la fleche

 

UNE FLÉCHOISE GUILLOTINÉE A PARIS
(12 novembre 1794)


Le 22 brumaire an II, 12 novembre 1794, comparaissait devant le tribunal révolutionnaire de Paris une sexagénaire, Marie Chasle, veuve de messire Fontaine de Mervé.

Son crime ? Le tribunal départemental de la Sarthe qui la déférait au tribunal parisien, l'accusait de "propos aristocratiques". Pauvre dame ! elle ne pouvait cependant pas s'exprimer en argot !

Au fait, les avait-elle réellement tenus ces "propos" ?

Deux soldats républicains logés militairement chez elle, à La Flèche, prétendaient qu'elle les avait engagés à la désertion et à rejoindre l'armée des chouans. Ces soldats, canonniers et volontaires du 5e Bataillon, craignant sans doute d'être mal hébergés, avaient feint alors de partager ses opinions.

On sur plus tard comment ces soldats réussirent à perdre leur hôtesse. Dès avant la Révolution, vivait à La Flèche un liégeois Guillaume-Joseph Trokay qui, le 16 octobre 1786, épousait Louise-Élisabeth Duvivier. Ce sculpteur, en quête de fortune, s'était vite montré partisan des idées nouvelles. Dernièrement encore, il avait acheté les biens nationaux du "ci-devant Mervé" et principalement sa demeure de La Flèche. C'était donc son intérêt que de se défaire de celle-là même qui pouvait revendiquer son bien.

Un soir que les canonniers, invités par lui, eurent copieusement dîné, il les fit jaser et ceux-ci, sans malice peut-être, redirent les conversations échangées avec leur hôtesse.

C'en était assez pour Trokay. Par l'intermédiaire de son perruquier, ivrogne invétéré et grenadier dans la garde nationale, il dénonça la haute dame qui bientôt fut arrêtée.

Son cas était passible des pires rigueurs. Et d'abord, elle était la veuve d'un "ci-devant". Puis, n'avait-elle pas un grand garçon de 28 ans, officier de cavalerie, Pierre-François Fontaine de Marigné ?
"- Où est ton fils, lui demandait-on ?
- Je ne sais, répondait-elle, je ne lui ai point écrit, ni envoyé d'argent depuis longtemps."
Donc il doit être émigré, concluaient les juges.
"- Avez-vous trouvé de ses lettres ; répliquait-elle ; dans les perquisitions que vous avez faites ?
- Non, point de traces, mais on y a trouvé cet impromptu ; et le président lut :

"Au Roi portant le bonnet rouge, par madame la comtesse de Beaussort :

Le diadème héréditaire
Dont on ceignit ton noble front,
LOUIS, n'a point reçu d'affront
Par ce bonnet qu'adopte un parti sanguinaire,
Roi courageux, sensible, humain,
En t'admirant, l'Univers le répète :
Tout devient sceptre dans ta main,
Tout est couronne sur ta tête.

Ces vers avec des lettres "ne parlant que de fanatisme et de royalisme", maudissant la funeste journée du 10 juin, relatant "les malheurs qui menacent le meilleur des rois", ne prouvaient que trop que "la ci-devante" entretenait "une correspondance avec des prêtres fanatiques, déportés ou émigrés ou avec d'autres personnes suspectes".

L'accusateur public, en conséquence, concluait "qu'elle avait réellement conspiré contre le salut de la République".

Ce même jour, sans plus de formalités, elle était conduite, sur la fatale charrette, à l'échafaud, et exécutée avec Louis-Henri Duchesne "ci-devant premier commis des bureaux de Trudaine et depuis intendant de la ci-devant madame".

Sa jolie terre de Marigné fut confisquée et achetée par Trokay. On assure que le perruquier qui dénonça madame de Mervé, mourut peu après d'une fièvre maligne.


Louis CALENDINI
Annales fléchoises et la vallée du Loir - Tome VIII - Janvier-Décembre 1907

 

LYS

 

Audience du même jour 22 brumaire, l'an 2e de la république.

Affaire de la veuve MERVÉ

Interrogée de ses noms, surnoms, âge, qualités, lieu de naissance et demeure :

A répondu se nommer Marie Chasle, veuve de François Fontaine-Mervé, née à Angers, âgée de 62 ans, demeurante à la Flêche.

Le greffier donne lecture de l'acte d'accusation.

Les témoins entendus, les débats terminés, voici le jugement qui a été rendu :

Le tribunal, d'après la déclaration du jury, portant :

1° qu'il a été tenu à la Flêche, les 29 et 30 août dernier, des propos tendans à empêcher les citoyens français à aller rejoindre l'armée républicaine, et à les porter à se réunir aux rebelles de la Vendée.

2° Que Marie Chasle, veuve de François Fontaine-Mervé, est convaincue d'avoir tenu lesdits propos.

3° Qu'il a été entretenu des manoeuvres et intelligences criminelles avec les ennemis de la république, tendantes à faciliter leur entrée dans les départemens de la république français, et à ébranler la fidélité des soldats et autres citoyens envers la nation française.

4° Que ladite Marie Chasle, veuve Mervé, est convaincue d'avoir entretenu lesdites manoeuvres et intelligences.
Faisant droit sur le réquisitoire de l'accusateur public, condamne ladite veuve Mercé à la peine de mort, conformément à la loi ; ...


Extrait : Compte-rendu aux Sans-Culottes de la République Française, Par très-haute, très-puissante et très-expéditive DAME GUILLOTINE, Dame du Carroussel, de la place de la Révolution, de la Grève, et autres lieux ; contenant le nom et surnom de ceux à qui elle a accordé des passe-ports pour l'autre monde, le lieu de leur naissance, leur âge et qualités, le jour de leur jugement ; depuis son établissement au mois de juillet 1792 jusqu'à ce jour - rédigé & présenté aux amis de ses prouesses, par le citoyen Tisset, rue de la Barillerie, n° 13, coopérateur du succès de la république française - seconde partie. A Paris ... - De l'imp. du Calculateur Patriote, au corps sans tête - l'an deuxième de la république française, une et indivisible et deuxième de la mort du tyran.