LE CHAMP DES MARTYRS A VANNES

La promenade de la Garenne est l'un des plus beaux ornements de la ville de Vannes, un chemin sinueux et ombragé conduit insensiblement de terrasse, depuis la rivière qui coule au bas jusqu'à une place très spacieuse, coupée d'allées transversales plantée d'arbres magnifiques. Tantôt les promeneurs solitaires viennent y rêver ; tantôt les enfants s'y donnent rendez-vous pour prendre leurs ébats. Les uns et les autres passent le long d'un mur élevé qui sépare l'ancien couvent des hospitalières de la promenade d'aujourd'hui ... c'est au pied de ce mur, dans l'allée des soupirs que les plus illustres victimes de Quiberon ont été fusillées.
Là périrent en 1795, en 1805, les trois héros qui ont laissé le souvenir les plus sympathiques :


Monseigneur de Hercé, Sombreuil, Guillemot.


Après avoir été jugés et condamnés le 26 juillet, Monseigneur de Hercé, et Sombreuil (Charles Eugène Gabriel de Virot de Sombreuil) furent enchaînés sur une charrette et conduits à Vannes pour être exécutés.

C'était l'anniversaire du 9 thermidor ; et lorsque, vers minuit, la lugubre charrette traversa la ville dans toute sa longueur pour se rendre à la Porte-Prison, les prisonniers purent entendre les derniers bruits de la fête où l'on se réjouissait que la France fut délivrée de l'oppression des partis.

Le lendemain d'assez bonne heure, un nommé Dondel, qui était le neveu du prédécesseur de Mgr de Hercé sur le siège de Dol, se rendit à la Porte-Prison. Les prisonniers ignoraient encore le sort qui les attendait : on ne leur avait pas encore lu l'arrêt de condamnation. Ils prièrent Dondel de leur préparer à déjeuner, lorsqu'il revint, une heure après, vers huit heures, l'évêque lui dit du ton le plus calme : "Je vous remercie, mon cher Monsieur Dondel, des peines que vous avez prises ... mais tout devient inutile. On vient de nous annoncer que nous serons fusillés à 10 heures. Je me recommande à vos bonnes prières. Il ne me reste que peu de temps pour me réconcilier avec Dieu. Je vous quitte. Adieu." (Manuscrit de Jacquier de Noyelle, un des échappés de Quiberon).

Les condamnés prirent leurs dernières dispositions pour paraître devant Dieu ...

A onze heures, on vint les prendre. On leur lia les mains derrière le dos, et on les conduisit au lieu du supplice.

Mgr de Hercé

La promenade de la Garenne est à quelques centaines de mètres des tours de la Porte-Prison. Pendant le trajet, Mgr de Hercé et ses prêtres récitaient les prières des morts, et menaient ainsi leur deuil et celui de leurs compagnons. (ce fut sans doute avant de quitter la prison, et lorsqu'il avait encore les mains libres que Mgr de Hercé remit à Mme de Lenvos sa croix pastorale, avec prière de la remettre à l'évêque de Vannes, lorsque la persécution religieuse aurait cessé. Cette croix est une des plus précieuses reliques des évêques de Vannes).
Mgr de Hercé demanda qu'on lui ôtat son chapeau afin de faire sa dernière prière avec un plus grand respect. Un grenadier s'approcha, il voulut lui rendre ce service : "Laisse, dit Sombreuil, tu n'en es pas digne !" Et il enleva le chapeau avec les dents.

Une remarque à faire, c'est que les victimes puisaient dans la sainteté des causes pour lesquelles il mouraient je ne sais quelle pudeur farouche. Il n'entendaient pas que leurs exécuteurs missent la main sur eux, comme si ce contact eût été une souillure.

Sombreuil ne voulut pas qu'on lui plaçât un mouchoir sur les yeux : "J'ai l'habitude de regarder mes ennemis en face", s'écria-t-il.

Les soldats du peloton d'exécution se trouvaient pour la première fois en face des émigrés. Parmi les soldats qui avaient combattu à Quiberon, on n'en trouva pas qui consentissent à les fusiller. Les officiers Pradal, Favart et Saint-Clair s'exposèrent au danger d'être mis à mort, plutôt que de remplir une besogne qu'ils regardaient comme indigne de soldats, dans les conditions où elle leur était commandée.

Un bataillon de volontaires parisiens n'éprouva pas ces scrupules.

Sombreuil au moment de mourir, protesta une fois de plus contre la violation de la capitulation, et la peine de mort infligée à ses compagnons d'armes. Il recommanda aux soldats de viser plus à droite afin de ne pas le manquer : puis il commanda lui-même le feu.

Tous ses compagnons tombèrent à la première décharge. Lui ne fut atteint qu'aux mains. Une nouvelle décharge mieux dirigée le fit tomber à son tour. (Voici les noms de ceux qui furent fusillés avec Sombreuil et Mgr de Hercé : René de La Landelle, François Petit-Guyot, Julien Gauthier, Nicolas Boulard, Jacques-Pierre Gourot, François Frottin, Jean-Baptiste Guègue, Patrice Le Gal, Dominique Castin de la Magdeleine, François-René Rieusec, René-Vincent Gillard de Larchantel, François de Hercé (frère de l'évêque). A part les deux premiers, tous étaient prêtres).

Dix ans plus tard, le 4 janvier 1805, le sol de la Garenne devait être inondé du sang d'un nouveau martyr.

guillemot

Guillemot, que les républicains appelaient le roi de Bignan, avait été le premier chouan qui se fut soulevé en 1794. (Le 8 septembre 1794, à la tête de quelques hommes de son canton, il attaqua une troupe républicaine pour délivrer l'abbé Le Claine, curé de Saint-Jean Brévelay, qu'elle avait arrêté dans son presbytère.)Ses blessures seules l'empêchèrent de prendre part à l'affaire de Quiberon. S'il ne put rejoindre les autres chefs sur le champ de bataille, il fut uni aux plus illustres d'entre eux sur le champ du martyre. Fait prisonniers par les républicains, il fut fusillé à l'endroit même où étaient tombées les victimes du 10 thermidor.

Guillemot fut arrêté au village de Breluhern le 13 décembre 1804. Il reçut, en se défendant, 17 blessures, dont 4 très graves, entre autres, un coup de sabre sur les yeux. - Il fut d'abord question de le transporter à Paris ; mais il fut condamné par une commission militaire de Vannes, le 3 janvier 1805.

Le lendemain, il fut porté à la Garenne, car il ne pouvait marcher.

Quand on vint lui bander les yeux, il dit "cela n'est pas nécessaire".

Cependant le prêtre lui abaissa sur les yeux le bandage qu'il avait sur le front, en lui disant : - "Songez aux humiliations de Notre-Seigneur. - Cela est vrai, répondit-il, faites ce que vous voudrez."

Il ne tomba qu'après la seconde décharge.

Son fils, qui a écrit la Lettre sur la Chouannerie lui rend le plus beau des hommages pour un chrétien : "Mon père était très pieux, et dans toutes les circonstances, il remplissait ses devoirs de religion avec la plus grande exactitude ... Dieu n'était pas un vain mot pour lui".

Ces trois héros représentaient, chacun à sa manière la résistance bretonne. Ce sont des figures bien à part symbolisant tous ceux qui ont été mêlés à la lutte religieuse de ce temps-là : Monseigneur de Hercé, qui eut l'honneur de porter un titre unique en Bretagne - vicaire apostolique comme en pays de mission ; Sombreuil qui eut un rôle unique - le plus beau - en se dévouant pour les siens ; Guillemot à qui les républicains donnèrent un nom unique mais glorieux en le surnommant le roi de Bignan. -

Sur le terrain purement religieux, nous n'avons pas à rougir des martyrs de 1795, de 1805, prêtres, gentilshommes ou chouans. - Les royalistes qui durent combattre avec tant de courage furent dans leur mort des héros chrétiens. Le peuple n'a pas hésité un seul moment à leur donner le nom qu'ils méritaient. Et ce qui prouve que cette qualification n'est pas due au hasard ou à un entraînement irréfléchi, c'est qu'on la leur a donnée en différents endroits. A Auray, à Vannes, à Quiberon, à Angers, partout on les appelle des martyrs.

Nous empruntons à la Semaine Religieuse qui nous a rappelé ce curieux sujet d'histoire l'appréciation du livre remarquable où nous avons puisé ces renseignements.

"L'auteur de Quiberon a raconté leur belle et navrante histoire avec un talent auquel nous sommes heureux d'applaudir. Après une introduction abondante et vive où il décrit le théâtre d'une défaite triomphante à l'égal d'une victoire, il met en scène les hommes, juge les partis et raconte les faits avec une haute impartialité qui doit rallier tous les suffrages." ...

Extrait : L'ARVOR, journal catholique - mardi 3 septembre 1895 - 1ère année - n° 1