UNE ARRESTATION MOUVEMENTÉE EN L'AN IV.


C'est une erreur assez répandue de croire que la guerre, menée par la révolution contre le catholicisme, prit fin avec le 9 thermidor : la chute de Robespierre fut bien suivie d'une certaine période de calme, une réaction assez vive se manifesta même et pendant quelques mois le clergé put espérer que la liberté allait enfin lui être rendue ; l'avènement du Directoire marqua, au contraire, un retour très net à la persécution, et, en attendant la seconde Terreur, qui suivra le coup d'État du 18 fructidor, une poursuite acharnée fut, sous l'impulsion du ministre de la Police, Merlin de Douai, exercée contre les prêtres insermentés, traité d' "ennemis de la patrie", de "corrupteurs de l'esprit public", de "dangereux conspirateurs". Dans chaque département, dans chaque canton, les commissaires du pouvoir exécutif dirigeaient cette chasse, à laquelle les ordres gouvernementaux les incitaient sans cesse. "Il importe, dit ainsi une des circulaires, de déjouer les perfides projets des prêtres ... Par une surveillance active, continuelle, infatigable, rompez leurs mesures, entravez leurs mouvements, désolez leur patience, enveloppez-les de votre surveillance ; qu'elle les inquiète le jour, qu'elle les trouble la nuit ; ne leur donnez pas un moment de relâche ..."


Dans bien des régions, il est vrai, les catholiques redoublaient de zèle, se regroupaient sous la direction d'ecclésiastiques ardents qui bravaient tous les dangers, pour assurer, à des fidèles qui les réclamaient, les secours d'un culte plus vivant que jamais, - et ce serait une belle histoire que d'écrire le détail, province par province, de cette renaissance religieuse dont M. de la Gorce a brossé une fresque d'ensemble magistrale.

 

CHARD

 

La figure du curé de Chard, M. Jean Dhérat, est une de celles qui illustrent le mieux cette période.


Chard est un petit village marchois de 700 habitants, perdu dans cette région montagneuse de la Creuse qui avoisine la Corrèze et le Puy-de-Dôme : sa vieille église de granit, son château, ses maisons grises, ses moulins s'étagent en bordure du Cher, - jusque-là mince ruisseau de quelques pieds de large, qui prend sa source, à une demi-lieue plus au sud, au milieu des rochers et des bruyères, et s'élargit ici en un étang que grossit le tribut des eaux issues des hauteurs ...


M. Dhérat, chanoine de la Sainte-Chapelle d'Aigueperse, dans le Puy-de-Dôme, était curé de cette paroisse creusoise lorsque éclata la Révolution ... Prêtre fidèle, il refusa le serment qu'exigeait la Constitution civile du clergé, votée le 12 juillet 1790 ; chassé de son presbytère, condamné à sortir de France sous quinze jours, il avait cherché un refuge dans l'Allier, à Busset, d'où sa famille était originaire ... Retrouvé là, il avait été arrêté, enfermé dans la prison de Moulins, condamné à la déportation et, avec les autres ecclésiastiques du département conduit dans la Charente-Inférieure, en novembre 1793 : là il avait, deux ans durant, subi, à bord des Deux-Associés, l'effroyable martyre, raconté dans les Pontons de Rochefort ; plus heureux que la plupart de ses confrères, il avait survécu à ce calvaire et été mis en liberté, à Saintes, au printemps de l'an III (printemps de 1795).

 

 

Les détenus dans l'entrepont C

 


Sa paroisse durant ces longs mois, avait été administrée par un jureur que ses ouailles repoussaient et, répondant à leur appel, il entendit, aussitôt libre, leur apporter les bienfaits de son ministère ... Il les réunissait, tantôt ici, tantôt là, disait la messe, baptisait les nouveaux-nés, bénissait les mariages, assistait les mourants et, grâce à la complicité de tous, passait de cachette en cachette, sans pouvoir être trouvé par les policiers acharnés à sa recherche ...


En même temps que lui, dans cette région qui forme les cantons d'Auzances et de Crocq, quelques autres confrères, insermentés comme lui, remplissaient une pareille mission évangélisatrice, et, malgré l'acharnement des autorités, échappaient également aux persécuteurs : une lettre anonyme, écrite à la fin de prairial an IV (début juin 1796) par un "patriote" de Crocq au ministre de l'Intérieur, dénonça cette activité et demanda des mesures sévères pour en finir une bonne fois avec ces "malfaiteurs".


"Si je n'avais craint d'être découvert et qu'on me fit égorger, je vous aurais, citoyen, déjà informé des dangers dont est menacé notre canton de Crocq et les circonvoisins par les manoeuvres contre-révolutionnaires des prêtres réfractaires sur la liste des émigrés qui sont ici en très grand nombre, bravant toutes les lois pour atteindre le but qu'ils se proposent ...", et il citait les noms de ces misérables qui avaient osé "se réunir pendant le temps pascal et parcourir les différentes communes, en enseignant une morale tendant au soulèvement et à la révolte" : MM. Chersoubre, ancien professeur au collège de Felletin et vicaire de Saint-Pardoux-d'Arnet ; Roche, originaire de la Courtine et ex-régent de sixième au collège de Limoges ; Védrine, ci-devant curé de Saint-Agnant ; Trapet, précédemment vicaire à Saint-Georges-Nigremont ; Choupineau, qui était, en 1792, vicaire à La Nouaille, près de Gentioux, tous insermentés, originaire de ce coin de la Creuse où ils s'étaient réfugiés et que plusieurs n'avaient point quitté depuis la Terreur ...


Il y en a d'autres encore, concluait la missive : "Ils ont fait des caches dans les maisons qu'ils fréquentent communément ... D'ailleurs, la plupart des agents les y autorisent, parce qu'ils sont leurs parents ou leurs alliés. Il est même des gendarmes qui les avertissent quand ils doivent faire des recherches, et ils sont par là à l'abri de toutes recherches ... Dans le doute que ma lettre ne vous parvienne, je ne puis la signer, car, si je venais à être reconnu ma vie ne serait pas longue ..."


Cette dénonciation transmise le 25 prairial (13 juin 1796) par le ministre de l'Intérieur au département de la Creuse, émut cette assemblée et ses administrateurs répondirent, le 10 messidor (28 juin), qu'un détachement de gendarmerie allait désormais "faire la recherche des réfractaires, des déserteurs et généralement de tous les malfaiteurs qui infestaient la région" ...


Cette offensive devait aboutir, six semaines plus tard, à l'arrestation dramatique de M. Dhérat.


Celui-ci, entre tous, exaspérait depuis de longs mois les "patriotes" creusois ... L'année d'avant, le 16 floréal an III (5 mai 1795), le citoyen Vallanet, agent national de la commune d'Auzances, l'avait dénoncé au Comité de Sûreté générale de la Convention.


Le prêtre, à l'entendre, non content d'administrer les sacrements, faisait une active propagande royaliste et exhortait à la révolte, en propageant de fausses nouvelles dans ses prédications en plein champ "à des rassemblements de 5 à 6.000 âmes". Ce Dhérat "forçait ceux qui voulaient sa bénédiction à signer des reconnaissances de rentes qu'il faisait en faveur de soi-disant seigneurs ... et ne cessait de parcourir journellement les hameaux pour y semer son venin et y soulever les habitants" ...


Le représentant du peuple J.F. Guyès, député de la Creuse, était précisément, alors, en mission dans son département et il avait été chargé sur cette dénonciation, de donner des ordres aux autorités pour se saisir à tout prix de l'ex-curé ; - "s'il a des espions, disaient les instructions, il faut en opposer aux siens. Ce soin te regarde personnellement et nous espérons apprendre bientôt l'arrestation de cet homme dangereux ..."

Une poursuite tragi-comique avait suivi : Guyès, s'était lui-même transporté à Chard, avait pris le commandement des brigades de gendarmerie d'Evaux et d'Auzances et dirigé en personne les battues, particulièrement difficiles dans ces campagnes où les maisons se tapissent dans des creux de vallées, où les bois recouvrent les pentes abruptes, où les gorges profondes s'entrecroisent ... Le pauvre agent national Vallanet s'était, de son côté, dépensé en inutiles marches et contre-marches ; vingt fois il avait cru appréhender le fugitif, et vingt fois celui-ci lui avait glissé entre les mains, - remplissant courageusement son ministère à Chard, au Montel-de-Gélat, à Mérinchal, paraissant même dans les foires où il était sûr de retrouver ses fidèles ...


De guerre lasse, on avait interrompu, momentanément au moins, cette chasse infructueuse, et M. d'Hérat n'en avait continué que de plus belle son apostolat ... Les nouvelles poursuites déclenchées par la lettre anonyme du "patriote" de Chard, allaient y mettre un terme.

 

VILLELUME 23

 

En cet été de 1796, M. Dhérat célèbre la messe, chaque dimanche, à midi, dans une grange appartenant à une veuve Bénouère, à Villelume, petit hameau niché dans la gorge boisée au fond de laquelle coule le Cher naissant, à 1.500 mètres au nord de Mérinchal ...

Les gendarmes de Crocq, commandés par le citoyen Boulard et renforcés par des brigades voisines, l'ont appris et décident, le 23 thermidor (10 août), d'en finir avec leur ennemi ... Sur les 11 h 1/2, après une savante marche d'approche, facilitée par les fourrés qui tapissent les côtes, les représentants de l'autorité, les uns à pied, les autres à cheval, paraissent tout à coup et encerclent la grande qu'une foule remplit ... Celle-ci est aussitôt invitée à se dissiper et ne faire aucune résistance à l'exécution de la loi ... Averti, M. Dhérat, qui commençait l'office, se hâte de disparaître dans une trappe habilement ménagée près de l'autel, mais les policiers s'en aperçoivent, retrouvent le prêtre dans l'étable où aboutissait la trappe, l'appréhendent, le supplient de prêcher le calme aux fidèles qui commencent à murmurer ... Il n'a le temps de rien dire que, déjà, des pierres volent : le gendarme Boulard en reçoit trois dans le flanc droit, sa monture est blessée au ventre par une autre ; le brigadier Legay a la crosse de son pistolet brisée ; son subordonné, Trimoulina, manque d'être assommé par un énorme bâton que brandit un des "fanatiques" ... Des sommations alors sont faites, à trois reprises successives, et comme, loin d'obéir, les paysans redoublent de rage, arrosent la maréchaussée d'une grêle de cailloux, l'injurient, la menacent de mort, celle-ci se croit autorisée à faire usage de ses armes.


Un coup de mousqueton est tiré et un des assaillants les plus acharnés tombe, grièvement blessé ...


Ce douloureux évènement cause un instant de surprise : les cavaliers, sans plus insister, profitent de ce répit, chargent le prêtre en croupe, font de même pour leurs camarades venus à pied, et, au galop, la troupe s'enfuit, poursuivie par les habitants de Mérinchal, qui continuent de leur lancer des pierres ...


Quatre jours plus tard, le citoyen Laumond, commissaire du Directoire près l'Administration centrale de la Creuse, transmit au ministre de la police le procès-verbal de ce haut fait et demanda pour la brigade de Crocq, une récompense, en raison de sa conduite digne d'éloge : "La lecture de ce procès-verbal, écrit-il, vous instruira combien il est intéressant que cet homme soit mis hors d'état de nuire, en raison du fanatisme qu'il avait inspiré aux imbéciles assemblés pour entendre sa messe ..."

 

 

Guéret gravure

 


M. Dhérat, transféré à la prison de Guéret, dut, quelques jours plus tard, être traduit devant le tribunal criminel ... Son âge - il avait, à ce moment, plus de soixante ans, - l'exempta de la déportation dont il était à nouveau passible et il resta incarcéré ...


Nous ignorons à quelle époque il fut remis en liberté, mais nous savons qu'au Concordat, il revint dans sa paroisse de Chard et y résidait encore en 1802. Cette commune était avant la Révolution, rattachée au diocèse de Clermont ; ce fut sans doute pour cette raison que M. d'Hérat fut, le 5 frimaire an XII (27 novembre 1803), nommé curé de Saint-Rémy-sur-Durolle, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Thiers. [Il y mourut à l'âge de 90 ans et 5 mois, le 31 mai 1823].

 

 

acte décès curé Dhérat

 

 

signature curé d'Hérat

 


JACQUES HERISSAY
LA CROIX - 53e année - n° 15.059 - mercredi 30 mars 1932