BOSCHAUD

Revenez avec moi, ami, de quelques jours, de quelques mois en arrière, en plein été, en plein mois d'août ; je veux recueillir pour vous un de mes plus doux souvenirs en ces lieux qui me sont si chers et à si juste titre, vous communiquer une de mes jouissances d'archéologue, en raviver l'émotion, en doubler le prix et l'intérêt en vous la faisant partager. Il s'agit d'une de nos vieilles abbayes du Périgord, dont je veux vous montrer la trace au fond d'une de nos plus humbles et étroites vallées ; une de nos vieilles ruines dont je veux vous faire admirer les restes en la saluant de nos dernières prières.

 

gravure 1851

 

Avez-vous entendu parler de Boschaud ? Peut-être nos vieux historiens n'en disent pas grand chose ; le père Dupuy en dit deux mots, en deux endroits de son Estat de l'Église du Périgord, et voilà tout. Ce qui reste de la vieille abbaye cystercienne, employé à des usages profanes, se dégrade peu à peu, tombe pierre à pierre, perd son caractère monastique, et disparaîtra bientôt au fond de cette étroite vallée, dans cette gorge fraîche et solitaire de nos collines boisées du haut Périgord, où ne viennent nuls visiteurs, que de temps à autre quelques archéologues obstinés à recueillir les restes du passé. Hâtons-nous donc, ami, de voir debout la dernière coupole de Boschaud, car, si le lierre qui la soutient venait à se dessécher, comme celui du prophète, nous pourrions venir trop tard et ne trouver plus qu'un amas de décombres dans ces lieux où fut l'une des plus pieuses et des plus pittoresques fondations de saint Bernard.

Toutefois, même après cette dernière atteinte du temps ou des hommes, et réduit à l'état de ruine informe, Boschaud est plus heureux que beaucoup d'autres vieux monuments de notre vieux Périgord ; il a sa place désormais impérissable dans le magnifique ouvrage de M. F. de Verneilh sur l'Architecture byzantine en France. Il est classé, décrit, dessiné comme monument à coupoles par le texte magistral et le crayon exact des deux frères. Désormais, Boschaud est sûr de ne pouvoir pas être oublié, car il ne peut périr. Heureux nos autres monuments, surtout monastiques et religieux, s'ils avaient, avant que de disparaître du sol et de la mémoire des hommes, un historien de cette science, un dessinateur de cette exactitude, une illustration archéologique de cette autorité et de cette magnificence ! Qu'ils se hâtent ceux qui voudraient pieusement recueillir les restes du passé et les enchâsser, reliques nationales, dans le récit de notre histoire ; à eux aussi s'adresse la parole évangélique : Colligite quoe superaverunt fragmenta, ne pereant.

 

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Mais sans doute, ami, vous avez hâte que je vous montre Boschaud dans la verdure de sa gorge, dans la solitude de sa ruine, aux derniers rayons de son soleil d'août. Avec un de nos amis qui nous sont le plus chers pour la consonance de ses idées et la sympathie de ses sentiments avec les nôtres, j'allais de nouveau, plus en façon de pèlerinage que d'amusement pour les yeux et de distraction pour l'esprit, visiter la vieille abbaye du douzième siècle.

De Villars, on quitte le vallon assez étendu où coule en hiver le ruisseau du Trincou, et l'on monte à droite vers une gorge qui, par une pente douce et tortueuse, conduit entre deux haies de vignes et de maïs à la porte, encore couronnée de mâchicoulis, de l'enceinte demi-détruite de Boschaud. Je vous l'ai dit, c'était un jour d'août, et le soleil le plus splendide versait par-dessus les collines vêtues de pampres et ombragées de châtaigniers, dans les gorges semées de maïs et plantées de noyers, des flots de la lumière qui n'en troublaient pas la solitude, mais en faisaient éclater la verdure, en accentuaient les ombres et en faisaient goûter la fraîcheur. Nous cheminions en parlant des choses et des hommes d'autrefois, pour nous préparer au triste aspect des ruines monastiques. Point pressés d'arriver, nous pouvions disposer de tout ce long jour de vacances commencées : il est si doux, après une année de labeurs, de se retrouver écolier, pour faire avec un ami l'école buissonnière le long des haies vives, dans ces lieux où chaque pas éveille et chaque objet représente un souvenir.

 

Boschaud vue aérienne

 

Nous arrivâmes avant la Vesprée, comme disaient nos ancêtres, avant l'heure où les moines auraient chanté vêpres sous les belles coupoles de leur église. Il n'y a point de vue d'où l'on puisse embrasser d'ensemble les bâtiments qui restent encore de l'ancienne abbaye. A peine si l'on aperçoit à travers les branches et sous les feuilles des derniers châtaigniers, en montant le sentier tracé dans les bruyères, une masse grise, accroupie au fond de la gorge ; et pour qui vient d'en haut et qui considère Boschaud du sommet des collines qui l'enferment du côté de Quinsac et de Champagnac, on aperçoit d'abord le village groupé à mi-pente, et derrière, le ciel à demi-déchiré d'une coupole entr'ouverte et les lignes peu étendues de construction sans caractère ; rien pour la vue et l'étonnement des yeux ; c'est un nid enfoncé dans un pli de nos collines ; autrefois un nid de moines, maintenant abandonné, comme ces nids d'alouettes que l'on trouve dans nos champs, après les moissons enlevées, dans les creux d'un sillon. Caverna macerio. Nid de ruines presque oubliées. Ainsi, d'un coup d'oeil on peut embrasser tout ce qui reste de notre humble abbaye, des ruines pittoresques dans un creux boisé, boscum cavum, selon le naïf latin du moyen-âge ; le ciel d'une coupole à moitié tombée, une croix sur le pignon encore debout, quelques pans de murs de clôture ; à l'extérieur, le mur circulaire de l'abside avec ses fenêtres bouchées, accompagné de deux absidiales ; le tout couvert de mousse et drapé de lierre, environné de quelques prairies, de rares eaux dormant sous le feuillage d'un frêne, au tronc tourmenté ; le calme, l'oubli, la solitude ; ruines de l'antique foi, ruines des antiques traditions.

 

CARTE POSTALE 4

 

Mais avant d'entrer dans le détail et de vous décrire ces pans de mur encore debout, il faut bien, ami, que je vous parle du pays, que je vous fasse comprendre la fraîcheur de ces gorges creusées pour la solitude et la prière, que je vous fasse voir et sentir avec nos deux amis les doux spectacles et les douces émotions de la fin de ce jour. Par ce soleil d'août et ce ciel d'un azur profond, tempérés, la nuit précédente, par une abondante pluie qui donnait plus de fraîcheur au feuillage et d'éclat aux bruyères, tout était lumière, silence, fraîcheur et solitude. Pour qui vient à Boschaud descendant de Champagnac et de Quinsac, comme en montant de Villars, le paysage est extrêmement pittoresque, un peu sauvage et rude, mais varié, changeant à chaque pas par ses aspects et multipliant sa lumière et ses ombres. Les chemins ombreux, rétrécis au moyen des charrettes, serpentent sur les flancs des coteaux, s'enfoncent dans les vallées, se perdent dans les gorges, se relèvent et grimpent aux rampes escarpées ; le feuillage des arbres tamise la lumière oblique du soleil qui dore les fougères, caresse les gazons et fait resplendir les bruyères. Il y a des échappées de vue charmantes entre les troncs mousseux et bizarres des châtaigniers, au dôme arrondi en coupole, avec leurs feuilles aiguës et dentelées ; il y a des gorges d'une délicieuse fraîcheur et qui invitent au recueillement ; il y a des surprises agréables de bois, de haies, de chemins pittoresques. Les collines sont richement vêtues de ces bruyères aux clochettes violettes et roses qui prennent en été de si belles teintes ; les chemins, enfoncés entre des haies vives, disparaissent sous les ombres des châtaigniers ou dans le fouillis des chênes ; les bois s'étendent, s'amassent, se disposent comme des rideaux de verdure ou des masses d'ombres ; la vue s'égare dans des profondeurs de verdure, de champs, de silence et de solitude, qui donnent d'irrésistibles envies de passer sa vie au fond de ces vallées. De loin en loin, on découvre quelques maisons groupées ou dispersées, assises, penchées, arrêtées, suspendues, cachées, dérobées sur la croupe, aux flancs, au pieds, dans les plis des vallons et des côteaux ; quelques clochers aux sommets de l'horizon relèvent les regards et fixent la pensée ; Dieu est là, sur ces hauteurs, rayon de lumière et de vérité ; il est là, dans ces vallées préparées pour la prière, condescendance infinie et fraîcheur inaltérable pour l'âme qui a tout quitté pour le suivre au désert.

 

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C'est dans un de ces creux de vallon que fut placé Boschaud. Suivez-moi maintenant, ami, dans le détail de ce qui nous en reste. On pénètre par une porte qui conserve encore des restes de créneaux dans des bâtiments insignifiants, qui sont aujourd'hui demeure de métayers, et l'on passe à travers quelques appartements délabrés de l'ancienne abbaye, dans l'intérieur de l'église. C'est ce que Boschaud a de plus intéressant et de vraiment monumental, quoique dans des proportions modestes et d'une sobre architecture. Nous avons encore deux grandes heures de soleil ; nous sommes seuls dans ces ruines, qui servent de grange, et où l'on nous laisse sans guide, car il n'en est pas besoin, sans témoins, car nos paysans ne sont ni trop curieux, ni trop défiants. Voyons donc en détail cette belle construction, ces simples, délicates et élégantes coupoles ; ce sanctuaire encore intact, où les gerbes de lumière d'un soleil splendide, incliné à son couchant, revêtent la nudité des murs et versent de chaudes et mystérieuses harmonies pour consoler l'abandon du sanctuaire et le silence des ruines.

Boschaud, d'après M. de Verneilh, devait avoir une série de quatre coupoles, et cette église se distingue ainsi par la forme et la disposition de ses membres d'architecture des monuments cisterciens que la discipline plus forte et plus ascétique de saint Bernard réduisit à un type uniforme. Aujourd'hui, Boschaud n'a plus que deux coupole : une sur le transept, intacte, pure de forme, d'un galbe élégant et légèrement ogival sans autre ornement que ses lignes nettement dessinées et ses pierres de moyen appareil, dont la coupe uniforme et la liaison visible forment comme une mosaïque naturelle. Vous remarquerez du côté de l'orient un oeil-de-boeuf creusé dans cette coupole, espèce de petite rose pour introduire dans cette coupole un peu obscure un des premiers rayons du soleil levant. La seconde coupole, en avant du transept, formant la première trouée de la nef, a vu tomber son pilier du côté méridional ; elle a perdu l'arc-ogive qui la reliait aux autres coupoles dont il ne reste plus de traces que des arrachements à l'angle du nord, et néanmoins elle est restée debout, suspendue, et sa demi-sphère, légèrement aiguë par l'inflexion des lignes ogivales, pend sur nos têtes, enlacée et retenue par un lierre puissant qui lui sert de pilier, de toit et d'ornement, qui la retient dans sa chute, la couvre, dans sa nudité, de son feuillage sombre. Rien de pittoresque, ami, comme ce ciel de coupole ouverte à l'occident, enflammée des derniers feux du jour, revêtue de cette chaude teinte de lumière que prennent les ruines au soleil couchant, immobile et toujours croulant, ce semble, sous le voile de verdure qui dissimule ses ruines et jette ses ombres flottantes, découpées comme les grisailles des vitraux peints, dans le fond de l'abside.

Cette abside est voûtée en demi-coupole allongée ; elle était éclairée de cinq fenêtres à plein-cintre ; celle du milieu seule a son archivolte qui repose sur deux colonnettes à chapiteaux à peine épommelés et sans aucun ornement. N'oubliez pas que nous sommes dans une église cistercienne, une des plus humbles et des plus petites, où nous ne découvrirons aucun de ces ornements et de ces grâces du ciseau que l'ascétisme cistercien et la pauvreté monastique bannissaient de ces édifices. Depuis que ces ruines sont faites, il y a plus de trois siècles, par le protestantisme, l'autel que le P. Dupuy signalait dans l'abside, et qui devait recouvrir le corps d'un saint martyr, a disparu sans laisser de traces, tant les hommes savent aider le travail des révolutions ! L'abside principale est accompagnée de deux absidiales voûtées de la même manière. L'absidiale de droite était éclairée par une fenêtre à plein-cintre, et renferme une piscine dont l'ouverture correspond à la fenêtre et dont l'archivolte repose sur de très-lourdes et très-courtes colonnettes. En ce moment, vous le voyez, on a placé dans l'ouverture de cette piscine, qui lui sert de niche, une statue mutilée de la Vierge, dont la tête couronnée a été séparée du tronc : ruine encore et peut-être profanation ! L'absidiale de gauche était éclairée de deux fenêtres disposées, une au fond, dans l'axe parallèle à celui de la grande abside, et l'autre dans le mur de gauche ; en face de cette fenêtre est ouvert un placard qui servait peut-être de piscine. Enfin, pour terminer cette vue intérieure de l'église ainsi ruinée, disons que le transept qui sépare les trois absides de la nef voûtée en coupole est voûté en berceau légèrement ogival ; qu'il se termine carrément et reçoit le jour au nord par une fenêtre à plein-cintre, à laquelle fait face, au côté méridional, une autre fenêtre de même forme et de même dimension, qui ouvre dans les combles des vieux bâtiments.

Vous remarquerez, ami, que ce sanctuaire est rétréci ; que ces coupoles, dont le diamètre est si étroit, font cependant à l'oeil une illusion de grandeur et même de majesté. L'artiste, quel qu'il soit, abbé, prieur ou moine, venu de Peyrouse et inspiré par les monuments à série de coupoles qui rayonnent autour de Saint-Front, l'artiste a fait preuve d'habileté, de goût et d'une certaine indépendance de génie qui sait accommoder aux lieux, aux circonstances, aux matériaux, aux ouvriers mêmes, les principes féconds, mais non inflexibles de l'art chrétien. Les coupoles à pendentifs reposent sur des piliers sans lourdeur, dont la masse est dissimulée dans le mur ; les arcs-doubleaux retombent sur des pillastres coupés en émarbellement par des retraits successifs et semi-circulaires, ce qui évide la masse des piliers, et donne au monument plus de grâce et de légèreté. Du reste, nul ornement : des chapiteaux équarrés, des tailloirs arrondis, toute la rigidité cistercienne. Et cependant, c'est là un gracieux monument ; ce qui reste peut donner une idée de l'église complète, et lorsque ses quatre coupoles étaient debout, éclairées par deux fenêtres à chaque travée, et que la succession des grands arcs-ogives retombant légèrement sur les émarbellements suspendus à demi-hauteur des murs conduisait au transept plus large, mais non moins sobre de jour et de lumière, pour reposer l'oeil et le coeur dans l'abside ajourée de cinq fenêtres, et qui se prolonge dans la lumière de l'orient comme un pressentiment du ciel, c'était une église complète, d'une sobre, élégante et forte architecture, un diminutif plein de grâce modeste et de majesté naïve de nos grandes basiliques du moyen-âge.

Nous n'avons pas besoin d'aller chercher bien loin des modèles pour nos églises de campagnes ; il serait facile de reproduire cette église de Boschaud, dont les proportions correspondent en effet aux proportion ordinaires de ces sortes d'édifices ; c'est d'une architecture originale, pleine d'intérêt pour nous, et qui découle de Saint-Front en se pénétrant d'éléments gothiques ; c'est un produit du génie de l'orient vivifié par le génie de l'occident, et qui perpétuerait dans nos contrées la plus grande école byzantine qui rayonnait au moyen-âge, du Puy-Saint-Front jusqu'au fond de l'Anjou. Le grand style ogival, souple et varié dans ses applications, a vu germer et fleurir sur son tronc plein de sève cette branche un peu exotique qui produisit tant d'églises dans notre province ; il la verrait refleurir sans étonnement ; nous avons les mêmes besoins religieux, les mêmes croyances que nos pères, les mêmes sites à décorer, les mêmes souvenirs à perpétuer, les mêmes matériaux à employer. Il ne nous manque que des hommes. Les hommes viendront, et l'habile restaurateur de Saint-Front (M. Paul Abadie, architecte diocésain), restaurera sans doute dans notre Périgord ce style ogival byzantin, si grave, si religieux, si facile et si simple pour nos matériaux et nos ouvriers. Du reste, on est plus que fatigué des constructions informes et des restaurations maladroites. A deux pas de Boschaud, vous n'avez qu'à comparer la reconstruction d'une travée et du portail de l'église de Villars avec les restes de Boschaud. Villars avait une église intéressante, maintenant déshonorée, de la fin du quinzième siècle, imitée et presque copiée mot à mot de celle de Champagnac-de-Belair ; aujourd'hui, le portail et la travée reconstruite en gothique impossible, imité ou plutôt contrefait du style de l'édifice, ôtent à cette malheureuse église toute valeur artistique et tout intérêt. Que Boschaud reste plutôt demi-détruit et penchant vers une ruine totale que d'être défiguré par une semblable restauration Mais ce n'est pas à craindre, Boschaud restera ce qu'il est, ruine byzantine, relique enchâssée dans ses lierres, élevant le dôme de ses coupoles à la hauteur des dômes de ses châtaigniers, préservé par son abandon même et son obscurité du danger de certaines restaurations, mais gardant encore, il faut l'espérer, pour les générations futures d'artistes indigènes et d'ouvriers intelligents, ses lignes si pures, sa géométrie si simple, ses combinaisons si faciles, son architecture si noble, si grave et si religieuse.

Mais où m'emportent les prévisions de l'avenir ? Je m'aperçois, ami, que je ne vous ai pas donné la description de l'extérieur. C'est, du reste, partout, à l'extérieur comme à l'intérieur, la même simplicité. Le transept se termine par un pignon de chaque côté ; celui de droite est encore surmonté de sa croix ; à celui de gauche, le galbe est orné d'étoiles à quatre raies ; les absides sont ornées d'arcatures à plein-cintre et couronnées de modillons dont quelques-uns portent des traces de sculpture. Ce chevet extérieur, ces trois absides encadrées d'arcatures offrent de loin, c'est-à-dire de quelques pas, dans cet étroit vallon, un des aspects les plus intéressants du monument, d'un caractère tout archéologique.

Comme je vous l'ai déjà dit, les bâtiments qui restent de l'abbaye n'ont rien de remarquable dès longtemps, ils ont perdu leur caractère et ne sont que des masures, sauf la partie que l'on désigne comme l'habitation du prieur, où se voient encore quelques appartements vides et délabrés, mais qui gardent encore des transes d'habitation monastique. Ces bâtiments s'étendent à la suite du transept méridional avec lequel ils communiquent, et l'on remarque sur la face occidentale des arcades romanes légèrement ogivales, seuls restes d'un cloître qui devait contourner le flanc méridional de l'église et peut-être même se prolonger en équerre à l'intérieur d'autres bâtiments aujourd'hui disparus et dont il ne reste plus de traces. Ces ogives claustrales indiquent la fin du douzième siècle et remontent bien à l'époque où s'élevait l'église.

Peut-être, ami, serez-vous curieux de savoir au juste l'époque de la fondation de Boschaud. Je vous ai dit que le P. Dupuy, dans son Estat de l'Église du Périgord, parle deux fois de notre petite abbaye. La première fois, c'est par manières de doute. Au tome Ier, page 206, "Guidonis observe que, quelque temps après, cette abbaye de sainct Euporche, bastie en l'honneur de sainct Martin, fut démolie par les Normands, lesquels depuis avaient donné la ruine à plusieurs célèbres abbayes et églises de cette province ; le monastère de Bociaco avait été renversé par eux au rapport de Sebaldus. Je ne sais s'il faut traduire de Boschau, lequel, l'an 1153, nous nommerons de Bosco Cavo." En effet, il n'est rien moins qu'assuré que ce Bociaco dont parle l'évêque Sebaldus dans sa vie de saint Front soit notre Boschaud ; d'autres veulent y voir Beaussac, peut-être avec plus de raison. Les origines étymologiques de Boschaud se retrouvent mieux dans Boscum Cavum, avec son site, vallon creux, environné de bois. Il faut donc remonter au douzième siècle pour trouver des origines certaines de notre abbaye. "Nous apprenons, dit le P. Dupuy, par la table imprimée au pied de saint Bernard, à la dernière impression, comme dès son vivant, et l'an 1153, l'abbaye de Petrosa, de Peyrouse, fut fondée le 23 mars, et se trouve la soixante-neuvième en rang de l'ordre de Clervaux, qui est la troisième fille de Cisteaux ; c'est merveille de l'autorité que ce saint patriarche avait acquise dans ce peu de temps, depuis sa réformation dans la chrétienté, pour l'établissement de son ordre, pour lequel tous contribuaient par une sainte émulation. L'abbaye de Peyrouse, dans peu, fut splendide en grands revenus desquels elle dota l'abbaye de Boschaud, de Bosco Cavo, qui reçut pour son établissement une partie de ses revenus de sa libéralité ; mais le sacré trésor du corps d'un saint martyr était le plus riche gage de l'abbaye de Boschaud, lequel on voit encore aujourd'hui dans les ruines déplorables de cet ancien édifice, sous le grand autel, sans qu'on sache son nom. Ce grand ami de Dieu, saint Bernard, mourut la même année de la fondation de Peyrouse, le vingtième d'août." (Tome II, pages 53, 54.) 

Vous voyez, ami, comme le grand nom de saint Bernard se rattache à la fondation de l'humble abbaye cachée dans le fond de nos vallées ombreuses, et couvre encore ses ruines d'un grand souvenir. Or, par une coïncidence heureuse et, laissez-moi le croire, toute providentielle, pour ramener en ces lieux, autrefois sanctifiés par la prière et depuis tant d'années profanés, une pensée pieuse et une louange au grand serviteur de Dieu, vos deux amis visitaient ces ruines le jour même anniversaire de la mort de saint Bernard et de la fondation de Peyrouse, mère de Boschaud, le 20 août dernier. L'un de nous en fit la remarque, qui nous fit tressaillir. Dieu nous avait amenés là par ces attraits mystérieux, qu'il dirige à son gré au fond du coeur, plus encore que la curiosité, l'intérêt des ruines et le charme d'une promenade, à deux amis, par un beau ciel et dans un agréable pays tout peuplé de souvenirs ; il nous avait amenés là pour consoler ce sanctuaire désolé et faire entendre à ces échos muets depuis si long-temps les paroles sacrées de la sainte liturgie. Il était l'heure de vêpres ; le soleil tombait derrière les châtaigneraies des collines qui dominent Boschaud ; à travers les coupoles dentelées et frémissantes au souffle du soir, les dernières gerbes de lumière éclairaient de chauds reflets les coupoles de pierre et les murs de l'abside. ...

L'abbé JEAN
Extrait : Le Chroniqueur du Périgord et du Limousin - troisième année - 1855

 

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