Réaumur château de la Haute-Cour

 

Tout à côté de l'intéressante église du XIe siècle, se trouve une vieille demeure : la Haute Cour. C'est là qu'existe un souterrain-refuge des plus remarquables ...


Il a été découvert il y a une centaine d'années (nous sommes en 1932) dans des circonstances qu'il n'est pas inutile de rappeler parce qu'elles nous permettront d'émettre une hypothèse sur l'époque à laquelle il remonte.


Un jour donc, on vint dire au propriétaire de la Haute Cour qu'un de ses canards était tombé dans le puits alimentant la maison, puits situé dans la cour, en plein air, à environ vingt-cinq mètres du château : "Qu'on l'y laisse !" répliqua-t-il, plus soucieux d'épargner de la peine à son personnel que de l'hygiène de sa maison.


Or, quelques jours plus tard, des gens du village accoururent, criant au miracle ou à la sorcellerie. Le canard avait été vu s'ébattant tranquillement sur les eaux du Petit Lay en bas du coteau. On le reprit. C'était bien le même sans aucun doute possible.


Le propriétaire voulut en avoir le coeur net et se fit descendre dans le puits.


Un peu au-dessus du niveau de l'eau une ouverture s'ouvrait dans la paroi. Il s'y engagea. C'était une des entrées du souterrain.


Cette entrée qui est bien une entrée primitive, comme nous le prouverons plus loin, permet d'affirmer que le souterrain a été creusé après ou tout au moins en même temps que le puits.


Or, assigner à ce dernier un âge préhistorique ou même très ancien semblerait exagéré. On est donc fondé à conclure plutôt que la rumeur publique dit vrai qui fait dater le souterrain de l'époque des guerres de religion. Il y avait du reste bon nombre de protestants à Réaumur et dans les environs, ce qui donne une vraisemblance plus grande encore à cette tradition locale.


Comme d'autre part le souterrain est creusé exactement de la même façon et avec les mêmes caractéristiques que les autres déjà explorés dans le pays et ailleurs, il semble que l'on puisse fixer approximativement à quelques centaines d'années seulement l'âge d'un grand nombre de souterrains refuges analogues. ...


Il avait une longueur considérable mais une grande partie est maintenant inaccessible par suite d'éboulements. Notamment on ne peut plus suivre le chemin parcouru par le canard : l'entrée de la galerie qui descend manifestement vers la rivière étant presque complètement obstruée. Il en est une autre qui elle aussi est bouchée et qui se dirigeait vers le château. On en a la certitude car l'angle de cette construction a subi un affaissement marqué avec nombreuses fissures dans les murs affaissement produit évidemment par l'écrasement du souterrain. Il ne reste donc plus à visiter que 30 ou 40 mètres de galeries.

 

Réaumur souterrain-refuge

 


Voici les remarques les plus intéressantes que j'ai pu faire en les parcourant.

En partant du puits la galerie est droite et après un ou deux mètres s'évase en une sorte de chambre à voûte ogivale bordée longitudinalement de deux banquettes ou trottoirs surélevés. Entre ces deux banquettes s'ouvre sur le sol un trou de 0.60 x 0.60 environ. Lorsqu'on ne connaît pas ce piège, il est impossible de l'éviter et on tombe dans une sorte de citerne de 2.50 de profondeur et dont on ne peut sortir sans aide. Elle est assez vaste pour contenir 15 ou 20 personnes. Ainsi les ennemis qui auraient découvert l'entrée du souterrain par le puits et y auraient pénétré se seraient trouvés aussitôt à la merci de ses occupants.

Puis la galerie se divise en deux branches formant exactement un T avec la galerie d'entrée. L'une de ces branches après d'autres bifurcations et détours nombreux va vers la rivière. L'autre remonte vers le château. On peut suivre l'une et l'autre pendant un parcours assez long.

Elles se présentent ainsi : de hauteur moyenne 1.50 à 1.70 environ, assez étroites en général surtout en bas. Il y a notamment des endroits où elles n'ont pas plus de 0.20 de largeur au sol tout en s'évasant suffisamment à hauteur d'homme pour permettre une circulation relativement facile.

Ces galeries sont remarquables par leurs sinuosités. Il n'y a pas deux mètres en ligne droite et souvent on trouve des coudes à angle droit. Il existe même en un point deux marches taillées dans le roc pour augmenter les difficultés du parcours et faire choir les poursuivants téméraires.

Le long de ces galeries et perpendiculairement à leur axe s'ouvrent de temps en temps des chambres, sortes d'excavations plus profondes, plus larges et plus hautes pouvant contenir une douzaine de personnes et toutes sans autre issue que la galerie principale.

Ces chambres actuellement accessibles sont au nombre d'une dizaine. Elles ont une cheminée d'aération forée au centre de la voûte au lieu que ce soit sur le côté comme à Cirières. Je n'ai pas vu de cheminées d'aération dans la galerie proprement dite.

Après de nombreux détours, la galerie qui présente sur son parcours plusieurs amorces d'embranchements remplis d'éboulis, et même une troisième branche avec des chambres, conduit à un des endroits les plus curieux du souterrain. C'est une petite pièce de dimensions et de forme irrégulières, d'une surface de 4 m² environ.

Sur le sol apparaissent deux orifices circulaires de la grandeur d'une assiette. C'étaient croit-on des puits permettant aux occupants du souterrain de s'abreuver, dans le cas où leur entrée par le puits extérieur étant découverte, l'usage de ce puits leur eût été rendu impossible.

Ce qui n'est pas le moins étonnant, c'est qu'à l'un des orifices l'eau affleure et même déborde le long d'un éboulis tandis qu'à l'autre situé à un mètre au plus du premier, l'eau n'est pas visible. Il y a donc dans le plan d'eau à un mètre de distance, une différence de niveau de près de 0 m 50. Explique ce fait qui pourra.

La profondeur des puits est d'environ quatre mètres. Quant à la nature du terrain, il s'agit d'un schiste dur mais assez fossile et présentant de très nombreuses failles.

Il a été taillé comme dans le grand souterrain-refuge de Cirières (Deux-Sèvres), par trois instruments - les mêmes probablement pour les deux souterrains et qui ont, ici comme là, laissé des traces très nettes et parfaitement reconnaissables. L'un de 3 à 4 centimètres de large utilisé dans les parties moins dures, l'autre de 0 m 01 et le troisième en pointe, laissant une marque analogue à celle que ferait une petite pioche triangulaire. Cet instrument a servi seul pour creuser les parties les plus résistantes.

Enfin, je dois signaler le système des barricades. Elles étaient placées à l'entrée des évasements qui ont été ménagés sur plusieurs points des galeries. On en trouve de deux sortes.

D'abord des rainures profondes larges de 3 à 4 centimètres et creusées des deux côtés de l'endroit qu'il s'agissait de fermer, depuis le sol jusqu'à la voûte. On se demande même comment il était possible d'y introduire une trappe.

Ailleurs il existe le système classique d'un trou profond d'un côté correspondant à un autre trou en face, lequel se prolonge par une rainure où glissait le morceau de bois avant d'occuper sa place définitive. Cette rainure est même plus haute que le trou lui-même, ce qui rendait la fermeture plus solide en obligeant à la faire en deux temps : premier temps, glissement du bois dans la rainure, deuxième temps, enfoncement du bois de haut en bas jusqu'au trou creusé en face de celui de l'autre paroi.

Il n'y a pas de placards ou emplacement à provisions, mais j'ai remarqué deux anfractuosités assez réduites, permettant cependant à un homme de s'asseoir sur le côté de la galerie.

J'oubliais de signaler la forme de la voûte beaucoup plus ogivale qu'à Cirières et même en certains endroits se terminant sous un angle qui ne doit pas être supérieur à 30°. Enfin, il existe un passage étranglé d'environ 0 m 50 de long et qu'on ne peut franchir qu'à plat ventre.

Il y a donc dans ce souterrain, tout un ensemble de caractères identiques à ceux que l'on observe ailleurs, ce qui autorise à croire que tous ces ouvrages sont de la même époque (galeries tortueuses avec chambres, cheminées d'aération, passages étroits ou difficiles, barricades, etc.)

D'autre part, il présente des particularités, j'allais dire des perfectionnements, qui semblent lui assigner un âge relativement récent notamment : entrée par un puits, piège défendant cette entrée et prouvant qu'elle est bien une entrée primitive, puits d'alimentation intérieurs).

 

Réaumur souterrain-refuge suite

 

C'est par la concomitance de ces deux groupes de caractères que le souterrain-refuge de Réaumur me semble exceptionnellement intéressant.

Si, à l'exemple de tant de souterrains ... et d'humains, il ne livre pas le secret de son âge, du moins laisse-t-il une lueur vague pénétrer les ténèbres dont ce secret demeure entouré.

 

Quel que soit d'ailleurs leur âge, les souterrains-refuges sont un témoignage admirable de l'ardeur au travail et de la patience de ceux qui les ont établis. Imagine-t-on le nombre de corbeilles de terre qu'il a fallu véhiculer à bras sur un parcours long et difficile jusqu'à l'extérieur ! Et quelle ingéniosité dans l'aménagement des pièces, barricades, obstacles de toute espèce, bref, dans tout l'ensemble du plan.

Il est vrai qu'il s'agissait pour nos ancêtres du struggle for life, stimulant vieux comme l'humanité, mais qui ne perdra jamais rien de sa puissance et de son énergie.

Comte de Tinguy
(Extrait de la Revue du Bas-Poitou, liv. 1, 1932)