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Frugie, appelé dans les vieux titres Freugière, est le berceau d'une ancienne famille bien connue en Périgord, dont le nom, noblement porté par des générations successives de braves officiers, parmi lesquels un lieutenant-général des armées du roi Louis XV, retentit souvent aujourd'hui dans les fêtes de l'agriculture et se trouve mêlé à vos utiles travaux. Vous avez deviné, Messieurs, l'agronome zélé, le rapporteur intelligent que nous regrettons de ne pas voir auprès de nous aujourd'hui, l'honorable baron d'Arlot de Saint-Saud.

Ses ancêtres possédaient de temps immémorial la terre de Frugie et en bâtirent le château vers la fin du XVIe siècle ou le commencement du XVIIe. Cette vaste demeure, peu visitée par les touristes, jamais décrite ou dessinée, que je sache, dans les ouvrages relatifs à notre province, mérite cependant un sort meilleur et je suis heureux de pouvoir appeler sur elle votre attention, en la tirant de l'injuste oubli où elle est restée jusqu'à ce jour.

C'est le plan de Laxion. Quatre corps de logis à grands combles d'ardoise, entourant une cour carrée, avec cette différence qu'à Frugie les tours d'angle sont devenues des pavillons. Quant aux dimensions, elles diffèrent peu, et le château des Arlots ne le cède guère en grandeur à celui des Rastignac, s'il est un peu plus récent et moins bien construit.

Le schiste dont sont formées les roches de ce canton fournit des moëllons excellents, propres à faire des murailles durables, mais il est bien sombre et d'un aspect peu agréable à l'oeil, particulièrement dans les angles, où ses assises plates permettent de le substituer à la pierre de taille. A Frugie, il règne sans partage, et par un oubli singulier dans un édifice aussi dispendieux, il n'a pas reçu d'enduits.

 

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En revanche, de belles pierres calcaires, apportées de loin, ont servi à appareiller les fenêtres de la cour, ont permis, en outre d'un portail cintré monumental, à bossages et frontons coupés, accosté de deux portes plus petites, de profiler des moulures d'un bon style, aux pilastres des principales portes, et de sculpter dans la niche qui surmonte celle de la chapelle, une vierge tenant son Divin Fils sur ses genoux, deux anges adorateurs, et des chapiteaux à feuillage presque corinthiens.

 

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Sans être précisément irréprochables, surtout au point de vue de la sculpture, ces morceaux d'architecture n'en dénotent pas moins la main d'un homme de l'art et forment un contraste étrange avec l'aspect général des bâtiments, fort dénués d'ornementation. Autre mérite, ils en donnent la date, qu'on serait tenté de vieillir de cent ans, si on s'en fiait à l'air sombre du manoir, à son état de ruine, aux mâchicoulis de granit qui règnent sur les pavillons et les courtines extérieures, enfin aux fossés, jadis pleins d'eau, qui baignaient son enceinte.

D'ailleurs, à défaut de ces indications, l'escalier à la romaine, les poutrelles moulurées des grandes salles, les rares débris des boiseries anciennes semées de têtes de clous en tôle estampée, certains manteaux de cheminées, l'intérieur de la chapelle voûtée et celui de l'immense écurie également voûtée, où cent chevaux trouveraient place, ne peuvent pas être antérieurs au règne de Henri IV.

C'est l'époque où la terre de Frugie prit un accroissement considérable par suite de l'acquisition d'une bonne partie de l'antique châtellenie de Courbefy, importante dépendance de la vicomté de Limoges. Une pièce intéressante publiée dans le Chroniqueur du Périgord par M. Maurice Ardant, archiviste de la Haute-Vienne, nous apprend que Léon de Planeau écuyer, sieur de Vieillecour, Antoine Chapelle écuyer, sieur de Jumilhac, et les deux frères Antoine et Jacques Arlaud sieurs de Frugie, achetèrent et se partagèrent cette terre féodale, vendue comme la plupart de leurs autres possessions du Limousin et du Périgord, par Henri IV et sa soeur la duchesse de Bar.

SAINT PIERRE DE FRUGIE BLASON

En 1616, Antoine d'Arlot, écuyer, obtint du roi Louis XIII l'établissement de foires dans le village de Frugie.

Plus tard enfin, cette terre, qui avait été érigée en marquisat et justifiait ce titre par les nombreux fiefs dont elle était le centre, fut démembrée par suite de partages de famille, et vendue dans les premières années de ce siècle par M. d'Arlot, marquis de Cumont, à M. Labrousse, dans la famille duquel elle est restée.

 

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Les artistes visiteront Frugie avec plaisir. En dehors de l'intérêt archéologique, le paysage est fait pour tenter leurs crayons. Un étang bordé de grands arbres où se reflètent les murailles à moitié effondrées du château, des marronniers séculaires, des prairies accidentés, un horizon de montagnes couvertes de taillis, tel est le menu que nous leur offrons ; sans parler de la modeste église, rajeunie et lambrissée au XVIIe, ceinte d'une litre seigneuriale, qui tient mieux sa place dans cette solitude d'une poésie un peu sauvage, que la locomotive du chemin de fer et son horrible sifflement.


Baron de VERNEILH
Annales de la Société d'Agriculture, Sciences et Arts de la Dordogne - Tome XXXIV - Périgueux - 1873

 

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La maison d'Arlot appartient au Périgord, où elle possédait de temps immémorial le fief et seigneurie de Frugie, qui a donné son nom à deux paroisses : St-Pierre et Ste-Marie de Frugie. Elle a prouvé sa noblesse de race en 1513, 1572, 1642 et 1666. Guillaume rebâtit en 1347 l'église de St-Pierre de Frugie, mais lors des guerres de religion le château de  ayant été pris et brûlé par les Huguenots, tous les titres enfermés dans le "trésor de la tour Sainct Jacques dudit chasteau" furent détruits, et la filiation suivie et prouvée de cette maison ne commence qu'à Jean Arlot, écuyer, seigneur de Frugie marié p.c. du 10 mai 1480 avec Catherine de la Motte, de l'antique maison de Gontaud. Son fils épousa une Maulmont-Saint-Vit, dont les grands-mères étaient Aubusson et Rochechouart. Ils sont les auteurs de la branche aînée, dite des marquis de Frugie, dont un membre, ayant épousé la fille du riche maître de forges Antoine Chapelle de Jumilhac, devint lui-même possesseur de forges nombreuses et importantes, et fournit aussi des sommes considérables à Henri IV. Antoine Chapelle reçut en récompense des lettres de noblesse (ses descendants sont ducs de Richelieu et de Fronsac), et M. de Frugie, la charge de gentilhomme de la Chambre du Roi. Cette branche s'allia en outre avec les Crozant, Brie, Vars, Coustin, la Romagère, La Roche-Foucauld, Beaumont, Foucauld, Toucheboeuf, etc., et s'éteignit par la mort sans alliances de ses derniers représentants : l'aîné, Henri, marquis de Frugie, un des héros de Dettingen, tué en 1744 devant Fribourg à 29 ans ; le plus jeune, Léon, comte de la Coussière-Saint-Saud, mort à 34 ans des suites de ses blessures. ... (Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables à la fin du XIXe siècle - 1904 - par Chaix d'Est-Ange)

 

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LETTRE-PATENTE DU ROI LOUIS XIII
Portant création
DE FOIRES ET MARCHÉ AU LIEU DE FREUGIÈRE (FRUGIE), EN PÉRIGORD.
(Septembre 1616)
Louis, par la grace de Dieu, roy de France et de Navarre, à tous présens et à venir salut : scavoir faisons, nous avoir reçu l'humble supplication de notre cher et bien amé Anthoine Arlot, escuyer, seigneur de Freugière, sénéchaussée du Périgord, contenant que le dit lieu de Freugière est scitué et assis en bon et fertil pais et allentour d'iceluy, croissent et affluent plusieurs commoditez de biens, passent et affluent plusieurs marchans, denrées et marchandises pour la décoration et augmentation du quel lieu et pour le bien, proffict et utilité tant des marchans que de la chose publique du pais des environs est requis et nécessaire, y avoir quatre foires l'an, et ung marché chacune sepmaine. Les quelles l'exposant désireroit volontiers y estre créées ordonnées et establies, sy c'estoit nostre bon plaisir.
Nous suppliant très humblement luy voulloir octroier nos lettres à ce nécessaires. Pourquoy nous, ces choses considérées inclinans liberallement à la supplication et requeste du dit exposant, désirans l'augmentation du dit lieu pour ces causes et autres considérations à ce nous mouvant, avons faict, créé, ordonné et estably de notre grace specialle, pleine puissance et auctorité royale, faisons, créons ordonnons et establissons par ces présentes au dit lieu de Freugière quatre foires par chacun an et ung marché chacune sepmaine pour y estre dorénavant et à toujours perpétuellement tenues, entretenues et continuées c'est assavoir l'une des dites foires et la première le jour de la conversion saint Paul, vingtcinquième janvier ; la seconde le jour de l'annonciation Notre-Dame, au moys de mars, la troisième le jour de saint Pierre aux liens, premier d'aoust, et la quatrième le jour des très passez, lendemain feste de Toussaints, deuxième jour de novembre, et le dit marché le mardy de chacune sepmaine, voullons et nous plaist qu'en icelle foire et marché, tous marchans et autres, puissent aller venir séjourner et reposer, vendre achepter et eschanger toutes sortes de denrées et marchandises licites et convenables, et qu'ils jouissent de tels et semblables privillèges, franchises et libertés, comme ils font et ont accoutume faire et autres foires et marchés de nostre dit royaume, même en la ditte seneschaussée de Périgort, pourvue toutefois qu'à quatre lieues à la ronde du dit lieu de Freugière il n'y ayt autres foires et marchés esdits jours.
Si donnons en mandemens au seneschal de Périgort ou son lieutenant et à tous nos autres justiciers et officiers et à chacun d'eulx en droit soy ainsy qu'il appartiendra que de nostre présence grace, création, ordonnance et establissements les dites foires et marché, ils facent, souffrent et laissent le dit exposant et ses successeurs seigneurs du dit Freugière, ensemble les marchans, allans venans, séjournans et retournant à icelles foires et marché jouir et user librement et paisiblement sans en ce leur faire mectre ou donner, ne souffrir estre faict, mis ou donner ores ne à l'avenir aulcun trouble ou empeschement au contraire, et icelles foires et marché facent lire et publier es lieux circonvoisins et partout ailleurs où il appartiendra, et pour icelles tenir permettent au dit exposant et auquel nous avons permis et permettons par ces présentes faire construire et édiffier halle, bancs, estaux et autres choses nécessaires pour l'exercice et tenue d'icelles foires et marché, car tel est nostre plaisir, et affin que ce soit chose ferme et estable à toujours, nous avons faict mettre notre scel à ces dites présentes, sauf en austres choses nostre droit et l'aultruy en touttes.
Donné à Paris - au mois de septembre, l'an de grace mil six cent seize et de nostre règne le septième.
Scellé du grand sceau de cire verte. Sur le pli est écrit : Par le roy : PETIT ; visa contextor : SALOMON.


(Le Chroniqueur du Périgord et du Limousin - Troisième année - 1855)

 

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