième classe. Il y réussit et put aller rejoindre M. Lemoine en Italie, muni de sa commission d'officier de santé. Le général lui donna les insignes de capitaine du 1er hussards. Ce fut sous cet uniforme, et comme aide de camp du général, qu'il prit part à presque tous les combats heureux de la glorieuse campagne d'Italie.

Des rapports du général Lemoine, du général de brigade Clausel, de l'adjudant-commandant Cortez, du chirurgien de première classe Chappe, chef de l'ambulance où Fardeau allait besogner quand les hasards de la bataille lui en laissaient le loisir, célèbrent à qui mieux mieux sa bravoure et ses qualités militaires.

Un jour, en présence du général Pérignon, il aperçut une soixantaine d'Autrichiens qui poussaient devant eux dix-sept hommes du 34e, noirs de poudre à force de s'être défendus, mais qui cédaient au nombre. En un temps de galop, il arrive à eux, leur fait charger leurs armes et les place en embuscade derrière une maison sur laquelle se dirigeaient les Autrichiens qui ne s'attendaient certes pas à les trouver là. Lorsque la colonne eut dépassé la maison de quelques pas, Fardeau commanda : Feu !, passa au galop derrière la maison et se mit à sabrer ces malheureux avec une telle impétuosité qu'ils se rendirent.

"Je n'oublierai jamais ce fait d'armes, lui dit quelques minutes après le général Pérignon. Monsieur Fardeau, c'est merveilleux ! Je me charge de le raconter à Lemoine.

Qu'il me vaille votre estime, mon général, lui répondit Fardeau et je me trouverai bien récompensé !"

A Rieti, où il fut laissé par le général Lemoine avec une garnison de six cents hommes seulement, il fut sommé par des insurgés, qui étaient au nombre de trois à quatre mille, de mettre bas les armes sur la place publique, s'il ne voulait pas être massacré, lui et les siens. Pour toute réponse, il rassembla en hâte, dans une vaste maison, les personnages les plus éminents de la ville, fit mettre au rez-de-chaussée 200 livres de poudre et se plaça tout près avec une mèche allumée. Il ordonna à ses prisonniers de faire savoir aux insurgés, leurs amis, ce qui se passait. Son attitude bien décidée en imposa tellement que les insurgés n'osèrent attaquer. Il sauva ainsi et ses compagnons et la ville elle-même.

 

bataille de Mondovi

 

Nous arrivons maintenant au fait d'armes qui le rendit célèbre dans toute l'armée et qui est relaté dans un rapport du général Lemoine, écrit au quartier de Final et daté du 17 pluviôse an VIII de la République :

"J'atteste que le citoyen Fardeau, chirurgien de mon ambulance, s'est toujours comporté de manière à se faire remarquer dans tous les combats que ma division a supportés pendant les campagnes de l'an VII et de l'an VIII ; que cet officier a toujours secouru les blessés avec une promptitude remarquable, bravant les balles et les boulets. Je me fais un devoir d'ajouter aux éloges que mérite sa conduite chirurgicale un fait d'armes extraordinaire que voici :

"Dans l'affaire du 5 brumaire dernier, entre Vico et Mondovi, après un combat de plus de six heures contre des forces bien supérieures, l'ennemi fut repoussé avec tant de violences qu'une colonne de six cents hommes fut dépassée par mes troupes. Ce fut alors que le citoyen Fardeau, appréciant les circonstances, suivi de deux hussards seulement, tomba dessus, comme elle débouchait par un petit chemin creux, en criant à l'officier qui la commandait : Bas les armes ! ou je vous fais sabrer tous. Et malgré le feu de la tête de colonne, qui blessa mortellement un des deux chevaux des hussards, le citoyen Fardeau tint ferme et parvint à lui faire déposer les armes. La plupart de ses prisonniers s'échappèrent dans un bois voisin, mais pourtant il réussit à en conduire à mon quartier général deux cents avec trois officiers ...

Il embellit cette action d'éclat par une générosité peu commune, en refusant de l'officier commandant sa montre et son or, lui faisant observer qu'un officier français savait vaincre, mais qu'il ne savait pas dépouiller ; qu'il était au contraire prêt à lui porter secours s'il en avait besoin. Je tiens cette particularité de l'officier lui-même et j'ai été le témoin oculaire de cette action qui excita l'admiration de toute la division et mérita au citoyen Fardeau l'estime générale ; moi, en mon particulier, je l'ai toujours distingué parmi les braves de l'armée.
Signé : L. Lemoine."

Après deux ans de fatigues, de combats et de gloire, Fardeau demanda à se renfermer exclusivement dans les fonctions de chirurgien militaire que du reste il n'avait jamais abandonnées complètement.

Il quitta le général Lemoine et fut, quoique simple aide-major, chargé en chef du service de l'hôpital de Voghera. Les circonstances l'y mirent en rapport avec le célèbre Scarpa qui le prit en amitié et l'initia à toute sa science sur les maladies des yeux.

Revenu à Paris, il fit encore un cour d'anatomie et de physiologie et y adjoignit un cours sur les maladies des yeux.

Il reçut une commission de chirurgien de première classe (chirurgien-major) pour les ambulances du camp de Saint-Omer, n'y resta que peu de temps et passa avec le même grade dans le 64e régiment, au camp de Boulogne.

Il y retrouva l'excellent M. Chappe, son ancien médecin-chef, qui le traita avec la plus grande distinction et fut détaché de son régiment pour diriger en chef l'hôpital temporaire n° 3.

Il y établit de suite une clinique chirurgicale qui eut un très grand succès ; le grand chirurgien Percy et M. Chappe honorèrent plusieurs fois ses leçons et ses opérations de leur présence.

 

Maréchal Soult

 

Le maréchal Soult, ayant entendu parler par M. Chappe, son médecin, des brillantes leçons de Fardeau et de l'importance réelle qu'elles pouvaient avoir pour l'instruction de toute la jeunesse chirurgicale du camp, ordonna que l'on construisit immédiatement, à ses frais, un amphithéâtre au chirurgien-major Fardeau. Un ordre du jour engagea tous les chirurgiens du camp à suivre cette clinique.

Pendant que Fardeau besognait ainsi, une fête se préparait : la première distribution à l'armée des croix de la Légion d'honneur. Le service de santé militaire y eut une large place, puisque le décret du 25 prairial an XII, conférant les premières croix d'honneur, en attribuait trente-cinq à des médecins et cinq à des pharmaciens. Desgenettes, Larrey, Percy, recevaient l'aigle d'officier ; d'autres, comme Fardeau, le petit aigle, c'est-à-dire la croix de chevalier.

On lit d'ailleurs dans le rapport officiel de 1809 : "On sait l'importance singulière que met l'Empereur à avoir de bons chirurgiens dans les armées et avec quel intérêt il entend les rapports de M. Percy sur ceux qui rendent les plus grands services. Il les appelle ses braves chirurgiens, parce qu'il les voit sur les champs de bataille voler au secours des blessés, au milieu du feu et de la mitraille."

Fardeau, en récompense du beau fait d'armes que nous avons relaté, reçut la sienne de la main de l'Empereur. Au moment de l'attacher à son habit, celui-ci la laissa tomber, la ramassa avec une certaine vivacité, puis l'attachant de nouveau avec précaution, dit en souriant : "Ce n'est pas cependant que je la regrette, Monsieur Fardeau ..."

Il y avait à peine une heure que Fardeau venait de recevoir cette marque de distinction qu'une affreuse tempête éclata : la mer devint furieuse, les embarcations de toute espèces étaient jetées à la côte et brisées en éclats.

 

Fardeau signature

 

Fardeau, en compagnie de quelques autres légionnaires, était sur le rivage à déplorer les sinistres qui se succédaient, lorsqu'un petit bâtiment arrivant du Havre et chargé de cent cinquante personnes environ, vint à deux cents pas du bord agiter ses signaux de détresse. Il était dans l'impossibilité d'arriver jusqu'à terre. Fardeau, dont la tête était exaltée et qui était de surcroît fort bon nageur, met habit bas, embrasse sa croix d'honneur et, sous les yeux de plusieurs milliers de spectateurs, se jette à la mer. Il se dirige d'abord vers deux hommes qui se tenaient embrassés et allaient se noyer ; il les pousse avec vigueur vers une pointe de rocher à laquelle ils s'accrochent et ils sont sauvés.

Fardeau continue sa route vers le navire, plonge plus de vingt fois à la base des vagues qui, dans leur mouvement de retrait, le portent vers le point qu'il veut atteindre. Après une demi-heure de lutte et d'efforts inouïs, il y parvient, persuade aux malheureux de ne pas quitter le bord parce qu'ils ne savent pas assez nager. Il crie au capitaine d'attacher à un câble une longue pelote de corde et de la lui jeter. Le capitaine s'empresse de lui obéir ; la pelote est à la mer et Fardeau, courageusement, la pousse devant lui de la tête et des pieds et la remet enfin à l'amiral Decrès qui, dans l'eau jusqu'à la ceinture, dirigeait la marine impériale dans le sauvetage.

Grâce à la corde, le câble est obtenu, les marins s'en emparent, tirent dessus avec empressement et la pauvre péniche est amarrée.

Tout le monde fut sauvé ; les naufragés voulurent connaître leur sauveteur et le pressèrent dans leurs bras.

Le lendemain, cet acte de dévouement fut mis à l'ordre du jour de la division du général Suchet.

L'amiral Decrès fit venir Fardeau et lui dit que s'il n'était déjà décoré, il l'aurait été certainement pour cette admirable action ! "Que voulez-vous que je demande pour vous à l'Empereur ?" ajouta l'amiral. "Eh ! que puis-je désirer, aujourd'hui que j'ai cela ? répartit Fardeau en montrant sa décoration. Veuillez lui témoigner ma vive reconnaissance et que ce que je demande, c'est une nouvelle occasion de le servir mieux si je le puis."

Fardeau partit avec son régiment, le brave 64e, pour l'Allemagne. Il assista à la bataille d'Austerlitz dont il parlait toujours avec enthousiasme.

Il quitta un moment l'armée pour accompagner le colonel Joubert à qui il sauva une jambe que l'on voulait amputer. Il rejoignit son corps et fit avec lui, à travers des misères inouïes, les campagnes de Prusse et de Pologne ...

Une occasion s'offrit de prouver que son intrépidité était toujours la même.

Sur le bord de la Vistule, l'empereur, armé de sa lorgnette, semblait impatient de savoir ce qui se passait à une certaine distance, de l'autre côté.

Fardeau s'approcha respectueusement de lui et lui offrit de passer de l'autre bord à la nage.

L'empereur qui le reconnut à merveille, lui dit vivement : "Non, non, je vous remercie." Puis, le fixant de son regard pénétrant, il ajouta : "Mais, c'est bien Monsieur Fardeau, c'est très bien !" Un quart d'heure après, un officier d'ordonnance apportait de la part de l'empereur un ordre qu'il fallait porter de suite à un général. Fardeau, à qui l'on donnait dix dragons d'escorte, était chargé de cette mission.

Il partit comme l'éclair, fut obligé de traverser, en allant et au retour, les avants-postes de l'ennemi qui l'épargna si peu qu'il eut quatre de ses dragons tués en route. Il remplit du reste ponctuellement les ordres de l'empereur.

A la fin de la campagne de Pologne, comme Flambeau, Urbain Fardeau se sentit fatigué.

Peut-être aussi, la fumée des batailles dissipée, l'ancien professeur de réthorique, de fine et sensible culture, revoyait-il un paysage d'Anjou, un paysage ...
... bordé de prairies
Qu'un beau fleuve royal
Coupait d'une onde altière où s'écroulaient des vignes ;
... Sa Loire ! souvenirs dorés du doux automne !
Moulins qui le berçaient du geste monotone
De leurs bras indolents ;
Îles de sable jaune où des peupliers pleurent ...

que devait si bien chanter, quelques lustres plus tard, Christian Frogé, né dans un village tout proche du sien.

Il demanda sa mise à la retraite.

Le sabreur faisait place au médecin, et nous le verrons, au médecin de qualité.

Fardeau revint à Paris et s'y livra pendant dix-huit mois à l'enseignement particulier de la chirurgie et de la pratique.

Il commençait à se faire remarquer, surtout pour le traitement des maladies des yeux, lorsque l'envie de revoir ses pénates s'empara impérieusement de lui. L'administration de la guerre, qui ne l'avait pas perdu de vue, le fit appeler ; le ministre lui offrit un poste élevé au Val-de-Grâce, mais il refusa.

 

SAUMUR

 

Il désirait revenir à Saumur pour y retrouver une famille qui l'aimait et à laquelle il pourrait rendre les plus grands services. Bien décidé à ne jamais se marier, parce que pour lui un serment était chose sacrée, il éprouvait le besoin d'avoir des enfants qu'il pût caresser et protéger. Il adopta ceux de son beau-frère et fut pour eux un second père.

En peu de temps, il fut tenu pour l'opérateur le plus habile de toute la contrée. Pendant trente-cinq ans qu'il a exercé, il est peu des plus grandes opérations de la chirurgie de l'époque qu'il n'ait eu l'occasion d'effectuer.

"Un jugement sain, écrit le chirurgien-major Barthelemy, des notions anatomiques précises, un sang-froid imperturbable, une main sûre, une médecine franchement physiologique à la suite de ses opérations, telles sont les causes qui l'ont fait regarder par ses concitoyens comme un de ces praticiens hors rang dont le talent n'aurait aucunement pâli à côté des sommités de la capitale."

Il excellait avant tout dans les opérations des yeux, opérant la cataracte par extraction, sans aide, à l'aide d'un fauteuil qu'il avait fait construire spécialement. Âgé de 78 ans, il opérait encore avec succès d'une double cataracte une riche fermière de la Vendée.

Il inventa ou perfectionna de nombreux instruments et fit subir des modifications à beaucoup de procédés chirurgicaux.

Après le guerrier, après le médecin, voyons l'homme. Il était encore plus remarquable par ses qualités d'esprit et de coeur.

La douceur et l'aménité de son langage inspiraient constamment de la confiance et de l'affection. Il possédait au suprême degré le talent de décider les malades aux grandes opérations et surtout celui de les consoler après. Son imagination heureuse lui fournissait sans cesse quelques anecdotes piquantes qu'il disait avec un tact parfait et qui faisaient réellement de sa visite un moment de récréation pour le patient.

Il avait un faible pour les enfants qui, de leur côté, l'aimaient et le poursuivaient dans ses courses de leurs bonjours et de leurs naïfs égards. Il répétait avec bonheur le mot de Jésus : Sinite parvulos ad me venire.

Sans doute parce qu'il connaissait le préjugé populaire qui dénie aux médecins militaires toute compétence de ce genre, ce qui est du reste une erreur et une injustice, il aimait d'apporter aux femmes les secours, de sa science médicale : "Les pauvres femmes, disait-il sont les plus faibles et elles ont le plus à souffrir ; c'est un devoir sacré de les aimer et de les protéger ; manquer d'égards envers une femme, surtout quand elle est âgée, c'est un sacrilège !"

Sa bonté se portait jusque sur les plus méprisées : "Tout le monde les repousse, disait-il, et c'est précisément pour cela que je trouve en mon coeur quelque chose qui me dit de leur tendre la main. Et d'ailleurs, Jésus n'a-t-il pas empêché la femme adultère d'être lapidée ?"

C'est que chez Fardeau l'étude de l'Évangile n'avait point été une chose de pure curiosité ; il le savait par coeur et l'on peut dire qu'il l'avait dans le coeur. Jamais personne n'en a pratiqué plus largement les préceptes.

Il était à Saumur le médecin des pauvres qu'il soulageait aussi souvent de sa bourse que de son talent, n'acceptant jamais d'honoraires quand il donnait ses soins à un vieux militaire.

Fardeau avait conquis aussi avant que possible l'estime et l'affection de ses concitoyens. Aussi, lorsqu'on vit sur son visage amaigri l'expression du grave mal qui devait l'emporter (une hypertrophie du coeur due au rhumatisme, car c'est souvent le destin de ceux qui ont connu les vies les plus périlleuses de mourir en leur lit), la tristesse s'empara de tous et il n'est point d'égards dont il n'ait été l'objet de la part des habitants de la petite ville.

 

acte décès Urbain Jean Fardeau

[Urbain-Jean Fardeau est décédé à Saumur le 22 février 1844]

Le 23 février 1844, une foule immense, riches et pauvres confondus, suivit son convoi. Le Journal de médecine et de chirurgie militaire, dont la publication a lieu par ordre du ministre de la guerre, fit son éloge.

Des discours fort touchants furent prononcés sur sa tombe. Je ne les ai point retrouvés, mais je vous demande, pour finir, la permission de reproduire une partie d'un article qu'inséra le 25 du même mois, le Grelot, un journal d'Angers. Il était dû au rédacteur principal, M. Maige, auquel le défunt avait eu le bonheur de faire quelque bien.

"La ville de Saumur vient de perdre un de ses plus recommandables enfants, la science médicale un de ses plus dignes adeptes, l'armée un de ses plus nobles vétérans, la France un de ses meilleurs citoyens : le respectable docteur Fardeau est mort dans la nuit de jeudi à vendredi, 22 février 1844.

Ce vénérable doyen des médecins de la ville s'est éteint sans douleur ; jamais mort plus calme et plus paisible n'a couronné une plus longue et plus belle carrière.

Tour à tour professeur, chirurgien, soldat, médecin, M. Fardeau fut, dans toutes les circonstances, l'honneur des professions auxquelles il a appartenu. Décoré de la main de l'empereur, signalé plusieurs fois dans les ordres du jour de la grande armée, après avoir servi la patrie de son sang et de sa science, M. Fardeau était venu, à la fin de nos grandes guerres, se reposer au sein de sa ville natale. Là, entouré de l'estime générale et de nombreux amis, voué tout entier à l'exercice de la médecine et de la chirurgie, il consacra trente ans de sa vie à soulager les malheureux, à les secourir, à pratiquer dans toutes les circonstances les préceptes de la plus expansive et de la plus admirable charité ...

On ne saurait entourer de trop d'honneurs les reste mortels de ces hommes modestes qui traversent l'existence, le front calme, à l'abri d'une conscience sans reproche, qui ne laissent sur leur passage que la trace de leurs bienfaits et le souvenir de leurs bonnes actions.

La société, dans son engouement égoïste, garde ses statues et ses couronnes pour les héros de hasard qu'un quart d'heure de courage ou qu'un éclair de génie illustrent à jamais. Elle n'a, pour les êtres les plus ignorés qui consacrent toute leur vie à l'exercice de la plus large bienveillance, qu'une stérile approbation ; il faut que nos regrets et nos pieux hommages, en protestant contre ces tristes tendances d'une époque abatardie, conservent pieusement dans tous les coeurs la mémoire de ces bienfaiteurs de l'humanité et que l'exemple de leur vie soit l'enseignement de la nôtre."

P. TRAVAILLÉ
Mémoires de la Société d'Agriculture Sciences et Arts d'Angers - Sixième série - Tome X - Année 1935

 

Fardeau - états de services

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