UN VICAIRE MARTYR SOUS LA TERREUR
M. MARIE-GABRIEL LOISEAU, Vicaire à Saint-Paterne, Martyrisé à Gacé en 1792

Marie-Gabriel Loiseau était né à Bourg-le-Roi (Sarthe), le 8 septembre 1764. Son père, charpentier, était aussi régisseur des propriétés du seigneur de Maridort ; sa mère se nommait Noëlle Oudart ; tous deux élevèrent leurs enfants dans les principes de la vertu et de la piété.

 

naissance M

 

D'une foi ardente, d'une intelligence supérieure, Marie-Gabriel fit de bonnes études au collège d'Alençon, puis au séminaire du Mans. Ordonné prêtre le 20 décembre 1788, il était âgé de vingt-six ans au moment où fut décrétée la Constitution civile du clergé.

Pendant environ trente mois, il exerça les fonctions de vicaire à Saint-Paterne, dans une religieuse intimité avec le vénérable curé de cette paroisse, M. Godefroy, digne modèle de toutes les vertus apostoliques.

Ayant prêté le serment à la Constitution (avec restrictions) ... ce qui équivalait à un refus, il se retira, avec son curé, au faubourg de Montfort (faubourg d'Alençon).

 

Alençon gravure

 

C'est de cette retraite où il se cachait, qu'il écrivit les deux lettres reproduites par tous les auteurs religieux et qui font connaître avec son caractère la situation du clergé à cette époque.

La première, datée du 12 juillet 1792, et adressée au curé de sa paroisse, Marin Lecureul (ou Lécureuil), qui avait apostasié, commence ainsi : "Eh bien ! mon cher curé, ouvrirez-vous enfin les yeux ? Demeurerez-vous longtemps dans ce funeste état ?

Que des prêtres impies, ignares, continue-t-il, aient donné dans de telles erreurs, c'est naturel. Mais qu'un prêtre qui paraissait connaître et respecter son état, qu'un prêtre qui semblait aimer sa religion, avoir des moeurs pures et une conduite régulière, qu'un tel prêtre, dis-je, les ait imités, leur ait même donné l'exemple, ait été des premier à trahir la cause de l'Église, à se séparer du sein de cette tendre mère, voilà mon cher curé, ce que je ne puis comprendre. Tel est cependant, hélas ! le parti que vous avez pris, il ne plus possible d'en douter."

L'évêque constitutionnel du Mans (Jacques-Guillaume-René-François Prudhomme de la Boussinière des Vallées), en effet, avait chargé M. Lecureul de la distribution des saintes huiles.

L'abbé Loiseau s'en montre, avec raison, particulièrement désolé :

"Je savais que vous aviez prêté le serment fatal ; mon âme en succombait de douleur. Mais aujourd'hui mon affliction est au comble, je viens d'apprendre que vous êtes le digne suppôt de l'évêque constitutionnel ; il vous a choisi pour la distribution de ses saintes huiles ; vous avez accepté cette commission que je ne puis qualifier et vous ne l'avez remplie qu'avec trop de zèle.
Abyssus abyssum evocat. Votre serment a commencé votre apostasie, votre communication avec l'évêque intrus l'a consommée. Jusqu'à cette époque vous étiez le bon pasteur ; aujourd'hui vous n'êtes plus qu'un vil mercenaire aux yeux de l'univers catholique."

Et l'abbé donne à son ancien curé les raisons qui militent contre la constitution civile du clergé.

"Ne saviez-vous pas que tous les évêques de France, (quatre seulement exceptés), ont condamné comme impie ce serment malheureux dont vous avez souillé vos lèvres et votre coeur ?"

Puis viennent des insinuations plutôt pénibles et dures pour M. Lecureul (ou Lécureuil), suivies de pressantes exhortations :
"La tentation pour vous, il est vrai, était délicate. Il eut fallu abandonner une habitation qui fait vos délices, sacrifier une pension assez considérable, vous exposer à l'exil, à la persécution et peut-être à la mort. Mais la gloire, mais l'honneur de votre ministère, mais le salut de votre âme, mais l'édification de vos paroisses ne devaient-ils pas soutenir votre foi et enflammer votre courage ?

Si ces motifs, ajoute-t-il, étaient impuissants, la crainte des foudres de l'Église ne devait-elle pas vous faire impression ?"

Et plus loin : "Vous avez dit plusieurs fois, je le sais : Le Pape n'a aucune juridiction sur moi, je me moque de ses censures."

Et l'abbé réfute théologiquement ces idées schismatiques qui nous montrent que le gallicanisme des prêtres constitutionnels allait jusqu'à nier la juridiction du Souverain Pontife.

"Votre position est triste, mais votre mal n'est pas sans remède. Il est encore temps. Abjurez votre serment. Il a fait votre crime, votre rétractation sera votre gloire. Rome a parlé, la cause est finie. Il n'y a plus à tergiverser. Allez vous réunir à vos pasteurs vénérables. Ils ont tout quitté, tout abandonné, plutôt que de trahir la cause de l'Église. Au milieu de leurs peines, ils jouissent du plus précieux des trésors, de la paix de l'âme. Et vous, mon cher curé, vous êtes en proie aux remords de votre conscience, au milieu des aises et des commodités de la vie."

Et il termine par cette adjuration latine : Vale et resipisce. Portez-vous bien et ressaisissez-vous.

L'autre lettre de l'abbé Loiseau, adressée à sa soeur qui était aussi sa marraine, respire la même foi, le même courage et les sentiments les plus délicats.

"Il est bien doux, ma chère soeur, lui écrivait-il quelques jours avant sa mort, de m'entretenir avec vous.
Tous mes regrets sont de ne pouvoir le faire de vive voix et de ne pouvoir jouir de votre présence, mais c'est un sacrifice nécessaire, par ce temps, et il faut savoir se conformer à la volonté de Dieu."

Il expose ensuite la nécessité où il se trouve de changer d'hôtel ; sa maison est signalée.

"Jusqu'à présent je suis constamment resté dans le même hôtel ; mais je suis décidé à changer. Vous savez que la maison est notée ; et par là je pourrais y être exposé."

Il plaisante sur sa qualité de "chouan".

"Sans le clair de lune, je n'y serais plus. Mais je suis du nombre de ces oiseaux sur qui la lumière fait impression et qui ne plaisent que dans les ténèbres".

Puis il annonce à sa famille son dessein de sortir de France.

"Je compte partir demain ou mardi. Je vais rester quinze jours dans le même endroit. Si les temps fâcheux où nous nous trouvons continuent, je serai sans doute forcé de sortir du royaume."

Il se rendra alors soit en Angleterre ou dans les Pays-Bas soit en Espagne.

Mais avant de partir, il veut recommander à ses soeurs de ne pas élever leurs enfants dans le schisme, leur rappelant que les biens de la terre ne sont rien en comparaison de ceux du ciel.

Il aurait une infinité d'autres choses à leur dire, mais il écrit en courant la poste, croyant toujours avoir les ennemis à sa porte.

Il les engage à la gaîté, au calme, au courage, protestant de son attachement qui durera autant que lui-même. Il n'y a qu'un sacrifice qu'il ne saurait faire en leur faveur : celui de sa conscience et de sa foi.

"Pour tout le reste, conclut le jeune prêtre, vous pouvez compter sur un frère qui vous aime véritablement, et qui ne cessera de se souvenir de vous au saint autel, tant qu'il pourra avoir la consolation de célébrer.
Adieu, ma chère soeur, un million de choses tendres chez vous."

Huit jours après l'envoi de cette lettre, le dimanche 9 septembre, l'abbé Loiseau, qui s'était procuré l'avant-veille un passe-port au Directoire d'Alençon, partait avec trois autres prêtres qui, comme lui, préféraient obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes.

De ces trois ecclésiastiques, l'un se nommait Gabriel-Pierre Lelièvre. Après de brillantes études au collège Sainte-Barbe de Paris, il avait été nommé, en qualité de vicaire, à Saint-Rémy-des-Monts, diocèse du Mans, où sa vertu fut d'autant plus qu'éprouvée qu'il se trouva le collaborateur d'un curé schismatique.

Les deux autres, qui étaient frères, se nommaient Martin du Puiserot, né à Saint-Denis-sur-Sarthon, d'une famille aussi vertueuse qu'honorable. L'aîné, après ses études faites au collège d'Alençon, puis au séminaire de Séez, avait été nommé par Mgr d'Argentré, à la cure de Chalenge, le 29 avril 1783. Il y resta jusqu'au moment où, ayant refusé le serment, il se retira chez sa mère à Saint-Denis-sur-Sarthon. Le plus jeune, Pierre-Etienne, était né dans cette paroisse en 1763. Son vénérable curé, M. Colombet, doyen rural d'Alençon, le demanda comme vicaire quand il fut promu au sacerdoce. Ayant déclaré en chaire devant les officiers municipaux que jamais l'enfer ne lui arracherait le serment à la constitution, il se vit obligé de renoncer à l'exercice public de ses fonctions ; c'est alors qu'il se retira avec son frère chez sa mère.

Mais les temps devenaient de plus en plus mauvais. Pour ne pas exposer la vie de sa mère, il lui dit adieu et se rendit avec son frère devant le Directoire d'Alençon, où ils obtinrent un passe-port pour l'Angleterre. C'est alors que l'abbé Loiseau, qui les connaissait depuis longtemps, apprenant leur dessein, se joignit à eux avec un de ses amis, M. Lelièvre, nommé plus haut.

Tous les quatre étaient déguisés, portant des blouses de toile blanche, la tête couverte du bonnet de coton traditionnel.

Ils se rendaient à Rouen, pour de là passer en Angleterre.

Partis d'Alençon de très grand matin, ils voyageaient dans la voiture d'un nommé Huquet Duparc, d'Alençon.

Arrivés à Séez, ils furent arrêtés sur la place du Parquet.

Là, d'honnêtes républicains, se contentèrent, au nom de la fraternité, de leur enlever patriotiquement une partie de leur argent, qu'ils allèrent dépenser en orgies.

 

Gacé

 

Poursuivant leur route, nos fugitifs arrivent au bourg de Gacé, où ils tombent au milieu de 2 à 3.000 volontaires rassemblés pour le recrutement.

Reconnus malgré leurs déguisements, ils sont arrachés de la voiture qui est aussitôt réduite en miettes.

 

Bleus et prêtre

 

Les deux frères Martin du Puiserot tombent d'abord, percé de mille coups.

Gabriel Lelièvre ne tarda pas à partager le même sort (A la vue des sabres et des baïonnettes levés sur lui, affolé il s'était jeté dans les bras d'une femme enceinte, espérant trouver quelque sûreté dans cet abri, sacré même pour les bandits ; mais il est mis en pièces sous les yeux de cette infortunée qui devient mère sur-le-champ et meurt de frayeur.)

Ces trois massacres eurent lieu au milieu de la rue.

Quant à l'abbé Loiseau, il essaya de fuir en se jetant dans un des fossés pleins d'eau du vieux château.

Mais on l'y poursuivit, le frappant avec des perches, tandis que d'autres faisaient pleuvoir sur lui une grêle de pierres.

Quelques personnes lui crient alors : "Jurez, malheureux, et l'on va vous retirer." Au milieu de l'eau et respirant à peine, il répond : "Non, je ne puis faire ce serment."

On le replonge dans l'eau, puis on le retire en criant : "Mais jure donc, misérable". - "Je ne jurerai pas" reprend ce héros chrétien.

Au même instant, un assassin décharge de violents coups de bâtons sur la tête du martyr, dont le sang jaillissait en abondance, tandis que d'autres l'achèvent en le noyant avec de longues perches.

Le saint martyr expire en priant pour ses assassins.

Les bourreaux n'oublièrent pas de fouiller leurs victimes ; ils leur ôtèrent même leurs habits, jusqu'à leurs bas et souliers, et s'emparèrent de leur argent qu'ils allèrent dépenser dans les tavernes.

Ils s'acharnèrent sur leurs corps palpitants et mutilés qui furent foulés aux pieds ; une des victimes eut, après sa mort, la tête tranchée à coup de hache, on arracha les bras à un autre.

Les restes des martyrs qu'on ne put identifier, à cause des trop grandes mutilations qu'ils avaient subies, (et c'est là ce qui explique les divergences que l'on rencontre dans les Notices sur les martyrs de Gacé), furent inhumés le jour même à la hâte, dans le cimetière, par l'abbé Godard, vicaire constitutionnel de l'endroit.

[Le procès-verbal rédigé le jour même de cet affreux évènement par les officiers municipaux de Gacé se termine ainsi ... Tous lesquels sont arrivés aujourd'hui en voiture sur les neuf heures du matin, en ce lieu de Gacé, où ils ont été arrêtés et conduits au corps de garde par les volontaires dudit lieu ; d'où ils ont été sortis vers midi, et conduits par M. Buquet, commissaire de recrutement, et par plusieurs grenadiers de la garde de ce lieu, à l'effet de les sortir du bourg et les garantir de tout évènement fâcheux. Mais tous les citoyens assemblés pour ledit recrutement s'étant empressés de suivre les prêtres ci-dessus dénommés, ont exigé d'eux de crier : Vive la Nation ; ce qu'ils n'ont pas voulu faire. Pourquoi étant irrités de leur résistance, les citoyens les ont tués. Et à cause des trop grandes mutilations et inflammations qui en avaient altéré les traits, on n'a pu parvenir à la reconnaissance des cadavres (Reg. mun. de Gacé, 9 septembre 1792)]

On doit dire à l'honneur de la population de Gacé, qu'il n'y eût qu'un petit nombre de personnes de cette commune à prendre part à la mort de ces saints confesseurs.

[Les assassins, en effet, étaient pour la plupart des paroisses voisines. Parmi eux on en cite un dont la férocité fit horreur à tous les honnêtes gens ; c'était un repris de justice, nommé Bonhomme, qui fut d'ailleurs pour cela condamnés à la peine capitale et exécuté. Il eut pour émule un homme du Sap-André qui "avait une veste blanche, un chapeau rond et les cheveux roux". Ce dernier coupa une oreille à l'un des martyrs et l'attacha à son chapeau avec une épingle en guise de cocarde. C'était un genre d'ornements, emprunté aux calvinistes lors des guerres de religion et dont les révolutionnaires de 93 ne dédaignèrent pas de faire parfois parade.]

Des habitants ramassèrent même comme des reliques plusieurs objets ayant appartenu aux martyrs, et les remirent plus tard à leur familles.

C'est ainsi que la famille de l'abbé Loiseau posséda longtemps un morceau de la chemise du martyr.

La mémoire du saint prêtre n'est pas oubliée à Bourg-le-Roi où quelques personnes de sa parenté existent encore, dont une petite-nièce, la veuve Le Vayer, née Virginie Vallée ; non plus qu'à Saint-Paterne, et récemment encore, dans la chapelle de saint Gilles qu'il avait desservie pendant deux ans et demi, je lisais avec émotion, se détachant en lettre blanches sur un modeste ex-voto en bois noir cette inscription (fautive quant à la date, car il faut lire 1792 et non 1793) :
...
H.-M. LEGROS, Curé d'Arçonnay.
Les Annales Fléchoises et La Vallée du Loir - Onzième année - Tome XIV - Janvier-Décembre 1913