Véridique

 

LE VÉRIDIQUE OU COURRIER UNIVERSEL
Du 23 MESSIDOR an 5e de la République française.
(Mardi 11 Juillet 1797, (vieux style)

ANECDOTES CURIEUSES ET INTÉRESSANTES, SUR LES DERNIERS MOMENS DE LOUIS XVI, recueillies sur des notes laissées par M. de Malseherbes.

PARIS, 22 messidor

Quelques journaux viennent de publier des détails très-curieux à-la-fois et très-touchans sur les entrevues que le vertueux Malesherbes eut avec Louis XVI au Temple. On les annonce comme ayant été écrits par Malesherbes lui-même. Nous sommes persuadés qu'on se trompe ; ce sont, à ce qu'il paroît, des fragmens détachés d'un écrit plus étendu ; mais nous croyons qu'on n'en lira pas avec moins d'intérêt les traits que nous transcrivons ici.

 

Malesherbes

 

"M. Turgot et moi (c'est Malesherbes qui parle) étions deux fort honnêtes gens, très-instruits, passionnés pour le bien : qui n'eût pensé qu'on ne pouvoit mieux faire que de nous choisir ? Cependant nous avons mal administré. Ne connoissant les hommes que par les livres, manquant d'habileté pour les affaires, nous les avons laissé diriger par M. de Maurepas qui ajouta toute sa foiblesse à celle de son élève ; et sans le vouloir ni le prévoir, nous avons contribué à la révolution.

"Dès que j'eu la permission d'entrer dans la prison du roi, j'y courus ; à peine m'eut-il apperçu qu'il quitta un Tacite ouvert devant lui, sur une petite table ; il me serra entre ses bras ; ses yeux devinrent humides ; les miens se remplirent de larmes, et il me dit : "Votre sacrifice est d'autant plus généreux que vous exposez votre vie, et que vous ne sauverez pas la mienne." - Je lui représentai qu'il ne pouvoit y avoir de danger pour moi, et qu'il étoit trop facile à défendre victorieusement pour qu'il y en eût pour lui. - Il reprit : "J'en suis sûr, ils me feront périr ! ils en ont le pouvoir et la volonté : n'importe, occupons-nous de mon procès, comme si je pouvois le gagner ; et je le gagnerai en effet, puisque la mémoire que je laisserai sera sans tache. Mais quand viendront les deux avocats ?" - Il avoit vu Tronchet à l'assemblée constituante ; il ne connoissoit pas Desèze : il me fit plusieurs questions sur son compte ; il fut satisfait des éclaircissemens que je lui donnai. Il parla sans amertume du refus de Target.

Il travailloit avec nous chaque jour à l'analyse de ses pièces, à l'exposition de ses moyens, à la réfutation des griefs, avec une présence d'esprit et une sincérité que ses deux défenseurs admiroient ainsi que moi. Ils en profitoient pour prendre des notes et éclairer leur travail. Tronchet qui, par caractère, est froid, et qui l'étoit encore par prévention, fut touché de la candeur et de l'innocence de son client, et termina avec affection le ministère qu'il avoit commencé avec sincérité.

Ses conseils et moi, nous nous crûmes fondés à espérer sa déportation : nous lui fîmes part de cette idée ; nous l'appuyâmes : elle sembla adoucir ses peines. Il s'en occupa pendant plusieurs jours ; mais la lecture des papiers publics la lui enleva, et il nous prouva qu'il falloit y renoncer.

Quand Desèze eut fini son plaidoyer, il nous le lut. Je n'ai rien entendu de plus pathétique que sa péroraison. Tronchet et moi nous fûmes touchés jusqu'aux larmes. Le roi dit : "Il faut la supprimer ; je ne veux pas les attendrir".

 

Louis XVI et Malesherbes 3

 

Une fois que nous étions seuls, ce prince me dit : "J'ai une grande peine. Desèze et Tronchet ne me doivent rien ; ils me donnent leur tems, leur travail, peut-être leur vie : comment reconnoître un tel service ? Je n'ai plus rien, et quand je leur ferois un legs, on ne l'acquitteroit pas". - Sire, leur conscience, l'Europe, la postérité, se chargent de leur récompense. Vous pouvez déjà leur en accorder une qui les comblera. - Laquelle ? - Embrassez-les. Le lendemain, il les pressa contre son coeur, et tous deux fondirent en larmes.

Nous approchâmes du jugement. Il me dit au matin : "Ma soeur m'a indiqué un bon prêtre qui n'a point prêté son serment, et que son obscurité pourra soustraire dans la suite à la persécution. Voici son adresse. Je vous prie d'aller chez lui, de lui parler, et de le préparer à venir, lorsqu'on m'aura accordé la permission de le voir." Il ajouta : "Voilà une commission bien étrange pour un philosophe ! car je sais que vous l'êtes. Mais si vous deviez souffrir autant que moi, et que vous dussiez mourir comme je vais le faire, je vous souhaiterois les mêmes sentimens de religion qui vous consoleroient bien plus que la philosophie."

 

Louis XVI et Malesherbes

 

Après la séance, où ses défenseurs et lui, avoient été entendus à la barre, il me dit : "Vous êtes certainement bien convaincu actuellement que dès le premier instant je ne m'étois pas trompé, et que ma condamnation avoit été prononcée avant que j'eusse été entendu."

Lorsque je revins de l'assemblée où nous avions été demander l'appel au peuple, où nous avions parlé tous les trois, je lui rapportai qu'en sortant j'avois été entouré d'un grand nombre de personnes qui toutes m'avoient assuré qu'il ne périroit pas, ou au moins que ce ne seroit qu'après eux et leurs amis. Il changea de couleur, et me dit : "Les connoissez-vous ? Retournez à l'assemblée, tâchez de les rejoindre, d'en découvrir quelques uns : déclarez-leur que je ne leur pardonnerois pas s'il y avoit une seule goutte de sang versé pour moi. Je n'ai pas voulu qu'il en fût répandu quand peut-être il auroit pu me conserver le trône et la vie, et je ne m'en repens pas."

 

Louis XVI Le Temple

 

Ce fut moi qui lui annonçai le premier le décret de mort. Il étoit dans l'obscurité, le dos tourné à une lampe placée sur la cheminée, les coudes appuyés sur la table, le visage couvert de ses mains : le bruit que je fis le tira de sa méditation : il me fixa, se leva et me dit : "Depuis deux heures je suis occupé à rechercher si, dans le cours de mon règne, j'ai pu mériter de mes sujets le plus léger reproche. Eh bien ! M. de Malesherbes, je vous jure dans toute la vérité de mon coeur, comme un homme qui va paroître devant Dieu, que j'ai constamment voulu le bonheur du peuple, et jamais je n'ai formé un voeu qui lui fût contraire."

Je revis encore une fois cet infortuné monarque. Deux officiers municipaux étoient debout à ses côtés. Il étoit debout et lisoit. L'un des municipaux me dit : "Causez avec lui, nous n'écouterons pas." Alors j'assurai le roi que le prêtre qu'il avoit désiré alloit venir. Il m'embrassa et me dit : "La mort ne m'effraie pas, et j'ai la plus grande confiance dans la miséricorde de Dieu."

 

Louis XVI 3