Dîme

LE DROIT DE DÎME
OU L'OFFRANDE A DIEU DU DIXIÈME ENFANT D'UNE FAMILLE


On connaît la Dîme dont l'origine remonte à la plus haute antiquité : c'était un prélèvement du dixième sur les biens de la terre et l'affectation de ce produit au culte de la divinité, ou à l'entretien de ceux qui la représentent ou la servent. D'après la loi mosaïque, au Seigneur appartient la dîme de tout ce que produit la terre, grains ou fruits des arbres, ainsi que tous les animaux qui passent sous la verge du pasteur, c'est-à-dire qu'on mène paître dans les champs.

De la législation mosaïque, ce droit de dîme est passé dans les législations et les usages de l'ancien régime à inspiration chrétienne.

Ce qui est moins connu, c'est l'usage du droit de dîme atteignant les personnes d'elles-mêmes. D'après les deux documents, dont je vais donner lecture, nous avons pour notre région charentaise, au XVIIIe siècle, l'indication très nette de cette coutume particulièrement intéressante.

Lorsque dans une famille naissait un dixième enfant, celui-ci était offert à Dieu de la façon suivante : l'enfant était présenté au curé de la paroisse pour être baptisé, mais alors que pour les autres enfants, c'étaient les parents qui choisissaient le parrain et la marraine et lui donnaient un nom, dans le cas présent, c'est le curé, représentant de Dieu à qui est offert ce dixième enfant, qui choisit lui-même le parrain et la marraine et lui impose un nom.

Voici d'abord l'acte de baptême du Bienheureux Pierre-Louis de La Rochefoucauld, dernier évêque de Saintes, martyrisé aux Carmes à Paris, le 2 septembre 1792. Il est le dixième enfant de Jean de La Rochefoucault-Maumont et de Marie Desescaud.

Extrait des anciens registres paroissiaux de Saint-Cybard d'Ayras (aujourd'hui commune de Blanzaguet-Saint-Cybard, canton de Villebois-Lavalette (Charente), autrefois paroisse de l'archiprêtré du Peyrat, diocèse de Périgueux).

Année 1744 :

Le treizième du mois d'octobre de l'an mil sept cent quarante-quatre, a été baptisé par moy soussigné un enfant de messire Jean de Larochefoucauld, chevalier, seigneur de Momont, Manzac (pour Magnac), Barros, Le Vivier et autres places, chevalier des ordres militaires de Notre Dame du Mont-Carmel et St-Lazare de Jérusalem, et de dame Marguerite des Esco, mariés, demeurant en leur château du Vivié, paroisse de St-Cibard d'Eyrat, icelui né le jour d'hier, auquel nous avons donné le nom Pierre-Louis. A été parrein Pierre Galet ; marraine Marguerite Bernier, domestiques du sieur et dame de Momont. Le tout en présence de Pierre Saben et François Dussidant, vignerons de Saint-Cibard, qui n'ont sceu signer, ni le parrein et marraine, de ce interpellés.
GENESTE, curé de St-Cibard.


On remarquera dans le libellé de cet acte de baptême la formule qui n'est pas employée pour les autres enfants : "auquel avons donné le nom de Pierre-Louis". C'est le curé et non les parents, ni les parrain et marraine, qui donne le nom. ... C'est le curé qui a désigné les parrain et marraine et qui a pris, qui lui a plu ou qui il avait le plus facilement sous la main.

Mais pour qu'il n'y ait aucun doute sur cet usage du droit de dîme appliqué aux personnes, voici un témoignage encore plus précis, relatant un fait qui s'est produit moins de quatre ans plus tard à quelques lieues de là, à Chabanais, petite ville aux confins de la Charente et de la Haute-Vienne. ... Ici sans doute il s'agit du onzième enfant. Peut-être parmi les 10 premiers enfants, quelqu'un était-il mort ? ou bien encore le 10° était-il une fille ? Je ne sais, mais le principe étant bien spécifié du droit de dîme, j'estime que ce document est de première valeur pour prouver l'existence de cette intéressante coutume.

Voici donc ce document :

Papier Journal de Simon Jacob de Villemandy, Seigneur De La Mesnière. D.M.

Le 14 août 1748, ma femme c'est accouchée d'un garçon, environ deux heures et demi après midy, il a été baptisé le 15 au matin par Annet Desbordes, prêtre, prieur de St Sébastien (de Chabanais) et comme le dit garçon était le onzième enfant dont ma femme c'est accouchée on la présenté audit prieur pour droit de dixme. En conséquence il choisit un parrin et une mareine au dit enfant qui sont Jean Desbordes et Léonarde Desbordes, fils et fille du Seigneur des Bordes du Peyrat qui ont présenté l'enfant pour recevoir le baptême. Il a été nommé Jean de Villemandy.

Abbé Pierre Lescuras
Bulletin et mémoires de la Société archéologique et historique de la Charente - Année 1931