LES CARILLONS SOUS L'EAU

Les rivières ne recouvrent pas, comme la mer et les lacs, des villes entières ; mais elles ont parfois englouti des villages, des moulins ou des monastères, à cause du mauvais coeur ou de l'impiété de leurs habitants.


Une vieille mendiante repoussée un soir par les villageois de Petignan (Var) finit par trouver un paysan qui lui permit de coucher dans sa grange. Au milieu de la nuit, la vieille vint frapper à coups redoublés à la porte de la chambre de son hôte et l'engagea à se réfugier sans retard sur une éminence voisine. Le paysan suivit son conseil, et le lendemain, il put constater que le débordement d'un ruisseau de la vallée avait couvert les maisons de gravier ; tous les habitants avaient péri et leurs terres étaient dévastées.

 

PLOUEC


Pendant une nuit de Noël des tailleurs de Plouec jouaient aux cartes avec le maître du logis dans un moulin situé sur la rivière du Trieux. L'heure de minuit les trouva les cartes à la main, jurant et blasphémant. La servante, qui était une fille pieuse, avait, aux premiers sons de la cloche, quitté seule la maison pour se rendre à l'église. Quand elle revint, à la place du moulin, elle ne trouva qu'une nappe d'eau. Depuis, tous les ans, pendant la messe de minuit, on entend sur l'emplacement du moulin fondu, le tic-tac d'un moulin à blé, et des voix qui gémissent.


Lorsqu'on passe le soir de la mi-août près de la Cave tournante, dans le lit du Couesnon, entre Tremblay et Bazouges-la-Pérouse, on entend aussi distinctement le tic-tac d'un moulin, le cri d'un enfant que l'on berce et le chant du coq répété trois fois. Il existait jadis un moulin à cet endroit, et un jour que le meunier avait donné l'ordre de le faire marcher le dimanche toute la journée, et défendu à ses serviteurs d'aller à la messe, le moulin et ses habitants, furent engloutis au fond de la cave.

 

Les habitants du voisinage des rivières disent que parfois, mais surtout au moment des fêtes chrétiennes, des cloches carillonnent au fond des eaux, et des légendes racontent en quelles circonstances elles y ont été précipitées ; plusieurs de celles de la Normandie font remonter ce prodige à des épisodes de la guerre de Cent Ans.

 

corneville le trou aux cloches


Après avoir dévasté l'abbaye de Corneville, les Anglais enlevèrent la cloche principale sur une barque, que cette charge trop pesante fit chavirer. Mais tandis qu'on s'efforçait de retirer la cloche de l'eau, les Français survinrent, et les Anglais se virent contraints d'abandonner leur prise. Depuis ce jour, chaque fois que les cloches du pays retentissaient de joyeux carillons pour célébrer quelque fête solennelle, la cloche, demeurée au fond de la rivière, s'unissait à ces bruyantes volées, comme pour témoigner qu'elle était restée sur le sol de France et que l'ennemi n'avait pas fait sa conquête.

Le baron des Biards, sur le point d'être forcé par les Anglais, ramassa ses richesses et les jeta dans l'endroit le plus profond de la rivière. Parmi ses trésors, se trouvaient trois belles cloches d'argent, que l'on distingue au fond des eaux, lorsque le ciel est sans nuages. Mais le courant est si rapide, que personne n'a pu jusqu'ici affronter le tourbillon qu'il forme ; elles sont d'ailleurs si pesantes qu'on ne pourrait les remuer. Elles se font entendre quelquefois pendant la nuit, surtout pendant celle de Noël, comme celles de la Boissière-Thouarsaise, jetées dans le Cesbron en 1793 par ceux qui les transportaient à Parthenay, celles de l'ancien château au Gour de Lisle sur la rivière de Braine.

 

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C'est également, en cette nuit merveilleuse, lorsqu'on sonne Matines, que le son affaibli de la clochette de l'oratoire de Saint-Roch à Saint-Martin d'Ouilly, s'élève des profondeurs de l'eau ; un soir de Noël des faux-monnayeurs, les seigneurs du Han de Clécy, la descendirent de sa tourelle, la placèrent sur un cheval et reprirent le chemin du logis ; mais, arrivés sur un escarpement rocheux qui borde l'Orne, le cheval fit un faux pas et disparut dans la rivière avec sa charge.


Lors de la destruction du vieux Tulle, les cloches roulèrent dans le Brézou et tombèrent à l'endroit où le ruisseau resserré précipite son cours dans un abîme profond appelé le Gourg Nègre ou le Gouffre des cloches. Un plongeur essaya de les ramener à la surface avec un crochet, et il y parvenait, lorsque, ayant proféré un juron, elles lui échappèrent. Depuis, elles n'ont plus bougé ; mais elles signalent leur présence en sonnant d'elles-mêmes, les jours de grande fête, quand celles des paroisses voisines se mettent en branle.


Lorsque la Cure brisa les montagnes entre lesquelles elle creusa le lit où elle coule aujourd'hui, l'église de Pierre-Perthuis s'écroula et sa cloche s'enfonça dans l'abîme. On fit venir d'habiles plongeurs pour la retirer et déjà les cabestans la ramenaient à la surface de l'eau, quand un des ouvriers s'écria : "De par tous les diables, nous la tenons !" A l'instant les cordes cassèrent et la cloche disparut. On plongea de nouveau, mais nul ne put la découvrir dans l'abîme ; cependant, elle y est encore, et on l'entend sonner pour annoncer les jours de fête.


Aux environs de Dinan, les maires des communes riveraines de la Rance font, à certains moments, curer la rivière, et la vase qui en provient est employée à fumer les terres. Les anciens assurent que ce n'est pas leur véritable but, mais qu'ils essaient de retrouver les cloches de l'abbaye de Saint-Samson, qui sonnent encore parfois sous les eaux.

Au fond du gouffre d'un torrent, près du Pont d'Enfer, à Vieu en Valmorey (Ain) on entend les tintements d'une cloche mise en branle par des moines qui furent jadis précipités par le diable en punition de leurs péchés luxurieux.


Quelquefois les cloches sonnent au jour anniversaire du désastre qui les engloutit, comme celles du prieuré de Glény (Corrèze), qui dévalèrent lors d'un incendie, dans un gouffre profond de la rivière, et celle de l'église de Grammont (Lot-et-Garonne) ; elle était en argent et on ne la sonnait que pour les quarante heures, ou quand un seigneur de Lauzun était gravement malade. L'un d'eux, le sire de Caumont, la fit apporter dans son château. Le prieur de Grammont vint la lui redemander ; le seigneur se prit à rire et lui dit : "Tu veux la cloche ? hé bien, tu l'auras et elle ne te quittera plus !" Cela dit, il fit jeter le prêtre dans le Trec, avec la cloche d'argent liée au cou. Quelques jours après, Caumont étant tombé malade, fut porté dans une salle du couvent, et la nuit le médecin qui le veillait entendit avec terreur le glas de la cloche sortir des profondeurs du Trec. Le lendemain Caumont était trépassé. Depuis, tous les ans, quand revient l'époque de sa mort, on entend distinctement la cloche d'argent tinter au fond du torrent.


Il est rarement parlé des richesses qui gisent au fond des rivières : cependant à la Cascade, près des ruines du château du Sailhant en Andelat, le vieux génie du manoir, réfugié sous les voûtes cristallines de ses eaux, y gardait des trésors fantastiques.

En Anjou, au lieu dit le Grès, dans le ruisseau du Pouillé, se trouve une cave où sont enfermés d'immenses trésors ; elle est fermée par une énorme pierre qu'il est presque impossible de soulever et qu'on montre au milieu du lit du ruisseau.


Extrait : Le Folk-Lore de France - par Paul Sébillot - Tome 2ème - 1905