IMAGES CANICULAIRES

canicule - baigneuses prudentes

 

En vérité, l'homme est un singulier animal, jamais content de ce qu'il a et toujours regrettant ce qu'il n'a pas. Fait-il froid il se plaint, et réclame à grands cris la chaleur. Celle-ci vient-elle, docile à son appel, tout aussitôt il récrimine, trouvant qu'elle est venue trop vite, sans crier gare, sans lui laisser le temps de s'y préparer.


C'est une histoire vieille comme le monde, qui a, souvent excité la verve des dessinateurs et qui, à partir du Directoire et du Consulat surtout, a fourni la matière de nombreuses compositions caricaturales, toutes empreintes de cette grosse bouffonnerie importée d'Angleterre à la suite des excentricités graphiques de Rowlandson.


Alors les étalages des marchands d'estampes s'implirent de caricature se plaisant à représenter de gros et gras épicuriens aux côtés de non moins volumineuses épicuriennes grasses comme les sultanes du Grand Turc, tous également affalés sous les rayons du soleil ardent, la bouche grande ouverte à force de bâiller. La légende, sommaire, indiquait bien l'état, de nos personnages, incapables de toute pensée : - "Ah ! qu'il fait chaud !" Durant plusieurs étés caniculaires ce fut le cri à la mode. Il ne fallait pas demander autre chose à ces pauvres victimes des rayons de Phébus qui venaient s'éponger à la terrasse des glaciers à la mode. Cependant sous la Restauration, Traviès, Pigal et autres annotateurs par le crayon des scènes populaires, mirent en vogue cette autre légende : - "Ah ! qu'il fait soif !" - "Je suis piqué", dit un personnage de Pigal, "C'est la faute au soleil !"
Que de crimes n'eut-il pas alors, sur la conscience, l'astre aux rayons pourtant bienfaisants.

 

charivari


Et, à partir de 1833, quand Le Charivari inaugura le journal quotidien illustré, éclairé par l'image pittoresque, grâce à la lithographie, - combien nous en sommes loin ! - on peut dire que ce simple fait divers, cette banalité courante, devint le sujet de multiples compositions.


Cham et Daumier surtout furent d'une fécondité inépuisable dans ce domaine des excentricités de la température qu'il s'agisse du froid ou du chaud.


Daumier, ce maître inimitable qu'on retrouve partout et qu'on admire toujours plus, a, ainsi, exercé sa verve dans une succession de séries bien connues : Les Bons Bourgeois, Les Baigneurs, Croquis d'Été, Paris l'Été, Idylles, Pastorales, et combien d'autres ! en lesquelles abondent les sujets d'un réalisme saisissant et d'une bouffonnerie sans égale. Sous une forme naïve, qui pourrait permettre de la considérer comme une véritable La Palissade, la légende d'une de ses lithographies résume excellemment l'état d'âme de l'homme devant les exagérations du thermomètre. C'est, du reste, un simple dialogue entre deux bons bourgeois, dont son crayon a su faire des types inimitables : "C'est bizarre ...", dit l'un d'eux, tout fier de sa trouvaille : "en été, je déteste la chaleur, tandis qu'en hiver je l'aime beaucoup !"

 

tenue de canicule


Et ces images estivales de Daumier ont ceci de particulièrement amusant qu'elles comportent à la fois d'admirables croquis pris sur le vif et des scènes d'un excellent comique sur les moyens d'obvier aux inconvénients de la chaleur, allant jusqu'à transformer les baignoires des théâtres, vides de monde - on était alors dans les journées caniculaires des étés 1852 et de 1854 - en baignoires de maisons de bains. La loge à double baignoire ! On pourra du reste juger de sa verve par le Monsieur et Madame Prudhomme - ici reproduits - dignes et solennels, en leur tenue de canicule, avec armes et bagages, c'est-à-dire ombrelle et éventail, pour faire la nique à papa Phébus !

 

canicule les bons bourgeois


Ici ce sont de bons bourgeois assis au pied d'un arbre rôti, pour se mieux abriter ; là - classique bain de rivière - deux non moins bonnes têtes émergent de l'eau : l'une a le chef recouvert du monumental haut-de-forme à la mode, l'autre se contente d'énormes lunettes emprisonnant le nez. Voici Monsieur et Madame en promenade conjugale. "En voilà de l'agrément", s'écrie Madame, "marcher pendant quatre heures en plein soleil, par 36° de chaleur", et Monsieur, goguenard, lui répond : "D'autres fois tu te plains que je ne te sors jamais ! T'es jamais contente !" Voici un brave habitant de la rue Saint-Denis qui se livre aux paisibles travaux de la campagne tout en s'épongeant avec soin le front qui ruisselle abondamment : "Je croyais que c'était plus amusant que cela", observe-t-il, "d'arroser ses fleurs pendant la canicule !"


Ici c'est le classique pêcheur qui ne pêche rien, mais qui est tarabusté par des nuées de moustiques, "singulier poisson dont on se passerait bien". Là, c'est l'idylle sur la terrasse italienne d'un jardin où toute une famille est montée à la recherche du frais : malheureusement pour elle, elle y trouve une foule de cousins français.


Tout le bataillon des dessinateurs suit Daumier. Et des séries de lithographies signées Cham, Henri Erny, Charles Vernier, Quillenbois, nous donnent des représentations comiques du Paris livré aux méfaits de la canicule. Aux terrasses des cafés où les consommateurs, affalés, tirent la langue, c'est une succession de croquis dialogués pris sur le vif.
- Garçon ? une glace ! - Monsieur, nous n'en avons plus, mais nous en aurons cet hiver !"
- Garçon ? une carafe frappée ! - Monsieur, il n'y en a plus ; elles ont, toutes, été frappées d'insolation !"
- Garçon ? un bock, et sans faux-col ! - Monsieur, il y a longtemps qu'ils n'en ont plus !"

 

canicule - omnibus


Toutes les "bétisania" de circonstance, de quoi rendre jaloux Commerson, ce roi du calembour. Par ces temps de chaleur, vive l'arrosage ! Oui, mais les tonneaux-arroseurs, comme le tuyau de la lance classique, ont aussi leurs inconvénients. Cham nous montre comment, à une station, avant de rafraîchir les chevaux essoufflés du vieux bus, on arrose délicatement les voyageurs de l'impériale qui, pour leurs trois sous, subissent le supplice du gril en plein air.


La chaleur ! Il semble qu'on cherche moins à se protéger contre elle aujourd'hui. Où sont les élégantes d'autrefois s'abritant sous les ombrelles de toile verte ou bleue - il n'y a guère plus, pour ce faire, que les voyageurs Cook - où sont tous les petits métiers d'autrefois ? Le camelot criant à tue-tête : "Qui n'a pas son petit vent du Nord !" Et le marchand de coco, un souvenir de la grande armée, portant majestueusement sur son dos la colonne Vendôme de la limonade !


La chaleur ! les bains en rivière, les bains payants avec les dames aux formes rebondissantes ou absentes se balançant en mesure autour de la corde, les bains de mer en pleine vogue et qui, vers 1840, étaient encore bien peu fréquentés - voyez ce qu'était alors la plage de Dieppe - et la campagne, la campagne à l'usage du Parisien. Sur ce sujet, Daumier aura encore toute une série de compositions d'un comique achevé. La maison avec belle vue sur une cour ! Cela ne s'invente pas.

 

canicule - maison de campagne


Pour en revenir à la chaleur et pour terminer avec elle, j'emprunte à Guillaume deux légendes pleines de saveur et d'une philosophie tout à fait réjouissante.


Toutes deux se peuvent lire au-dessous de vignettes qui lui furent inspirées par la vague de chaleur de 1911.
L'une pourrait être placée dans la bouche de nouveaux riches :

- C'est épatant ! 37 degrés 7 ! Nous n'avons pas atteint un maximum pareil depuis 1757 !" - C'est exquis ! ... Pensez donc, chère Madame, nous avons une température Louis XV !"

L'autre est d'un business tout à fait remarquable.

"La chaleur ! La chaleur ! mais c'est bon pour les gens qui n'ont rien à faire, d'y penser. Moi, Monsieur, je n'ai chaud que le dimanche !" ...

JOHN GRAND-CARTERET

Floréal - n° 34 - 25 août 1923

 

Daumier