NUL N'EST PROPHÈTE ...

Le 9 juillet 1933, à Besançon, a été commémoré solennellement le cent cinquantenaire de la navigation à vapeur.


C'est, en effet, le 15 juillet 1783 que le Pyroscaphe, inventé par Claude de Jouffroy, remonta la Saône sans voiles et sans rames, sous l'effort de la vapeur d'eau. Cependant, comme le dit très justement notre confrère de Pradel de Lamase, dans la Revue Maritime, "cet homme, qui a transformé la vie du monde en contribuant au rapprochement des peuples, est mort presque misérablement, à l'âge de 81 ans, après une longue existence de labeurs incessants et de déceptions constamment renouvelées."


Nul n'ignore que si Papin fut un des premiers à montrer la voie dans l'utilisation de la force engendrée par la vapeur, ce fut l'Anglais Watt qui, seulement cent ans plus tard, entreprit d'utiliser industriellement cette force en construisant une "pompe à feu" pour l'épuisement de l'eau des mines de charbon.


Si rudimentaire que fut le dispositif, son rendement était tel, par rapport à ce que donnaient les pompes à bras, que la connaissance de cette invention s'en répandit bientôt en Europe. A Paris, une pompe Watt fut installée à Chaillot et put ainsi fournir l'eau de la Seine à tout un quartier qui, jusque-là, ne s'alimentait que par des puits.


Ce fut la vue de cette pompe qui donna à Claude de Jouffroy, le premier, l'idée d'adapter le mécanisme à la navigation.

 

JOUFFROY D'ABBANS PORTRAIT

 


Né le 30 septembre 1751, au château de Roche-Rognon (Haute-Marne), [de messire Jean-Eugène, marquis de Jouffroy-d'Abbans, Châtel, Bois, Palatine et autres lieux ; et de dame Jeanne-Henriette de Pons de Rennepont, dame de la Croix-Étoilée de l'Empire], il fut destiné, comme aîné de la famille, au métier des armes, et, malgré son goût pour les sciences et la mécanique, devint, de par la volonté de son père, le marquis d'Abbans, d'abord page de Madame la Dauphine (à l'âge de 13 ans) et, quelques années plus tard, sous-lieutenant de cavalerie du régiment de Bourbon.

 

acte naissance Jouffroy d'Abbans


Ayant suscité la jalousie de son colonel, le comte d'Artois, en courtisant la même femme, il fut envoyé en disgrâce aux îles Sainte-Marguerite. Pendant les deux années qu'il y resta, il eut tout le loisir de reprendre ses études scientifiques et, s'étant constitué un petit atelier, de réaliser des maquettes pour contrôler l'exactitude pratique de ses recherches théoriques. Combien de fois, voyant passer au large les galères du roi, et s'apitoyant sur le dur labeur de la chiourme, ne se promit-il pas de trouver un appareil mécanique capable de décupler la puissance des bras humains !


Rendu à la liberté, mais sans fortune personnelle, il tenta d'abord de s'associer avec les frères Périer, qui possédaient la pompe de Chaillot. Trop confiant dans ces puissants industriels, il se vit bientôt devancé par eux dans la réalisation de son idée. Mais le bateau des Périer, mal conçu, incapable de lutter avec le courant de la Seine, n'aboutit qu'à un piteux échec et se brisa contre les piles du pont Neuf.

 

Bateau à vapeur

 


Claude de Jouffroy, qui connaissait les raisons de cet échec, se retira à Baume-les-Dames pour réaliser, par ses seuls moyens, et sans autre collaborateur que le chaudronnier Pourchat, la construction d'un premier esquif qui réussit, en 1783, à remonter le Doubs à la vitesse de 4 kilomètres à l'heure. Le piston de Watt, à simple effet, agissait sur une sorte de rame à pale unique d'un déplorable rendement. Jouffroy inventa alors d'une part, le piston à double effet et, d'autre part, la roue à aubes. Ces deux progrès importants, qui ne sauraient lui être disputés, furent appliqués, grâce à la confiance d'un commanditaire de Lyon, à une coque de 40 mètres de long sur 4 de large, également conçue par Jouffroy, qui porta le nom de Pyroscaphe et qui, comme nous l'avons dit au début de ces lignes, remonta, il y a cent cinquante ans, la Saône, aux acclamations de milliers de témoins.

[Acte de notoriété de l'expérience faite à Lyon en juillet 1783.
Par-devant les conseillers du roi, notaires à Lyon, soussignés, furent présents maître Laurent Basset, chevalier, ancien conseiller en la cour des Monnaies, sénéchaussée et présidial de Lyon, lieutenant général de police de ladite ville ; M. l'abbé Monges, chevalier, historiographe de la ville de Lyon, de l'Académie des Sciences de ladite ville ; M. Antoine-François de Landine, avocat en parlement, de l'Académie des Sciences de Lyon, correspondant de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres de Paris, associé de celles de Dijon et Villefranche ; M. Charles-Joseph Mathou, chevalier, seigneur de la cour et autres lieux, des Académies de Lyon et Villefranche ; M. Claude-Antoine Roux, professeur d'éloquence, ci-devant professeur de physique et de mathématiques au collège Royal-Dauphin de Grenoble, de l'Académie des Sciences de Lyon, etc. ; M. Gabriel-Étienne Le Camus, avocat en parlement, des académies de Lyon et Dijon, correspondant de la Société royale de Montpellier et receveur des gabelles à Lyon ; maître Jean-Baptiste Salicis, curé de la paroisse de Vaize, un des faubourgs de cette ville ; et M. Jean-Baptiste Salicis neveu, vicaire de ladite paroisse, tous demeurant à Lyon ;
Lesquels ont certifié et attesté que M. Claude-François-Dorothée, comte de Jouffroy d'Abbans, les ayant invités, le quinze du mois de juillet dernier, à être présents à l'essai qu'ils se proposait de faire remonter un bateau, long de cent trente pieds, de quatorze de largeur, tirant trois pieds d'eau, ce qui suppose un poids de 327.000 livres, contre le cours d'eau de la Saône, qui pour lors était au-dessus des moyennes eaux, M. de Jouffroy remonta en effet, sans le secours d'aucune force animale, et par l'effet seul de la pompe à feu, pendant un quart d'heure environ ; après quoi M. de Jouffroy mit fin à son expérience ; de laquelle attestation les sieurs comparants ont requis le présent acte, qui leur a été octroyé par lesdits notaires, pour servir et valoir ce que de raison.
Fait et passé à Lyon, en l'étude, l'an mil sept cent quatre-vingt-trois, le 19 août, avant midi, et ont signé sur la minute, contrôlée, restée au pouvoir de maître Barond, un des notaires soussignés.
Expédition.
Signé DEVILLIERS ET BAROND, notaires.
(Extrait : Des bateaux à vapeur ... par le marquis Achille de Jouffroy - 1839)]


Acte notarié en fut dressé et paraphé par toutes les autorités et notabilités de Lyon. L'inventeur crut pouvoir solliciter pour son invention un privilège d'exploitation pour trente ans. Par suite d'intrigues auxquelles la jalousie des frères Périer ne fut pas étrangère, M. de Calonne, pourtant favorable au principe, mit comme condition à l'obtention du brevet le renouvellement de l'expérience sur la Seine. A cette époque, la liaison par canaux entre le bassin de la Seine et celui du Rhône (canal de Bourgogne) n'existait pas. Il eût fallu à Jouffroy réaliser la construction, à Paris, d'un nouveau navire ; sa fortune ne lui permettait pas, et, bientôt la Révolution conduisit ce monarchiste convaincu à émigrer et même à faire campagne dans l'armée de Condé. Français et patriote, il refusa de céder son invention aux Allemands ou aux Russes qui le sollicitaient, prévoyant mieux que ne l'avaient fait nos gouvernants, l'importance de sa découverte : "Nul n'est prophète en son pays."


M. Pradel de Lamase raconte que lorsque Fulton lança, en 1807, un bateau construit à ses frais sur le modèle qui avait navigué sur le Doubs, en 1783, sans que d'ailleurs Napoléon prît garde à cette réalisation dont l'application en plus grand lui eût donné la possibilité de vaincre la flotte anglaise, son éternelle ennemie ... et puis, ni Fulton, ni Jouffroy ne sortaient de Polytechnique .., un sieur Deblanc, horloger de Trévoux revendiqua pour lui la paternité de l'invention. Sur les protestations de Jouffroy, Fulton, honnête homme, publia une déclaration dans laquelle il disait : "Est-ce de l'invention, dont il s'agit ? Elle n'appartient ni à vous ni à moi, mais à l'auteur des expériences de Lyon, à M. de Jouffroy."


Malgré cette déclaration, le développement extraordinaire que prit la navigation à vapeur sur les grands fleuves américains qu'en 1827, le Congrès de Washington ordonna pour un mois à la mort de Fulton ont fait longtemps croire que ce dernier était bien l'inventeur de la navigation à vapeur. Le grand bluff américain déjà traversait l'Atlantique, et il fallut, à cette époque, toute l'autorité d'Arago pour convaincre ses collègues de l'Académie des sciences que Claude de Jouffroy d'Abbans était l'inventeur authentique du bateau à vapeur !

La Croix - n° 15456 - 11 juillet 1933

 

JOUFFROY D'ABBANS

 

ORDONNANCE DU ROI
Au château des Tuileries, le 10 juillet 1816
LOUIS, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre, à tous ceux qui ces présentes verront, salut.
Sur le rapport de notre ministre secrétaire d'état de l'intérieur, etc., etc. ;
Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :
ART. 1er. Les particuliers ci-après dénommés sont définitivement brevetés :
§ 3. M. le marquis de Jouffroy d'Abbans (Claude-François-Dorothée), demeurant à Paris, rue Poissonnière, n° 44, auquel il a été délivré, le 23 avril dernier, le certificat de sa demande d'un brevet d'invention de quinze ans pour des procédés de construction d'un bateau à vapeur propre à faire remonter les courants des fleuves et rivières.
§ 22. M. le marquis de Jouffroy d'Abbans, demeurant à Paris, rue Poissonnière, n° 44, auquel il a été délivré, le 10 juin dernier, l'attestation de sa demande d'un certificat d'additions et de perfectionnement au brevet d'invention de quinze ans qu'il a obtenu, le 23 avril 1816, pour des procédés de constructions d'un bateau à vapeur propre à faire remonter les courants des fleuves et rivières.
ART. 2. Il sera adressé à chacun des brevetés, etc.
ART. 3. La présente ordonnance sera insérée au Bulletin des Lois.
Donné en notre château des Tuileries, le 10 juillet de l'an de grâce 1816, et de notre règne le vingt-deuxième.
Signé LOUIS.
Le ministre secrétaire d'état de l'intérieur,
Signé LAINÉ.
Certifié conforme par nous chancelier de France, chargé par intérim du portefeuille du ministre de la justice,
Signé DAMBRAY.

(Extrait : Des bateaux à vapeur ... par le marquis Achille de Jouffroy - 1839)]

 

Mariage avec mademoiselle Françoise-Madeleine de Pingon de Vallier, célébré à Ecully-les-Lyon, le 10 mai 1783. On trouve aussi dans les registres de l'état civil de l'ancienne paroisse les actes de naissance de quatre fils issus de ce mariage : Achille-François-Éléonore, né le 20 janvier 1785 ; Marie-Agathange-Ferdinand, né le 21 juin 1786 ; Jean-Charles-Gabriel, né le 6 septembre 1788 ; César-Jean-Marie, né le 28 avril 1790. (Mémoires de la Société Littéraire de Lyon - Année académique 1861-1862 - Lyon - 1863)

 

Il mourut aux invalides, à Paris, en 1832. M. Cauchy, a constaté, le 1er novembre 1840, la découverte que Jouffroy avait faite et l'intégratitude dont on avait payé ses services. (Biographie universelle ... par F.-X. de Feller - tome VIII - 1850)