carte Loire-Inférieure

 

 

EXTRAIT DU PUBLICATEUR DE NANTES


CONTENANT LA RELATION DES PRINCIPAUX CRIMES COMMIS PAR LES 18 INDIVIDUS CONDAMNÉS A MORT LE 20 PRAIRIAL AN 9, PAR LE PREMIER CONSEIL DE GUERRE DE LA 12e DIVISION MILITAIRE.

Nantes, 21 prairial an 9 de la république. (10 juin 1801)

Une bande d'assassins et de voleurs infestait depuis long-tems le département de la Loire inférieure ; elle avait des chefs, des armes et l'habitude du crime ; elle portait la terreur dans les campagnes ; faisait contribuer les acquéreurs de domaines nationaux ; volait, à main armée, les caisses des percepteurs ; arrêtait les diligences ; liait, garrotait, menaçait d'incendier les maisons, de brûler leurs habitans, et se signalait de tems en tems par d'horribles assassinats.


Le préfet, secondé par l'autorité militaire, par le zèle et le courage de la gendarmerie, a fait poursuivre, à outrance, cette horde féroce de brigands, dont quarante ont été saisis, treize fusillés en se défendant à main armée, et dont le reste est vivement poursuivi, et sera bientôt atteint.


Vingt-neuf individus, accusés d'avoir fait partie de cette bande, ont été mis en jugement, le 18 de ce mois, devant le Ier conseil de guerre de la division. Il y avait 500 pièces au procès ; la lecture de cette volumineuse procédure a duré deux jours. Hier, le capitaine-rapporteur fit son rapport ; les défenseurs furent entendus. Le conseil alla aux opinions à midi, et à sept heures du soir, il prononça la peine de mort contre les nommés :


1 - Mulot, dit Ruinart, ou le Diable ;
2 - Tripon, dit l'Espérance ;
3 - Louis Menard, dit Sans-pouce, ou Pouce Coupé ;
4 - Pierre Chateigner ;
5 - Lelièvre ;
6 - Pierre Marchais ;
7 - Pajot ;
8 - Julien Lenoir, dit la Joie ;
9 - Joseph Ehas, dit Belle-Vaisselle, ou Tranquille ;
10 - Joseph Vengeant ;
11 - Louis Leray ;
12 - Hamon, dit Marie-Jeanne ;
13 - Denieul, dit le général Cantique
14 - Coconier, dit Bellevue ;
15 - René Bucher ;
16 - Geffroy, dit Saint-Yves ;
17 - Michel Mary
18 - et Pierre Guyon.

Furent déchargés d'accusation les nommés :

- François Marchais ;
- Vanere, dit Sans-Quartier ;
- François Libaut ;
- Pothier, maître d'école ;
- Begot ;
- Poirier ;
- Moriceau ;
- Davy
et trois autres ;

mais attendu qu'il s'élevait contre eux des présomptions plus ou moins fortes, le jugement ordonne qu'aucun ne sera mis en liberté, et qu'ils resteront tous sous la surveillance du département.


Parmi les condamnés, on distingue L. Menard, chef de la bande, qui donnait des quittances au nom du roi, signées tantôt le chevalier de Chamigny, tantôt le prince de Beauveau ; F. Mulot dit Ruinart ou le Diable, dont le véritable nom est Mahi ; il avait cru prudent de changer de nom, parce qu'il était condamné à mort par un jugement rendu en l'an 5, par le tribunal criminel d'Indre et Loire ; P. Buché, réclamé par le tribunal spécial du département de Maine et Loire, au cas où il ne serait pas condamné par le conseil de guerre, à la peine capitale ; Denieul dit le général Cantique, qui, pendant la guerre civile assassina, à coups de hache, le juge de paix du canton d'Issé, et sa femme, et commit plus de soixante assassinats ; Hamon dit Marie-Jeanne, son digne compagnon, etc.


Les condamnés ont été déclarés convaincus d'avoir été auteurs ou complices de plusieurs ou d'un des délits suivans :


Vol à main armée dans la maison du citoyen Pichelin, aux Touches, commis dans la nuit du 12 au 13 nivôse dernier, par 30 ou 40 malfaiteurs. Tous les habitans de cette maison furent liés, garrottés et enfermés dans un caveau.

Vol à main armée chez le citoyen Blandin, percepteur des contributions à Carquefou, commis le 27 frimaire dernier, par trois individus, âgés de 19 et 20 ans.

Vol à main armée, commis dans la nuit du 6 au 7 vendémiaire dernier, chez le citoyen Bretonnière, percepteur des contributions à Vallet. Le nommé Tripon, dit l'Espérance, ayant tué le chien de la maison, d'un coup de pistolet, dit au percepteur : Je viens de verser ton chien, je vais t'en faire autant. Aux "qui vive" de leurs sentinelles, les malfaiteurs répondaient "Charlot". Ils s'étaient annoncés au nom du prince de Beauveau. En sortant, ils crièrent "nix, nix".

Vol des forges de la Hunaudière, commis dans la nuit du 12 au 13 brumaire dernier, par vingt malfaiteurs, dont 10 armés de fusils et les autres de bâtons fraîchement coupés ; ayant de petites vestes, des bottines et des chapeaux à haute forme ; un d'eux portait un cor de chasse, et en donna sur la chaussée. Ils donnèrent au caissier des forges, un reçu de 642 liv. à valoir sur les fermages du prince de Condé, signé le chevalier de Chamigny. Ils annonçaient que la guerre était recommencée et qu'ils avaient besoin d'argent pour payer, nourrir et habiller leurs soldats.

Vol commis, à main armée, dans la maison du citoyen Chatellier, maire de Saint-Vincent, le 14 brumaire dernier, par les mêmes malfaiteurs qui se portèrent aux forges de la Hunaudière. Ils emmenèrent le citoyen Chatellier dans le champ de la Jonay, où sa femme vint le délivrer en apportant la rançon qu'ils avaient demandée, et dont L. Menard donna quittance. Le citoyen Chatellier fut menacé d'être conduit vers Laval, devant le général en chef.

Vol et assassinat commis dans la nuit du 26 au 27 nivôse dernier, chez Jacques Frangeant, au village du Paty, commune de Saint-Vincent, par quatre hommes armés d'instrumens contondans et ayant le visage barbouillé de noir. Les armoires et les coffres furent enfoncés à coups de hachereau. Les malfaiteurs menacèrent de brûler la maison et la femme Frangeant.

Vol commis dans la nuit du 20 au 21 ventôse dernier, dans la maison du citoyen Guinel, commune de Saint-Vincent. L'un de ces malfaiteurs tenait trois chandelles allumées dans sa main. Guinel et sa femme furent liés avec des cordes ; le feu fut deux fois allumé pour les brûler. Les malfaiteurs disaient : Il nous faut de l'argent, et plus vite que ça. Pendant cette expédition, les portes des voisins étaient fermées en dehors avec des tire-fonds, des cordes, des leviers, des montans d'échelle, etc. en sorte qu'aucun d'eux ne pouvait sortir. Les malfaiteurs n'étaient qu'au nombre de quatre.

Vol avec effraction, chez F. Ogrel, à Gretté, commune d'Issé. Les malfaiteurs s'introduisirent par le toit de la maison, donnent plusieurs coups à Ogrel, sur la tête et sur les bras, et emportent du beurre, des saucisses et des oignons.

Vol d'argenterie et autres effets, chez le citoyen Bernard, dans la commune du grand Auverné.

Vol et assassinat, dans la nuit du 25 au 26 ventôse, à la Gaufrière, commune de Louisfert. Le citoyen Ledevin fils, fut conduit dans une lande ou on le fit mettre à genoux, baiser la terre et réciter ses prières, pendant qu'on l'assommait de coups pour lui faire déclarer son argent. Les malfaiteurs ayant pris une hache normande dans la maison de Ledevin fils, enfoncèrent les portes de Ledevin père, âgé de 65 ans, tirèrent du dehors cinq coups de fusil, dont deux blessèrent mortellement le vieillard et dont un perça d'outre en outre l'estomach de sa femme sexagénaire ; des cris lamentables furent entendus par les voisins, qui ne purent sortir, leurs portes étant condamnées en dehors avec des tirefonds. Comme Ledevin père, déjà atteint de deux coups de fusils, montait une échelle pour se sauver dans le grenier, il fut saisi aux cheveux, traîné par terre, et achevé à coups de hache. Les malfaiteurs au nombre de quatre ou cinq, armés de carabines et fusils, jettaient de la paille allumée dans la maison pour éclairer leur crime ; l'un d'eux tenait quatre chandelles allumées, un autre frappait de sa hache tout ce qu'il rencontrait.

Vol commis chez le citoyen Maussion, métayer, le 11 pluviôse dernier. Le citoyen Maussion fut lié, battu, entraîné hors de sa maison et menacé d'être brûlé. La porte de sa maison avait été enfoncée avec un timon de charrette.

Vols commis dans la forêt d'Issé, sur les citoyens Maloi, Yves le Goué, Pierre Rabine, etc. par Denieul, dit Cantique, qui se vantait d'avoir saigné 60 personnes, et qui assassina, dans la forêt de Combray, un fondeur de cuillers, pour 24 sols.

Vol commis à la foire de la Meilleraie, sur le citoyen Pantin ; Louis Menard a été accusé de ce vol, etc., etc.
Depuis long-tems on n'avait jugé, à Nantes, une bande aussi nombreuse, et qui fût accusée d'un aussi grand nombre de délits. Plusieurs des condamnés étaient la terreur du pays.

Voilà le funeste résultat des guerres civiles. L'humanité gémit de ne pouvoir être vengée que par le sang. Puisse la triste hécatombe qui se prépare, être une leçon terrible et salutaire ! Puisse le glaive de la loi n'avoir plus à punir tant de coupables et tant de forfaits !