JEAN-PIERRE DUVAL
DÉPUTÉ DE LA SEINE-INFÉRIEURE

 

ROUEN

 

Jean-Pierre Duval naquit à Rouen (le 20 février 1754) et fut inscrit en 1778 au tableau des avocats au Parlement de Normandie. Il demeurait alors rue Saint-Patrice, 27. Ses débuts furent obscurs, et son nom n'apparaît dans aucun document notable de l'époque. L'ordre des avocats ne le choisit ni comme député pour la rédaction du cahier des doléances en 1789, ni comme membre de la commission des douze membres adjoints aux députés. On ne le trouve mêlé à aucune cause mémorable ; rien ne faisait présager qu'il dût devenir ministre d'État, et l'un des premiers personnages de la république.

La convention nationale

Duval, comme beaucoup de membres du barreau, salua avec enthousiasme l'aurore de la révolution qui devait, dans ses espérances, corriger les abus du passé et ouvrir une ère nouvelle de progrès et de félicité. Mais il la voulait pacifique, régulière, et sous l'égide de la monarchie. Il avait signé le cahier de doléances de son ordre, qui débutait par cette profession de foi : "La France est un État monarchique." Quand les évènements eurent tourné contre ses prévisions, il crut pouvoir accepter la république, dans la pensée qu'elle serait honnête et modérée. Il se proposa en 1792 aux suffrages des électeurs, qui le nommèrent député de la Convention. Comme presque tous ses collègues de la Seine-Inférieure, il siégea au côté droit de l'Assemblée et se montra dans ses votes, lors du procès de Louis XVI, des plus favorables au roi. La sagesse de ses sentiments le désignait à la haine de Robespierre, qui l'enveloppa dans la proscription des Girondins.

Décrété d'accusation après le 31 mai, Duval fut exclu de l'Assemblée, échappa aux poursuites du tyran, et attendit dans l'ombre le jour de la justice. Rappelé au sein de la Convention, après le 9 thermidor, il se borna à voter avec la droite, sans jamais prendre la parole. On ne rencontre pas une seule fois son nom dans les nombreuses séances de la Convention. Il fut réélu à Rouen le 23 vendémiaire an IV (15 octobre 1795), et entra au conseil des Cinq-Cents. Il garda dans cette nouvelle législature le même silence absolu que dans la Convention. Rangé parmi les députés les plus modérés, il sanctionna de ses votes les mesures d'apaisement et d'humanité qui honorent le conseil des Cinq-Cents. Il sortit du conseil en 1797, et en demeurant à Paris, il chercha à se créer une situation.

Duval s'était lié avec Merlin de Douai, qui lui marqua beaucoup de confiance et l'employa avec succès en diverses rencontres. Cette amitié le tira de l'obscurité. On apprit tout à coup, et non sans étonnement, en octobre 1798, que Duval avait été choisi par le Directoire pour succéder à Lecarlier dans les hautes fonctions de ministre de la police générale. Les circonstances font les hommes. L'avocat obscur de Rouen, le conventionnel muet firent place à un administrateur actif, habile, et malheureusement trop zélé. Les honneurs modifièrent les sentiments de notre concitoyen, qui devint un des agents les plus redoutables du Directoire, et, par un entraînement trop commun, ne recula, pour garder le pouvoir, devant aucun acte de violence et d'arbitraire. Le Directoire avait porté contre les émigrés une loi terrible et vraiment draconienne. Duval s'empressa d'adresser aux autorités départementales, pour l'exécution de cette loi, une circulaire demeurée célèbre, qui fermait toute espèce de refuge aux malheureux proscrits. La chasse aux émigrés recommença de plus belle ; les commissions militaires, chargées de les juger, en envoyèrent un grand nombre au supplice. Les jours affreux de la Terreur étaient revenus. Les plus nobles enfants de la France, rentrés dans la patrie, après l'apaisement des passions révolutionnaires, furent passés par les armes. Le général Moulins et l'adjudant Laborde se signalèrent tristement dans cette fureur d'exécutions, où périrent, avec beaucoup d'autres, dans la plaine de Grenelle, Alexis, le comte de Rocherotte, le marquis d'Ambert.

Duval, dont le zèle policier ne connaissait plus de bornes, devint, à cette époque, un des personnages les plus marquants et les plus redoutables de la république. Son influence grandissait tous les jours, à tel point qu'après la révolution du 30 prairial an VII (18 juin 1799), il fut en concurrence avec Sieyès pour remplacer Rewbel au Directoire. Il ne s'en fallut que de quelques voix qu'il ne l'emportât sur son compétiteur. Toutefois il perdit son portefeuille de ministre avant le 18 brumaire et fut remplacé par Fouché.

Il est bien rare qu'un homme qui a goûté de la vie politique et des hautes fonctions s'en détache aisément. Duval songea à se ménager un retour au pouvoir en saluant l'astre levant de Bonaparte. Nommé le 25 décembre 1799 (4 nivôse an VIII) membre du Corps législatif, Duval fut maintenu en 1802 et devint même président de cette Assemblée. Il ne jouit pas longtemps de ce nouvel honneur. La voix du sort ne lui fut pas favorable au renouvellement des membres du Corps législatif, et il en sortit à la fin de 1803 pour n'y plus rentrer. On vit alors Duval, affligé de la nostalgie des fonctions publiques, accepter toutes les places qu'on lui offrit. L'ancien ministre devint, à la stupéfaction universelle, commissaire général de la police à Nantes (1804), puis l'année suivante préfet dans les Basses-Alpes (1805).

Là, notre concitoyen, sûr du lendemain, et sous un gouvernement fort et régulier, retrouva ses qualités premières de sagesse et de modération. Il sut se faire estimer et aimer de ses administrés, et remplit dignement, pendant toute l'épopée impériale, ses honorables fonctions.

Louis XVIII les lui conserva en 1814.

 

Basses-Alpes

 

Survinrent les Cent-Jours, si difficiles à traverser pour tous les gens en place. A peine Napoléon eut-il mis le pied dans son département, que Duval se trouva placé entre deux extrémités également redoutables. Montesquiou, son ministre, lui écrivait : "Hâtez-vous, monsieur le préfet ; sonnez le tocsin, et tâchez du moins de fermer la retraite à celui à qui vous n'avez pas pu disputer le passage. Un second malheur serait un crime. Le roi, qui vous connaît et vous estime, compte sur vous ..." Le tocsin fut ni sonné, ni le passage disputé, ni le préfet révoqué par l'empereur triomphant, qui récompensa Duval en le nommant préfet de la Charente. Duval avait été fait chevalier par l'empereur, il ne put se résoudre à l'abandonner ou crut à son nouveau succès.

La seconde Restauration ne lui pardonna pas sa défection, et le rendit à la vie privée. Notre concitoyen se retira dans une terre qu'il possédait aux environs de Poitiers, et y termina sa vie dans le silence et l'obscurité le 23 août 1817 (mort à Paris).

Extrait : La Semaine Religieuse du Diocèse de Rouen - 15e Année - N° 4 - Samedi 22 janvier 1881