COMPLAINTE VÉRIDIQUE DU COMPÈRE GUILLERY.

GUILLERY

 

Quel était donc cet homme, dont le nom revient si souvent dans les récits des veillées villageoises ? Ses aventures ont donc été bien terribles et bien surprenantes pour avoir frappé si vivement l'imagination du peuple, et pour être restées si vivaces dans l'esprit des masses ?


Guillery n'était qu'un brigand, mais sa hardiesse, sa témérité même, ont jeté sur ses crimes un intérêt, parce qu'on retrouve en lui une extrême bravoure, une prodigieuse souplesse d'esprit et certains traits de générosité qui forment un contraste frappant avec ses mauvaises actions.


Voici ce que raconte la légende sur ce célèbre brigand :


Guillery, né en Basse-Bretagne, appartenait à une famille noble. Dès son enfance il fut très studieux, mais à dix-huit ans il alla à Rennes, où il commit toutes sortes de méfaits. Quand il se faisait quelque meurtre ou batterie la nuit, par la ville, tout le monde l'en accusait, disant qu'autre que lui ne l'avait commis, puisqu'il n'y avait aucune compagnie pernicieuse en laquelle il n'eut le premier rang.

Les remontrances de son père, les conseils de ses amis ne produisirent aucun effet sur lui ; au contraire, son caractère n'en devint que plus indomptable.

 

Henri IV

En ce temps, M. le duc de Mercoeur tenait encore la Bretagne, Guillery s'alla s'enrôler sous ses étendards, où il ne fut pas longtemps sans conquérir une réputation ; mais la paix faite, il demeura quelque temps oisif, jusqu'à ce que notre grand roi Henry IV, d'heureuse mémoire, leva une grande armée pour combattre le duc de Savoie. Guillery, qui ne pouvait tenir en place, prit du service dans cette armée, où il signala sa bravoure en plusieurs rencontres. Mais un traité de paix ayant été fait entre le roi et le duc de Savoie, l'armée fut congédiée.

Guillery, qui avait fort peu de revenu, ayant un jour assemblé une quarantaine des plus résolus et mauvais garçons qui fussent en sa compagnie, leur remontra comme la paix les empêchait de faire leur profit, et que par ainsi, ils seraient contraints de faire élection de quelqu'autre expédient pour gagner leur misérable vue.

Ces soldats lui répondirent qu'ils le suivraient partout où il y aurait quelque chose à gagner. Guillery leur dit alors que son dessein était de ne poser point les armes, et que plutôt il se rendrait en quelque forêt pour détrousser les passants, et par ce moyen acquérir de quoi s'entretenir le reste de sa vie. Ses compagnons, à qui on ne pouvait faire plus plaisir que de leur parler de quelque gain, s'offrirent de le suivre partout où il voudrait, sans le laisser jamais, jusques à la mort, et lui ayant tous juré foi et fidélité, ils commencèrent à détrousser et voler tous ceux qui par fortune se rencontraient devant eux en leur chemin.

Guillery choisit trois ou quatre retraites en Bas-Poitou, en Bretagne et Saintonge, d'où il étendait ses brigandages sur les pays d'alentour. Les plus sûres étaient dans les forêts de la Châtaigneraie, de Machecoul, des Essarts, où l'on montre encore les écuries de Guillery. Le bruit de ses méfaits se répandit bientôt dans toute la France. Plusieurs qui l'avaient connu aux guerres dernières, s'étonnaient d'un tel changement, voyant que de brave capitaine, il s'était rendu misérable voleur. Son père, averti qu'il menait une vie si malheureuse, en mourut de tristesse dans peu de jours, ne laissant qu'un autre fils, âgé de dix-neuf ans qui, après la mort de son père, alla rejoindre son frère, où il apprit le métier de voleur de chemin.

 

Guillery château

Pour décrire toutes les méchancetés qu'il fit pendant neuf à dix ans qu'il exerça ce détestable état, il me faudrait en faire un gros volume ; nous en citerons quelques-unes seulement :

 

Guillery et le trésorier de l'abbaye de Saint-Michel.


Le trésorier de l'abbaye de Saint-Michel-en-l'Herm éprouva la méchanceté de cet ennemi de Dieu, la fois qu'il se trouva accosté de deux de ses compagnons, au moment où il faisait conduire par un paysan un porc à l'abbaye, Guillery le salua poliment, lui demanda sa bénédiction, et se mit à tenir des discours si semblables à ceux d'un homme de bien que le bon moine était ravi d'aise. Tout en discourant, il s'informait des revenus du couvent, et finit par apprendre que le trésorier venait de toucher une grosse ferme. C'était ce que voulait le rusé voleur, et tournant la conversation à des joyeusetés, il demanda au moine, en se gaussant, s'il était bon cavalier. Sur sa réponse affirmative : "C'est ce que nous allons voir" dit Guillery. Les associés de ces crimes, prévenus du coup saisissent aussitôt le moine, lui volent son argent, lui enlèvent ses vêtements, et après l'avoir attaché sur le dos du porc, ils l'abandonnent dans ce piteux état.

 

Guillery vole l'argent d'un paysan qui allait à La Rochelle.

Un jour qu'il se promenait dans le grand chemin qui va de Niort à La Rochelle, il rencontra un paysan qui s'en allait pour plaider à un sénéchal qui est établi dans ladite ville, Guillery l'ayant accosté lui demanda où il allait. L'autre lui répondit qu'il allait à La Rochelle. "Eh bien ! dit-il, nous irons donc de compagnie, car je m'y en vais aussi". En cheminant, il s'enquit du paysan quelles affaires le menaient à La Rochelle. Le pauvre diable dit que c'était pour plaider. "Vous avez donc de l'argent ?" repart Guillery. "Je n'en ai point", fit le paysan. Guillery lui dit qu'ils étaient donc bien ensemble, puisque ni l'un ni l'autre n'en avait. "Mais savez-vous ce que nous ferons ?" objecta le larron qui se doutait bien qu'il n'était pas sans argent. "Que voulez-vous que nous fassions" dit le paysan. "C'est, répondit Guillery, qu'il faut prier Dieu afin qu'il nous en envoye." Et aussitôt il se met à genoux, disant au paysan qu'il fit comme lui, ce que le pauvre diable exécuta avec beaucoup de regrets, se doutant bien qu'il ne sortirait pas d'entre les mains de ce loup d'avarice sans y laisser une partie de sa peau. Pour le faire court, ils se mettent trois ou quatre fois à genoux sans que Dieu eut envoyé aucun argent au pauvre paysan, qui ne priait Dieu pour autre sujet sinon qu'il lui ôtât ce diable de sa présence. Guillery, au contraire, toutes les fois qu'uil se fouillait, trouvait que Dieu lui envoyait toujours quelque chose. La première fois cinq sols, la seconde dix sols, et la troisième un écu, qu'il partageait en deux et donnait la moitié au paysan. Le voleur se mit alors à le fouiller et trouva une bourse où il y avait cent cinquante écus d'or, dont il fit deux parts. Il donna l'une au paysan et s'empara de l'autre en disant : "Prenez la moitié de ce que Dieu vous a envoyé. Je connais qu'il vous aime bien, puisqu'il vous envoye tant d'argent à la fois". Et ainsi, il prit congé du pauvre désolé, qui fut bien à se d'être sorti à si bon marché de ses mains.


Guillery attrape le prévôt de Niort et celui de La Rochelle


Une autre fois, qu'il se promenait dans la forêt de Benon, il rencontra un messager de M. de Rocheboisseau, prévôt de Niort, qu'il envoyait à La Rochelle vers le grand prévôt de la ville, afin de le supplier de l'aller trouver en un sien château, à six lieues de là, pour aller donner la chasse à Guillery, qu'il savait être dans la forêt de Benon. Guillery ayant pris le messager, et lui ayant fait avouer le sujet de son voyage, prend lui-même ses lettres, se déguise en messager, et s'en va à La Rochelle porter le paquet. Le prévôt ayant lu la lettre, monte de suite à cheval avec dix ou douze de ses archers, et se met en chemin en prenant pour guide le prétendu messager. Or, faut-il vous dire que Guillery, avant d'aller à La Rochelle avait donné ordre à ses hommes de s'embusquer dans le bois avec leurs armes, et de l'entourer dès qu'ils le verraient arriver avec le prévôt. Tout ce qu'il avait prévu arriva ; car ayant conduit le prévôt avec les archers au milieu du bois, ses gens sortirent à l'improviste et garrottèrent les archers qui n'eurent même pas le temps de mettre l'épée à la main. Guillery les fit dépouiller de leurs casques dont il fit revêtir ses gens. Puis après avoir fait attacher les archers à des arbres, il prit la résolution d'attraper aussi le prévôt de Niort. Mais avant d'exécuter ce dessein, il se rendit au château de Benon, qu'il savait renfermer beaucoup de richesses. Dès qu'il se présenta, on le prit, lui et ses gens, pour le prévôt, et on s'empressa de lui ouvrir les portes du château. Dès qu'il y fut entré, il renferma les serviteurs dans une chambre, et s'empara de tout ce qui avait de la valeur ; il fit cacher le butin dans la forêt et se dirigea vers le lieu où Rocheboisseau devait se trouver. Ils le rencontrèrent en effet et crièrent de loin au prévôt de Niort de les suivre ; ils se rendirent alors au lieu où le prévôt de La Rochelle était attaché avec ses gens et gardés par dix ou douze voleurs. Ils n'y furent pas plutôt arrivés, que Guillery et ses gens leur mettent la main au collet, ne leur donnant loisir de se défendre. Etant pris, ils furent liés de la même sorte que les autres. Pensez de quel étonnement furent saisis ces archers, qui croyaient attraper celui qui les attrape. Guillery après les avoir plaisantés, les fit détacher, leur faisant rendre tout ce qui leur appartenait. Il leur conseilla de ne pas retomber entre ses mains parce qu'ils n'en sortiraient pas à si bon compte.

A quelques mois de là, habillé en hermite, il rencontra le prévôt de Fontenay qui s'en allait à la Rochelle. Après qu'il l'eût salué, il le pria de lui faire un plaisir. "Et quel plaisir voulez-vous que je vous fasse ? dit le prévôt. - C'est, répondit l'hermite, d'aller prendre Guillery, qui est à un quart de lieue d'icy, en une maison où il dîne avec trois ou quatre de ses hommes. - Et comment le savez-vous ? - Comment je le sais, répondit l'hermite : parce qu'il m'a pris deux pistoles, ainsi que je m'étais arrêté pour dîner dans le logis même où je crois qu'il est à présent."

Le prévôt, qui croyait déjà tenir Guillery entre ses mains, le pria de le conduire où il était. Ce que l'homme fit, l'abusant si bien avec ses paroles qu'il l'enferma au lieu où ses gens l'attendaient. On le relâcha ensuite sans lui faire aucun mal.


Guillery chassé de sa forteresse des Essarts.

 

forteresse les essarts

Guillery, ayant pris un seigneur, lui banda les yeux et le mena dans sa forteresse des Essarts. Il lui montra toutes sortes de munitions, tant de vivres que de guerre, et même trois canons ; puis il lui fit visiter les fortifications, et l'introduisit dans la grande salle qui était tapissée de cuir d'Espagne volé sur mer près des Sables-d'Olonne. L'inspection passée, le gentilhomme fut magnifiquement servi en vaisselle d'argent, dépouille d'un château voisin. Après le repas, Guillery banda de nouveau les yeux de son hôte et le reconduisit à l'endroit même où il l'avait pris.

Cette bravade coûta cher à notre voleur. Dieu permit enfin que le cours de ses prospérités fut arrêté. Par ordre exprès de M. le duc de Sully, M. de Parabère, gouverneur de Niort, aidé des prévôts de La Rochelle, de Fontenay, de Nantes et une quinzaine d'autres qui avaient tous des injures à venger, fit appel aux gentilshommes de la contrée. Vers la fin de septembre 1608, ils se trouvèrent au rendez-vous avec leurs gens, au nombre de quatre mille ; ils marchèrent sur la forteresse de Guillery sous la conduite du gentilhomme qui l'avait visitée précédemment. Mais Guillery, qui ne connaissait pas la peur, exhorta ses gens à faire une vigoureuse sortie ; il se présenta le premier, monté sur un cheval, le pistolet au poing, et parvint à se sauver. Son frère fut pris avec quelques autres, et conduits à Saintes où ils furent rompus tout vifs.


Guillery et la jeune paysanne vendéenne.


Guillery, en apprenant la mort de son frère, tomba dans un profond désespoir. Malgré ses brigandages, il avait quelquefois de bons moments. Il était surtout pitoyable aux pauvres gens, comme il témoigna à une jeune fille des Moutiers-les-Maufaits qu'il trouva dans la forêt du Champ-Saint-Père, toute éplorée de la perte de sa vache, que ses gens venaient de lui enlever. La voyant belle et de bon air, il lui ordonna de chanter une ronde de son pays pour le faire danser avec ses soldats. La pauvre fille, demi-morte de peur, dit qu'elle le voulait bien et se mit en devoir de le satisfaire. Elle chanta la ronde suivante :

Périne, ma Périne
Veux-tu jà m'aimer,
Ma dondoa, ma dondaine,
Veux-tu jà m'aimer,
Ma dondon, ma dondé.

Si fait vraiment i t'eume,
I t'eume mieux que mé,
Ma dondon, ma dondaine,
I t'eume mieux que mé,
Ma dondon, ma dondé.

Après avoir chanté, la petite paysanne implora la pitié de Guillery ; elle lui dit qu'elle allait se marier le lendemain, et que son bacheler ne voudrait plus d'elle si elle perdait sa vache. Guillery, touché de sa jeunesse, la consola, lui fit rendre sa vache et lui donna cent écus qu'il venait de voler à l'abbé des Fontenelles.

Mais si les pauvres n'avaient pas beaucoup à craindre de lui, les marchands ne sortaient de ses mains qu'avec la moitié de leur peau, heureux de ne pas la perdre toute entière. Il les poursuivait jusqu'à plus de cent lieues de sa demeure ordinaire.


Guillery et ses compagnons renoncent à leurs brigandages.


Après la prise de la forteresse des Essarts, il erra quelque temps dans les forêts du pays ; enfin il donna à chacun des compagnons qui le suivaient encore une forte somme et les engagea à se disperser et à renoncer au genre de vie qu'ils avaient mené jusqu'à ce jour ; il leur déclara que pour lui, il allait se retirer dans un pays lointain pour finir tranquillement son existence. A la suite des adieux, il prit le chemin de Bordeaux déguisé en gentilhomme. Arrivé à Saint-Justin, il trouva cette ville agréable et s'y fixa.


Guillery se marie, il est reconnu et mis à mort.


Les libéralités de Guillery, ses bonnes manières le firent prendre pour un seigneur, et il épousa une veuve fort riche et de noble maison. Voilà notre Guillery élevé à un des plus hauts degrés de la fortune. Mais le misérable ne considérait pas que Dieu savait tous ses desseins, et pénétrait au plus profond de ses secrets. Il avait joui trois ou quatre ans du doux fruit de son mariage ; mais sa retraite n'avait pas été si bien couverte que plusieurs ne fussent informés du lieu de sa demeure, entr'autres un marchand de Bordeaux à qui il avait autrefois volé deux ou trois mille francs. Guillery, prévenu qu'on allait l'arrêter, prit la fuite. Il tomba entre les mains du prévôt de Royan qui l'envoya à La Rochelle. Son procès fut bientôt fait. Il fut rompu tout vif, pour châtiment des voleries et pillages qu'il avait exercés durant sa détestable vie.

 

 

Complainte de Guillery.

Le souvenir de Guillery est resté dans la mémoire du peuple de nos campagnes. Voici la complainte qui a été faite sur sa mort :

 

O l'était un p'tit homme
Qu'avait nom Guillery
Carabi ;
Gle s'en fut à la chasse,
A la chasse au perdrix
Carabi.
Titi carabi,
Toto carabo,
Compère Guillery,
Te lairras-tu (ter) mouri ? ...
Gle montit dans in âbre
Pre voir ses chens couri,
Carabi, etc.
La branche était poa forte
Et Guillery chésit,
Carabi, etc.
Gle se cassit la jambe
Et le bras se démit,
Carabi, etc.
Les dames de la ville
Accourant au brit,
Carabi, etc.
L'ine apporte ine ampllâtre
Et l'autre dau charpi,
Carabi, etc.
On li bandit la jambe,
Le bras li radoubit,
Carabi, etc.
Pre remercier quiés dames,
Guillery les embrassit,
Carabi ;
N'ont voit que par lés femmes
L'homme est trejou guari,
Carabi, etc.

Niort - Typographie de Robin et L. Favre. - 1866

 

Philippe Guillery serait né à Boulogne (85) en 1566 et mort, roué de coups, en 1608.