GÉNÉROSITÉ ET COURAGE DU FERMIER LARDEUX ET DE SA SOEUR MARION

Pierre-Michel Gourlet


"J'appris que j'étais chez le nommé Lardeux, fermier d'une petite métairie nommée Le Pont-Tureau (Trion ?), sur les confins de l'Anjou, paroisse de Vritz, cette même paroisse dans laquelle j'avais été arrêté et si maltraité au mois de mars 1793. Ce bon fermier chargé d'une nombreuse famille était peu aisé, son bon coeur néanmoins le portait à ne pas rester étranger au soulagement des pauvres, il y avait des mendiants du pays habitués à venir coucher dans sa grange, il avait un soin extrême qu'ils s'y trouvassent bien ; il ne m'avait pas parlé de cet obstacle pour me cacher chez lui, la fréquentation des pauvres chez lui garanti des soupçons des Patauds qu'il puisse retirer des Vendéens, mais elle pouvait amener à me faire découvrir ; aussi le bon Lardeux prit ses mesures pour éviter ce malheur pour lui comme pour moi.

 

Pont-Trion - Vritz

 

Le soir du second jour que j'avais passé chez lui, une femme vint pour me conduire ailleurs, c'était la soeur du généreux Lardeux, une pauvre fille n'ayant de ressources pour vivre que le produit de son travail à filer le chanvre et le lin ; elle vivait seule, dans une petite maison éloignée de la ferme, elle me fit offre de ses services et de manière à me faire remarquer un grand courage contre les dangers. J'acceptai ses offres, à peine me permit-elle de lui en témoigner ma reconnaissance, elle me conduisit dans sa petite maison composée d'une seule chambre basse et d'un grenier au-dessus. Elle me dit que les Républicains d'aucune espèce n'étaient entrés chez elle pour y faire des recherches, ce qui me parut extraordinaire et donnait grande confiance à Marion Lardeux que je serais en sûreté dans mon nouveau domicile, au coin de son grenier.

Avant de parler des bonnes qualités, des soins de Marion, je dois ici le souvenir de son physique, car les traits de sa figure étaient un grand contraste à la beauté de son âme ; âgée de 40 ans, elle paraissait en avoir au moins 60, la peau olivâtre, cheveux et sourcils grisonnants, yeux vifs gris très petits et ronds, nez bien fait, bouche d'une grandeur démesurée, menton rond très élevé, petite de taille, assez bien faite.

Mais que dis-je, Marion était charmante, elle portait le sublime de la charité à sacrifier sa vie pour celle des autres, elle était royaliste et bienfaisante.

Avant la Révolution, Marion vivait au milieu des contrebandiers transportant le sel de Bretagne en Anjou, et je pense qu'avec ces hommes, elle avait appris à ne pas craindre des dangers de petite guerre. Elle avait son franc-parler avec beaucoup de Patauds qui ne la soupçonnaient pas dévouée à la bonne cause, elle avait de l'adresse pour leur inspirer de la confiance et transigeait avec sa franchise ordinaire pour pouvoir rendre des services et faire le bien.

Elle me construisit un lit, le mieux qu'il lui fut possible, dans un coin de son grenier, derrière des fagots qui me servaient de paravent, et m'engagea à y reposer et dormir en sécurité, remit au lendemain plus longue conversation et mesures à prendre pour ma sûreté et ma guérison en me disant : "mon pauvre malheureux, vous êtes dans un bien pitoyable état et bien malpropre, mais votre gale est l'uniforme de l'armée royale". Marion savait ce que nous répétions dans nos malheurs : "Vive le Roi quand même !" et ne manqua de me souhaiter bonsoir en répétant : Vive le Roi quand même !

Dans le coin du grenier à Marion, j'éprouvai des consolations par son charitable zèle et je passai une nuit aussi bonne que ma position pouvait le permettre. Le matin à mon réveil d'un dernier somme, car j'en pouvais compter plusieurs, je n'entendis pas Marion dans la pièce basse, je descendis du grenier et je vis que je me trouvais son prisonnier car la porte en était fermée à double tour ; je ne savais trop que penser de cette position, mais je ne pouvais m'arrêter à l'idée d'une trahison ; tout ce qu'elle m'avait dit, ainsi que son frère, ne pouvait que m'inspirer de la confiance et je devais attendre la connaissance du motif de l'absence de cette fille et pourquoi elle ne m'avait pas prévenu.

Au milieu de ces réflexions, je fus distrait par la voix d'un enfant qui vint frapper à la porte en disant : "bonhomme, dormez-vous ?" Je ne pus m'empêcher de rire à ces mots de bonhomme, la misère me présentait donc déjà vieux à moins de 23 ans ; j'assurai l'enfant que j'étais éveillé et inquiet de me trouver enfermé. L'enfant me répondit "si vous entendez quelqu'un frapper ou parler à la porte, ne dites rien, ne faites pas de bruit, c'est ma tante Marion qui m'a recommandé de venir vous le dire." Je promis d'observer cette recommandation qui me rassura et je remontai dans mon grenier. J'ignorais à quelle heure Marion était sortie ; il pouvait être 9 heures du matin lorsque l'excellente fille rentra avec provision de pain blanc, viande, beurre et oeufs ; elle arrivait de la ville voisine faire ses acquisitions et sans m'avoir demandé d'argent. "Mais, lui dis-je, ma bonne Marion, si je ne peux payer vos dépenses ?" - "Peu m'importe, me dit-elle, si vous échappez, cela pourra se faire ; en attendant je filerai pour nous deux ; si vous succombez, je trouverai dans l'autre monde ma récompense de vous avoir secouru et cherché à vous sauver la vie". Marion s'empressa de me faire de la tisane et voulant entreprendre la guérison de mon affreuse gale me fit faire usage d'une ceinture de laine qu'elle avait imprégnée de diverses drogues et dont l'application sur la peau devait me guérir.

A tant de soins elle ajouta, avec son frère, la construction d'une cache dans d'épais buissons de haies, pour me retirer au besoin, dans l'élévation d'une pièce de terre. Peu loin, se trouvait une cavité propre à cacher un homme à demi-couché ; devant cette cavité se trouvaient épines, houx, orties fortement enlacés, et, au bas des plantes et derrière elles, était aménagé un passage en se coulant à terre pour gagner la cavité dont l'épaisseur du buisson dérobait l'entrée, qui était encore protégée par un large fossé assez profond dont les épines s'élevaient à plus de la hauteur d'homme. La maison du frère de Marion se trouvait mon poste avancé pour être prévenu de l'approche des ennemis de mon repos, les enfants du brave homme étaient mes éclaireurs en gardant leurs bestiaux. Comme ils dormaient la nuit, alors je veillais.

Je n'étais qu'à une lieue et demie de la petite ville de Candé où je comptais des ennemis mais j'y avais aussi des amis. Je communiquai mon désir à Marion de donner de mes nouvelles à une dame qui m'avait rendu de grands services ; j'étais dans l'impossibilité de pouvoir écrire, le zèle et l'intelligence de la bonne fille devaient y suppléer ; elle partit le lendemain pendant la nuit, c'est-à-dire un peu avant le jour, elle revint dans la matinée, toute joyeuse, me disant : "Allons M. Michaud, nom qu'elle avait jugé convenable de me faire prendre de mon second nom de baptême Michel, prenez courage et gaieté, vos amis sont heureux de vous savoir sauvé de la grande déroute du Mans et leurs soins vont suppléer à ma misère ; il faut espérer que vous pourrez encore faire la guerre et que vous retrouverez des défenseurs de la bonne cause, l'on m'a assuré dans la ville que l'on a recommencé à se battre dans la Vendée et que l'on y fait la petite guerre". Marion savait ce que l'on entend par petite guerre ; à cette nouvelle d'une reprise d'armes, je sentis bien plus vivement ce que ma situation avait de pénible.

Marion avait apporté du linge, une consultation de mon ancien médecin et les choses nécessaires pour accélérer ma guérison.

DANGER D'ÊTRE PRIS. RETRAITE DANS UN BUISSON

Je me suis mis en devoir de suivre exactement la consultation et pendant douze jours, je fus tranquille, à quelques fausses alertes près, mais la nuit du treizième jour, je fus réveillé par les aboiements de plusieurs chiens ; je me levai promptement et j'entendis très distinctement les voix et pas de plusieurs hommes. Marion dormait de ce sommeil tranquille et assuré après les bonnes actions. J'entends frapper à sa porte et dire : "Citoyenne, dors-tu ?" Je me crus dénoncé par indiscrétion peut-être des enfants de Lardeux qui venaient souvent me voir. Je retirai très doucement l'échelle du grenier à la salle basse ; Marion se réveille et dit brusquement : "que voulez-vous ?" On lui répond : que tu te lèves et que tu nous allumes du feu, nous avons froid. Allez au diable, dit Marion, je n'ai pas de bois ni le moyen d'en acheter pour vous chauffer, allez ailleurs - Mais nous voulons entrer chez toi - Et moi, je ne veux pas vous ouvrir - Es-tu couchée avec un prêtre ? - Non, c'est un moine - On dit que tu reçois des brigands - Oui c'est vrai, mais c'est quand vous êtes à 100 lieues et nous sommes trop voisins pour que je veuille vous garder des victimes ; au surplus vous êtes des sots, vous ne cherchez pas bien car j'en ai vu quatre ce soir de ces brigands que vous cherchez, ils étaient bien armés et porteurs de cocardes blanches, c'étaient des Lurons, je vous en réponds, ils n'avaient pas l'air d'avoir froid aux yeux". A cette nouvelle, un des hommes dit aux autres : "rejoignons le cantonnement ; citoyenne, dit une nouvelle voix, de quel côté paraissaient se diriger les brigands ? Marion répondit : ils ont pris la galerne, c'est-à-dire le côté du nord". Les Patauds ne demandèrent plus l'entrée de la maison et se retirèrent.

Je fis mon compliment à Marion sur son sang-froid, mais je craignais, avec raison;, que son conte de brigands en armes et à belles cocardes n'attira de plus vives recherches dans notre canton, je n'osai cependant le lui dire. Je ne voulais plus coucher au grenier mais plutôt passer les nuits à la loge des buissons, mais elle ne voulut jamais y consentir et me prouva que j'étais moins brave qu'elle puisqu'elle courait non moins de danger ; elle ne voulut entendre, que pour sa conservation aux malheureux, je ne voulais courir nouveau risque d'être pris chez elle et il fallut ne rien changer à mes habitudes de retraite.

Six jours après cette épreuve des dangers que nous courrions, sur les 10 heures du matin, un enfant accourut chez Marion et, très effrayé, nous dit : Voilà les Bleus ! et au même moment des coups de fusil vinrent attester cette vérité, et qu'ils n'étaient pas loin de nous. Je courus à la cache des buissons et Marion cacha toutes choses pouvant la compromettre comme livres ne devant pas être à son usage, et linges, et elle se prépara avec sa fermeté ordinaire. Il y avait des soldats autour de moi, et non sans plaisir, qu'ils juraient après la République qu'ils envoyaient à tous les diables, manquant de ce qui leur était nécessaire. Je restai plus d'une heure dans la plus grande inquiétude car cette troupe de plus de 100 hommes avait fait halte à peu de distance de nous, pendant que des Patauds marchant avec elles faisaient des fouilles dans les maisons, granges, écuries, non seulement pour chercher des fugitifs, mais des effets que l'on aurait voulu soustraire à leurs vols habituels. Marion avait laissé sa porte ouverte et filait près d'un très petit feu quand des soldats entrèrent chez elle pour allumer leur pipe, ils ne lui firent aucune question, causèrent de leur désagrément à être toujours en marche, le jour comme la nuit. Ce passage avait été sans fâcheux évènements dans notre voisinage, du moins pas de découvertes de proscrits ; cependant il y en avaient quelques-uns, hommes et femmes.

MON DÉPART DE CHEZ LA GÉNÉREUSE MARION

Les premiers jours de mars, en annonçant le retour du printemps, me trouvèrent, grâce aux soins de Marion et aux secours de bons amis, dégagé de mon affreuse maladie et en état de reprendre les armes et de quitter cette cruelle position d'être exposé à tous les instants à périr sans combattre.

J'étais indécis si je tenterais de passer dans la Vendée ou chercher à former un parti en Bretagne. Je m'arrêtai à ce dernier projet et sous le costume d'un charbonnier, je quittai la généreuse Marion, et, suivi des voeux de l'excellente fille, je me rendis dans une forêt, celle de Juigné ..."

Extrait des Mémoires de Pierre-Michel Goulet (1789-1824) - Révolution Vendée Chouannerie - Éditions du Choletais - 1989