MEYMAC

 

Le 20 frimaire (12 décembre 1793), les commissaires du district d'Ussel avaient convoqué toutes les communes de Meymac, pour célébrer la fête civique de la deuxième décade du mois. Dès le matin, une première cérémonie avait eu lieu dans le temple de la Raison, où "par un discours brûlant, rapporte le comité de surveillance, on a excité la reconnaissance du peuple pour tant de bienfaits dont l'a comblé la Révolution. L'enthousiasme et l'énergie qui caractérisent cette commune ont excité l'admiration. Tous les citoyens, à l'envi, s'empressaient de déposer une offrande analogue à sa fortune ... Tant d'électricité dans l'âme des citoyens, nous présageait une fête des plus brillantes, un triomphe éclatant pour la liberté. Quelle scène horrible a succédé à des moments si heureux, à des instants si attendrissants ! ... (Textuel).


A midi, les patriotes de Saint-Angel, d'Ussel et quelques sans-culottes de Meymac se réunissent dans la maison Mary, qui n'était pas habitée par le propriétaire. Là, chacun se prépare à jouer son rôle et "s'affuble des emblèmes bizarres de l'ancien régime et de la superstition."


On avait requis le cheval d'un aristocrate, M. Mary (du Chassaing). Sur ce cheval, en tête du cortège, s'avance S... il est vêtu comme le prêtre qui dit la messe : à la queue du cheval est attachée l'étole. Derrière est le nommé C...., il portait un calice qu'il profana indignement ..


La farandole se dirige vers l'église, à travers une foule considérable qui encombrait la place et le cimetière. L'attitude de la foule était silencieuse et consternée. Les acteurs de la mascarade la provoquaient vainement par leurs cris frénétiques et leur psalmodies grotesques.


On entre à l'église ; la foule suit en tumulte. L'aubergiste S.... conduit son cheval jusqu'au pied de l'autel, et, tournant la tête de cet animal vers le peuple, il s'écrie : "Citoyens, voilà votre Dieu !"


A ces mots, un coup de bâton frappe à la tête cet étrange précurseur ; le peuple le précipite à bas de son cheval ; les patriotes veulent défendre leur frère ; une véritable bataille s'engage sur les marches de l'autel ...
Dans la chaire, un des commissaires de Tulle était installé pour répéter le discours brûlant du matin. Il vit que la défaite des acteurs de la farandole était inévitable ... ne pouvant fuir, il feignit d'accorder son approbation à l'indignation de l'assemblée. Cette feinte lui sauva la vie.


Cependant les patriotes sont battus et s'enfuient par toutes les issues. S.... se couvre d'un capuchon de femme, s'échappe par une porte de l'église qui communique au monastère, escalade les murs et va se réfugier sous la roue d'un moulin de la ville, qui chômait en ce moment. Le cheval est conduit au fond de l'église, et entre la grande et la petite porte, un paysan l'assomme avec sa trique. Le nommé C.... est reconnu à la sortie de l'église et frappé d'un coup de bâton à l'oreille. Le sang coule, l'oreille décollée tomba. Depuis cette époque, C.... porta un sobriquet patois : on l'appela l'Aurilloux.


Les paysans, maîtres de la ville, abattirent les bonnets rouges, renversèrent la statue de la liberté, se ruèrent dans les maisons des principaux patriotes. Ils brisèrent les meubles sans piller.


Les faits que nous venons d'exposer sont en partie dans les procès-verbaux et les correspondances émanant des autorités constituées et des commissaires du district d'Ussel, consignées aux archives de la préfecture. Quelques détails seulement nous ont été racontés par des habitants de Meymac qui avaient été témoins ou acteurs dans le drame du 20 frimaire. L'honorabilité des personnes que nous avons consulté, la parfaite concordance des différentes opinions dont nous nous autorisons sont une garantie de la sincérité de notre récit, même quant aux points peu essentiels sur lesquels nous nous trouvons en désaccord avec les documents officiels.

Extrait : Scènes et portraits de la Révolution en Bas-Limousin - par le Comte V. de Seilhac - 1878

Lanot arrive en force à Meymac le 18; les prisons enferment déjà 60 prisonniers. On juge ces malheureux dans l'église même, devenue, comme on pense,, temple de la Raison, et une sentence du 23,  condamne à mort trois des plus compromis : Lafon, notaire à Meymac; Audin, maire de Davignac et Pradeloux, maire de Barsanges, plus deux paysans, un d'Ambrugeat, un de Darnetz. Ils sont exécutés, le lendemain sans rémission... (Extrait du Dictionnaire des Paroisses de l'Abbé Poulbrière.)

 

JOURNAL DE ROUEN (1791-1944)
1er janvier 1794

MEYMAC, 29 frimaire (dép. de la Corrèse)


Le 20 frimaire, jour que les patriotes de cette commune avoient choisi pour célébrer la fête de la Raison, & au moment où ils se livroient, avec sécurité, aux doux épanchements de la fraternité, on entendit de toutes parts sonner le tocsin, et l'on vit descendre des montagnes voisines des torrents de rebelles armés de fusils, de piques, de faux emmanchées à l'envers & d'autres instruments de destruction.


Les patriotes réunis à Meymac, étonnés, voulurent leur porter des paroles de paix ; ils furent assaillis & massacrés. Le grand nombre n'évita la mort que par la fuite ; plus de 40 ont été dangereusement blessés. On n'entendit plus dans les rues de cette commune, que les cris séditieux des chefs des révoltés, qui demandoient les têtes des patriotes : à ces cris de mort, succédèrent ceux de vive la religion, vivent nos prêtres, vive Louis XVII. D'autres se répandirent dans les maisons des républicains les mieux prononcés, & particulièrement dans les maisons nationales ; elles furent enfoncées & dévastées ; les bonnets rouges & les cocardes nationales furent toutes arrachées & traînées dans la boue : la statue de la liberté renversée.


Les conjurés craignant que la frénésie populaire n'eût un terme, & que le moment de la vérité n'arrivât avant que ceux qu'ils avoient égarés eussent consommé leurs sanguinaires projets, eurent la perversité de se répandre dans les campagnes & dans tous les lieux de rassemblement ; & pour y exciter la rage & le désespoir des agriculteurs, ils alloient à leur rencontre, & leur disoient que les patriotes avoient décidé d'égorger tous les enfants, toutes les femmes & les vieillards depuis l'âge de 55 ans. D'autres annonçoient, en feignant la douleur, & avec l'accent de l'hypocrisie, qu'à un tel lieu ils venoient de voir 400 laboureurs de leurs voisins massacrés dans les chemins.


Heureusement que l'activité des patriotes & la bonne foi des agriculteurs déjouèrent cette conjuration ; ces hommes simples, qui aiment encore plus les bienfaits de la révolution que leurs prêtres, ne tardèrent pas à se repentir de leur crédulité ; l'appareil imposant des troupes qui étoient sur le point de les cerner suffit pour les dissiper ; 3 à 4.000 hommes qui n'avoient pu se réunir dans un pays aussi aride sans y avoir été excités & préparés par des contre-révolutionnaires exercés, rentrèrent, sans coup férir, dans leurs foyers.


Revenus de leur délire fanatique, ils furent les premiers à dénoncer leurs chefs & leur crimes. Il paroît qu'un très-grand nombre avoit été forcé de s'armer & de marcher. Déjà 70 de ceux qui sont présumés les provocatezurs & chefs sont arrêtés. Le tribunal criminel est en activité, deux guillotines attendent les résultats. Les perquisitions les plus sévères sont faites à dix lieues à la ronde pour découvrir les coupables instigateurs, & notamment le nommé Audin, que l'opinion locale désigne comme le principal héros de la rébellion. De nombreux détachements de soldats citoyens circulent dans les campagnes, des orateurs patriotes sont à la tête ; ces évènements ont soulevé, dans ces contrées, l'indignation contre les prêtres, & ceux qui s'insurgeoient en leur faveur, sont les premiers à envoyer les dépouilles & les attributs du fanatisme pour les besoins de la patrie.


Ce petit évènement contre-révolutionnaire peut-être considéré comme très-heureux pour la liberté, en ce qu'il nous fera établir plus d'un camp d'observation contre le fanatisme expirant, qui voudroit mourir, sans doute comme il a vécu, dans le sang.

AD76