Paris, 7 décembre

Nouis lisons dans le Siècle qu'un sieur et dame Granger, propriétaires d'un établissement, rue des Roziers, n° 17, dans lequel ils n'ont pris pour apprentis que des enfans dont les familles habitent hors Paris, rédigeant eux-mêmes l'acte par lequel ces enfans leur étaient donnés en apprentissage, profitaient de l'autorité qu'ils avaient sur eux pour séquestrer ces jeunes enfants, les nourrissaient d'une manière insuffisante et avec de mauvais alimens, les astreignaient à un travail au dessus de leur force, depuis 5 heures du matin jusqu'à 11 heures du soir, et les condamnaient pour les moindres fautes aux châtimens les plus cruels. Leurs plaintes, long-temps étouffées, furent enfin entendues de dehors, et l'autorité avertie par la clameur publique, et après un sérieux examen, mit en arrestation les époux Granger, ainsi qu'un nommé Jules Granger, leur associé.

 

enfants pauvres

 

Les trois prévenus ont comparu le 26 et 28 novembre, devant le tribunal de police correctionnelle. Nous extrayons des débats les faits les plus importans de la cause :

Le premier enfant appelé est un nommé Lapierre, âgé de 18 ans ; mais sa constitution est si frêle qu'il ne paraît pas âgé de plus de 12 ans. Il rapporte au tribunal que la nourriture insuffisante se composait presque exclusivement de légumes ; qu'on leur donnait du pain bis et humide, dont on retirait le moisi ; qu'ils couchaient dans un grenier, sous les tuiles ; qu'il a vu attacher un de ses camarades, le petit Garrique, au pied d'une table, et qu'il l'a entendu se plaindre qu'on lui avait brûlé une partie du corps avec un fer rouge ; que madame Granger est la personne qui a fait cette brûlure. Il ajoute qu'il a vu cette femme donner le fouet à plusieurs enfans avec un nerf de boeuf, et qu'ensuite on les lavait avec du sel et du vinaigre.

La femme Anesse, cuisinière pendant huit mois des époux Granger, déclare qu'elle a retiré son fils de cette maison parce qu'on le frappait ; qu'on avait donné ordre de mettre du nénufar dans le pain. Elle atteste que le jeune Garrique a passé une nuit, au mois de novembre, dans la cave, attaché à un poteau.

Le petit Garrique dépose que M. Jules Granger le battait avec une trique, un nerf de boeuf, ou un bâton, ou une grosse baguette de jonc ; qu'une fois madame Granger lui a donné vingt coups de baguette et M. Jules Granger vingt coups aussi, et qu'on l'a ensuite lavé avec du vinaigre ; qu'un jour, il se sauva, mais qu'on le fit rattraper par un de ses camarades, et que pour le punir, il reçut de madame Granger quarante coups, de M. Jules Granger, soixante-dix, et de M. Granger, trente. Il ajoute qu'un jour on l'a déshabillé, qu'on lui a fermé les yeux et la bouche, qu'on l'a attaché à une table, et qu'alors madame Granger l'a brûlé avec un tisonnier rougi, et que le soir on l'a attaché à la cave à un anneau, avec une chaîne à chien, et qu'il est resté dans cet état jusqu'au lendemain 6 heures.

M. le Président : Quand on vous a brûlé, vous avez dû vous débattre ?

Garrique : Monsieur, on me tenait ; ils étaient quatre : Édelin, Joseph, Charles et Félix, mes camarades ; ils pleuraient, ils ne voulaient pas ; mais on les a menacés de les battre aussi ; alors on m'a brûlé ; ça m'a fait beaucoup de mal, et j'ai été plusieurs jours sans pouvoir uriner.

Un enfant, le petit Victor, a été forcé de manger ses excrémens.

Le petit Édelin affirme qu'on faisait battre les enfans les uns après les autres, qu'ils donnaient tous au patient chacun cinq coups.

M. le Président : Combien étiez-vous ? - R. 36.

Le jeune Brot dépose qu'il n'a mangé qu'une seule fois de la viande pendant cinq mois.

Le tribunal a condamné la femme Granger à deux mois de prison, et Jules Granger à un mois, et tous deux aux frais.

Extrait : L'Écho d'Ancenis - 1ère anne - 1839 - Jeudi 12 décembre