1800 - Quatre meurtres qui furent commis au passage fameux et redoutable de Pontsal, sur la route d'Auray à Vannes, produisirent un effet profond sur le peuple morbihannais et ranimèrent un peu dans son esprit les tendances à la révolte. Ces évènements eurent alors une assez grande portée.

 

Auray Pontsal


Le premier en date fut aussi celui qui passa le plus inaperçu et qui parut le moins injustifiable.


Le 20 mars 1800 (29 ventôse, an VIII), LAURENT LE MONTAGNER de Ploemeur, probablement Chouan insoumis, était transféré de la prison d'Auray à celle de Vannes pour passer en conseil de guerre ; la levée d'écrou fut faite sur un ordre remis la veille à Joseph Philippe, brigadier de gendarmerie à cheval et au sergent commandant l'escorte désignée. Ces deux gradés partirent à la tête du détachement composé de quatorze grenadiers.

Arrivés en haut de la rude montée de Pontsal, Philippe, le sergent et deux soldats se trouvaient à deux cents mètres en avant du reste de la troupe quand ils entendirent tout à coup deux coups de fusil dans la taille, à gauche du grand chemin. - "Il faut voir ce que c'est", - dirent les hommes qui marchaient avec les chefs et ils montèrent sur le talus qui bordait la route. Aussitôt deux nouveaux coups de fusil éclatèrent. Le sergent, le brigadier et les deux soldats revinrent sur leurs pas et rejoignirent le gros de l'escorte. On leur montra le prisonnier gisant inanimé. Voici le récit qu'on leur aurait fait. Quand les deux premières détonations eurent retenti, il aurait cherché à fuir, se serait même échappé jusqu'à ce que deux balles, tirées sur lui, l'eussent frappé et abattu. Aussitôt Philippe et le sergent dressèrent leur procès-verbal, conformément à la loi du 4 vendémiaire an VI qui en prescrivait un aux gardes d'un prisonnier en cas d'évasion. Cette pièce qu'on eût dû déposer entre les mains de l'accusateur public, ne fut remise qu'à l'autorité militaire, puisque le Morbihan se trouvait hors la Constitution. Le cadavre resta quatre jours sans sépulture, comme oublié ; l'acte qui en constatait le lieu ne fut dressé que le 24 mars (3 germinal).


Massacrer un prévenu en cours de route, sous le prétexte qu'il avait cherché à fuir, ou que l'escorte avait été attaquée, pouvait presque passer pour une exécution légale sous la première république. Le représentant Brüe, délégué de la réaction thermidorienne, en avait donné l'exemple en février 1795, sur la personne d'un chef de Chouans nommé Calan, tout en protestant naturellement de sa modération, de son humanité et de son respect des formes légales. De nombreux militaires, officiers ou sous-officiers commandant des détachements, ne s'étaient pas fait faute, dans la suite, d'agir comme ce conventionnel et leurs victimes, prêtres, insurgés ou simples prévenus, ne se comptaient plus.

De nouveau, en octobre 1799, quand on avait appliqué pour la première fois la loi des otages à l'occasion de l'arrestation de quatre Chouans, le Département avait dû retirer la prime, d'abord octroyée aux capteurs, parce que ceux-ci avaient massacré leurs prisonniers en route, et toujours sous le même prétexte : tentative de fuite. Voici enfin LE MONTAGNER ajoutant son nom au long nécrologe des victimes immolées illégalement, sous le couvert de cette commode excuse. Il faut toutefois le reconnaître : le général Debelle ne passa pas ce fait sous silence, mais il le raconta de la façon suivante dans un bref rapport du 24 mars (3 germinal) : - "Le Chouan Laurent Tranche-Montagne était conduit à Vannes, quand cinq cavaliers ont essayé de l'enlever. Il a été tué avec deux autres hommes." On voit si ce récit est aisément conciliable avec la déposition du brigadier Philippe que nous venons de résumer.

 

PRISONNIER VENDÉEN

 

Moins de quatre semaines après, le 15 avril 1800 (25 germinal, an VIII), trois autres individus périssaient au même endroit d'une façon sans doute analogue. C'étaient les nommés FRANÇOIS RENAUD, dit LANGUEDOC, JEAN-JACQUES HULBRON et LOUIS BODIC. La veille Guérin, commandant la place et arrondissement d'Auray avait donné l'ordre, au même brigadier Philippe ou à tout autre en son absence, de décrouer ces trois hommes et de les remettre au sergent commandant le détachement qui partait pour Vannes. Le lendemain, on les trouva morts tous trois dans l'avenue de la maison de Pontsal, près la grande route d'Auray à Vannes. Comme le brigadier de gendarmerie n'avait point accompagné le détachement et que l'autorité militaire restait muette, on ne put jamais en savoir davantage, mais leur histoire est évidemment identique à celle de LE MONTAGNER. Des Chouans avaient tiré sur le détachement, les prisonniers s'étaient mis à fuir et on les avait tués : tel dut être le prétexte de l'assassinat ; telle dut être, s'il y en eut, la substance du rapport dont nul fonctionnaire civil ne put prendre connaissance, puisque le département était hors la Constitution. - Mais y en eut-il ? - Ce qui est certain, c'est que nulle trace n'en est restée et il est fort probable qu'aucun document de ce genre n'a jamais été rédigé. ...

Extrait : Morbihan et la chouannerie morbihannaise sous le Consulat - Émile Sageret - Tome II - 1911