Auvers-le-Hamon

 

M. René Daugré, jeune ecclésiastique natif de Sablé, exerçait les fonctions de vicaire à Auvers-le-Hamon, lorsque la révolution française donna le signal de la persécution contre l'Église de Jésus-Christ.


Pour en éviter les coups, le pieux lévite n'avait que trois moyens ; de fuir une patrie ingrate, de se confier à la garde des fidèles, ou de déshonorer par le serment schismatique une carrière si saintement commencée. La foi catholique était trop enracinée dans son âme, pour qu'il la trahît par un serment sacrilège, et ses enfans spirituels étaient trop chers à son coeur, pour qu'il songeât à les abandonner. Il ne lui restait plus qu'une ressource ; celle de vivre caché pour les méchans, mais toujours prêt à voler au secours de ses frères.


Assez long-tems il exerça ainsi, dans un admirable secret, son zèle apostolique ; mais la divine providence voulut faire briller son héroïque charité sur un plus vaste théâtre ; elle voulut renouveler en sa personne tout ce que l'histoire des premiers martyrs nous offre de plus sublime et de plus attendrissant.


Un homme qui, pendant plusieurs années, avait été le témoin de ses vertus sacerdotales ; un malheureux qu'il ne faut point maudire, puisque notre saint prêtre supplie si instamment de lui pardonner, puisque sa victime l'a béni, l'a tendrement embrassé, avant sa mort, puisque le ciel lui-même s'est chargé de le punir, comme nous le raconterons tout-à-l'heure ; un déserteur, dont le nom nous est connu, caché dans le même lieu que le ministre de Jésus-Christ, accueilli avec lui par l'hospitalité chrétienne, se laisse enfin succomber à la tentation de le perdre, et ne craint pas de racheter sa liberté au prix du sang innocent. Le gouvernement, dans ces jours déplorables, promettait une grâce absolue à tout déserteur qui dénoncerait un prêtre et assurait en outre à tous les délateurs une somme de cent francs, en récompense de leur perfidie.


L'indigne compagnon de M. Daugré trahit leur retraite commune. Elle est bientôt entourée des soldats de la république.


Le 19 septembre 1793, sur les dix heures du soir, le prêtre catholique est saisi dans la métairie de la Monnerie, à Souvigné, près Sablé, par un détachement d'une troupe stationnée à Auvers-le-Hamon, et composée de tout ce qu'il y avait de brigands à six lieues à la ronde.


Peu s'en fallut qu'il ne fût massacré dans le cours de cette pénible nuit qu'il passa au milieu d'eux. Plusieurs fois ses féroces gardiens, en le conduisant à Auvers, voulurent l'immoler à leur rage républicaine ; mais un d'entre eux dont le nom doit être honoré, Joseph Macraigne, s'y opposa toujours fortement et parvint à empêcher un assassinat odieux. Ce ne fut pas sans peine ; car il fut souvent obligé de se mettre au-devant des coups et jura de mourir en défendant l'homme de Dieu, si l'on attentait à sa vie. Cet honnête citoyen eut la consolation de le remettre sain et sauf entre les mains des juges ; mais hélas ! il n'eut point celle de le voir échapper au supplice.


Ce fut dans cette nuit douloureuse, au milieu de ces tigres altérés de sang, que la pieuse victime médita son testament, monument admirable de son humilité, de sa charité, de son courage héroïque.


Dès le matin du jour suivant, on s'empressa de le conduire à Sablé. Sachant qu'il ne tarderait pas à comparaître devant ses juges, il demanda, du fond de sa prison, quelque tems pour préparer sa défense. On n'osa lui refuser cette justice. Il employa le peu d'heures qu'il avait obtenues à écrire un discours qui fit trembler sur leurs sièges les membres du tribunal sanguinaire. L'innocence du juste y était pleinement démontrée, et l'on crut un instant qu'elle serait hautement proclamée par ses juges. Tous parurent visiblement ébranlés ; mais le fanatisme révolutionnaire étouffant en eux jusqu'au dernier sentiment d'humanité, l'emporta sur le respect que venait de leur commander la vertu, et ils prononcèrent l'arrêt de mort, au milieu de l'indignation publique. Dans ce moment même, le condamné découvre au sein de la foule le misérable qui l'avait trahi ; il s'élance dans ses bras, le serre tendrement contre son coeur, lui proteste solennellement qu'il lui pardonne, et lui dit avec bonté qu'il va prier Dieu pour son salut.


En sortant du tribunal, l'humble disciple du Dieu crucifié, saluait affectueusement tout le monde et souriait même à ses bourreaux. Il donna malheureusement son éloquent discours à un républicain qui se trouva près de lui, et qui le jeta au feu par un superbe mépris.


De retour dans ses fers, il ne cessa de vaquer à la prière et ne pensa plus qu'à consommer saintement son sacrifice. Il voulut, avant de mourir, voir un prêtre sexagénaire, nommé M. Richard, à qui l'on avait donné sa chambre pour prison.


Voici la lettre qu'il adressa à ce sujet aux membres du district :

"La paix du Seigneur soit avec vous.
J'ai l'honneur de présenter mes très-humbles respects aux citoyens du directoire du district de Sablé.
Je les prie de vouloir bien permettre au citoyen Richard, prêtre, de venir m'assister de ses conseils et de son ministère. Ils voudront bien observer que ce n'est point une fonction publique que je demande de lui, mais une simple visite dans ma prison. J'ose espérer qu'ils ne refuseront pas le dernier voeu de celui qui meurt avec respect et amour en Jésus-Christ.
Leur très-humble et obéissant serviteur,
DAUGRÉ, prêtre.


Ses voeux furent accomplis. M. Richard obtint la permission de visiter la victime.


Dans l'intervalle qui s'écoula de son jugement à sa mort, le confesseur de Jésus-Christ écrivit son testament, et plusieurs lettres adressées aux auteurs de ses jours et à d'autres personnes de sa famille. On ne peut lire ces pièces intéressantes sans un profond attendrissement.


Nous éprouvons une douce consolation à en mettre quelques unes sous les yeux du public.


Testament de M. René Daugré, prêtre du diocèse du Mans, guillotiné à Sablé, en haine de la Foi.
Le 23 septembre 1793.
Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

Mes très-chers Parens, quand vous recevrez cette dernière lettre j'aurai sans doute paru devant le tribunal de Dieu. Il paraît que la loi du moment me condamne et que je ne tarderai pas à subir une mort que je regarde comme heureuse, si elle peut servir d'expiation aux fautes nombreuses que j'ai eu le malheur de commettre. Mais qu'est-ce que la mort, une seule mort pour réparer tant d'outrages, et si les miséricordes de Dieu n'étaient pas infinies, pourrais-je espérer qu'elle pût suffire à une si grande réparation ?

C'est cette espérance qui me console et me soutient. Prêt à rendre mes comptes devant le terrible tribunal de Dieu, j'ose me jeter entre ses bras, lui rappeler que mon âme a coûté tout le sang de son fils Notre-Seigneur Jésus-Christ ; et plus mes crimes sont énormes plus sa miséricorde éclatera s'il veut bien me pardonner.

Mais je ne remplirais pas toutes les obligations que me dicte ma conscience dans ces derniers momens, si je ne réparais autant qu'il reste encore en mon pouvoir, tous les péchés et les scandales que j'ai causés.

Je vous prie donc au nom de toute la tendresse que vous avez toujours eue pour moi, et au nom de mon salut éternel, d'accomplir, autant que vous le pourrez, les derniers voeux que je consigne dans cet écrit.

D'abord de demander pardon à toutes les personnes avec qui j'ai vécu jusqu'à ce jour, des mauvais exemples que je leur ai donnés, des discours, des actions et omissions par lesquels j'ai pu les scandaliser ; les priant de ne pas s'autoriser sur ma conduite, mais bien de s'en tenir toujours aux bons principes qu'ils ont reçus dans leur enfance, et surtout aux avis et exhortations des prêtres qui les dirigeaient et qui n'avaient pas de peine à valoir mieux que moi.

Secondement, je vous prie également de remettre aux personnes ci-après dénommées les sommes qui suivent et dont je reconnais leur être redevable, observant que toutes les dettes étant anciennes, je les ai toutes contractées en argent ; en vous en remettant pour la liquidation aux conseils que vous pourrez prendre là-dessus.

A Mlle Marie Hubert, marchande la somme de douze livres, ci ... 12 l.
A M. Chantelou, apothicaire, même somme, ci ... 12
A M. Hannuche, doyen de Sablé, ou à sa famille, vingt-quatre livres, ci ... 24
A M. Chevreuil, ancien vicaire de Sablé, ou à sa famille, quarante-huit livres quinze sous, ci ... 48 15
A M. l'abbé Bouvet, vicaire d'Auvers, ou à sa famille, la somme de trente-six ou soixante livres, ne me rappelant pas bien au juste ce qu'il m'a prêté, ci ... 36 ou 60
A M. de Brullon, de Veaux, la somme de dix-huit livres, ci ... 18
A l'abbé Desgraviers, vingt-une livres, argent prêté, ci ... 21

Et comme il me reste encore des dépôts que je n'ai point acquittés, et que je désire qu'on prie pour moi le Dieu des miséricordes, je vous prie encore, mes très-chers parens, d'acquitter avec beaucoup de soin et d'exactitude, aussitôt que vous pourrez en trouver l'occasion, les deux articles ci-après, SAVOIR :
1° De donner pour la rédemption des captifs, la somme de vingt-une livres, ci ... 21
Pour les messes, ou qui me restent à acquitter ou que je désire être dites pour le repos de mon âme, une somme que je ne puis connaître, mais que je vous prie de faire monter à quatre cents messes.
Vous suppliant d'oublier tous les désagrémens que je vous ai causés pendant le cours de ma vie, mes désobéissances, manques de respect et de soumission, vous demandant à genoux que vous me les pardonniez, afin que j'en obtienne plus aisément le pardon devant Dieu.

Ne considérez pas, je vous prie, la quantité de la somme que tous ces différens articles demandent ; ne songez qu'à votre amour pour moi, et que toutes les considérations d'intérêt cessent devant le prix que mon âme a coûté à Notre-Seigneur Jésus-Christ, quand cette somme pourra, comme je n'en doute point, contribuer à la sauver.

Je prie ma très-chère tante à qui cette lettre s'adresse comme à vous, mes très-chers père et mère, de vous aider à remplir ces différens objets. Je ressens la plus vive reconnaissance pour tous les bienfaits dont elle n'a cessé de me combler pendant ma vie, je la prie de les continuer encore après ma mort ; et comme je ne doute point qu'elle n'ait toujours eu en vue la plus grande gloire de Dieu dans tout ce qu'elle a fait pour moi, je ne doute pas davantage qu'elle ne se prête de bon coeur à l'accomplissement des dernières prières que je lui fais.

Je prie mes chères soeurs et mes chers beaux-frères, d'oublier tous les désagrémens que je leur ai causés, ainsi que tous les scandales de ma vie passée. Je les invite au nom de toute la tendresse que je ressens pour eux à vivre en bonne union et bonne intelligence entre eux, à ne jamais manquer au respect et à l'obéissance qu'ils doivent à nos chers père et mère, ainsi qu'à toute notre chère famille. Qu'ils songent souvent que Dieu ne répand ses bénédictions que sur les bons ménages et sur les enfans qui aiment et respectent leurs parens ; qu'ils s'accoutument de bonne heure à regarder tout ce qui est sur la terre comme caduc et périssable, à ne s'attacher qu'à Dieu pour lequel nous avons été tous créés, qui seul peut remplir notre coeur, en nous consolant dans nos peines, nous secourant dans nos dangers, nous soutenant au milieu des tentations qui affligent notre coeur et notre foi, et enfin nous conduire jusqu'à lui qui est le seul vrai bien et la vie.

Je prie tous mes oncles et tantes d'oublier tous les torts que j'ai eus à leur égard, et je meurs pénétré pour eux de respect et d'amitié. Mes cousins et cousines me sont également chers ; je me recommande à leurs prières ainsi qu'à celles de toute ma famille. Et vous, mes chers père et mère, ainsi que ma chère tante, vous qui m'avez tant aimé et à qui ma mort va causer une si sensible douleur, faut-il que ce soit moi qui vous console ! Je meurs plein de confiance en les miséricordes de Dieu, tôt ou tard, il eût fallu nous séparer ; et si la manière violente qui va terminer ma carrière, a quelque chose d'horrible pour vous, songez que c'est Dieu qui me l'a choisie, et qu'elle était peut-être pour moi la seule voie d'arriver à lui, soumettez-vous à ses impénétrables décrets et occupez-vous moins à me regretter qu'à le prier de me faire miséricorde.

Vous voudrez bien encore remettre un gilet de molton, ou la somme qu'on vous demandera pour ce, à l'homme qui vous remettra ma veste et mon gilet rouge.

Je vous prie et vous exhorte dans toute la sincérité de mon coeur de ne conserver jamais aucun désir de vengeance, ni contre ceux qui ont ordonné ma mort, ni contre ceux qui en ont exécuté l'arrêt.

Pardonnez-leur le chagrin qu'ils vous auront causé, comme je leur pardonne moi-même dans ces derniers momens où nous ne pouvons espérer de miséricorde, si nous ne pardonnons à nos ennemis ; tâchant autant que je puis de me conformer en cela à l'exemple de Notre-Seigneur Jésus-Christ, pendant qu'il expirait sur la croix.

Si vous avez occasion de voir le plus jeune de ceux avec qui j'ai passé quelque tems à mon retour de Paris, rappelez-lui les observations que je lui fis avant de le confesser et dites-lui bien que je le prie de les rendre publiques. Je me recommande à ses prières, je me recommande également à celles de tous nos bons amis, de toutes les personnes à qui j'ai pu être de quelque utilité et de celles même que j'ai pu confesser, les suppliant très-humblement de me pardonner.

Je prie encore, avant que de finir, le Dieu de miséricorde de vouloir bien me regarder dans sa justice, et de ne pas me traiter selon mes iniquités ; mais de vouloir bien envisager d'un oeil propice et paternel le faible sacrifice de mes jours et les larmes et les prières des âmes pieuses à qui je me recommande sur la terre, comme aux âmes bienheureuses, et particulièrement à la vierge Marie, mère de Notre-Sauveur Jésus-Christ, qui sont déjà en possession de l'heureuse éternité après laquelle j'ose soupirer quoiqu'indigne. A Auvers-le-Hamon, le 19 septembre 1793. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, mes très-chers parens, votre très-humble et obéissant fils, R. Daugré, prêtre en Jésus-Christ.

P.S. J'oubliais de vous dire que j'ai reçu de très-bons traitemens de ceux même qui m'ont fait prisonnier, que je leur dois une reconnaissance que les circonstances ne me permettront sans doute pas d'acquitter, mais que je vous prie de leur témoigner pour moi. Le commandant Macraigne, de Sablé, surtout, a eu pour moi des attentions incroyables, il n'a pas dédaigné de me traiter en ami ; j'ai plusieurs fois senti couler ses larmes au milieu de ses embrassemens, et je tairais le plus intéressant, si je ne vous disais qu'il a eu la générosité de s'offrir à mourir à ma place. Le tems presse ; il ne m'en reste pas trop pour me préparer à paraître devant un Dieu que je souhaite ne trouver que miséricordieux, mais dont j'ai tant de raison d'appréhender la justice.

Adieu, pardonnez-moi et surtout priez pour moi, R. DAUGRÉ, prêtre en Jésus-Christ."


Qui n'admirera avec nous, la piété, la charité, la résignation, l'humilité, la délicatesse de cette belle âme qui ne peut comprendre comment une mort si peu douloureuse peut effacer tant de péchés, qui sollicita si ardemment le pardon de ses bourreaux, qui pressa si vivement sa famille d'acquitter ses engagemens jusqu'à la dernière obole !


Il manifestait les mêmes sentimens, lorsque ses parens allaient le visiter dans ses fers. En les voyant tristes et baignés de larmes, il s'efforçait de les consoler ; il les assurait qu'il était lui-même rempli de consolation ; qu'il donnait sa vie avec joie pour la gloire de la religion et l'édification des fidèles ; mais que sa joie ne serait pas complète que quand ils lui auraient promis du fond du coeur de pardonner à son dénonciateur, à ses juges, à tous ses ennemis. ...


Le généreux confesseur ne soupirait qu'après l'instant de son martyre. Il se plaignait amoureusement du retard que les hommes apportaient à sa mort. Ce moment, si affreux pour les méchans et si désiré pour les justes, arriva enfin.

Le 23 septembre 1793, à trois heures et demie du soir, il fut tiré de sa prison, et conduit à l'échafaud qu'il monta d'un pas intrépide. Il demanda au bourreau comment il doit se placer sur la machine fatale, obéit sur le champ à ses ordres et reçoit le coup de la mort avec une héroïque résignation. Jamais celui-ci n'avait été témoin d'un tel courage. Quelque accoutumé qu'il fût à verser le sang des chrétiens, il se trouva si frappé de la sainte intrépidité du martyr, qu'il ne put s'empêcher de dire à plusieurs personnes : "J'ai plusieurs fois admiré la fermeté des victimes que j'ai exécutées ; mais aucune ne m'a fait autant d'impression que M. Daugré".

 

ACTE DECES RENÉ DAUGRÉ


Le héros chrétien fut immolé dans sa vingt-huitième année. Son corps fut inhumé dans l'enceinte du cimetière de Sablé, consacré à la sépulture des ecclésiastiques.


Le traître qui l'avait livré prit du service dans les colonnes mobiles de Sablé. Rentré à Auvers, dans l'année 1800, il fut tué par un chasseur du pays qui poursuivait une pièce de gibier. Ainsi périssent presque tous les méchans !


Les Martyrs du Maine par Théodore Perrin - 1830