LE MANS

 

Peu d'habitants du Mans pensent, en traversant la place des Jacobins, qu'il existait en ce lieu, avant la Révolution, un couvent célèbre, où se trouvaient de savants professeurs d'éloquence, des théologiens distingués, des prédicateurs consommés, des érudits et de vaillants athlètes de la foi.

Les Jacobins, de l'ordre de saint Dominique, nommés aussi Frères Prêcheurs, furent appelés au Mans, vers 1219, par Jean de Tressan, Troeren ou de Trohesne, seigneur anglais, comte prétendu du Mans, suivant un manuscrit du XVIIe siècle. Les constructions du couvent furent terminées en 1229, Jean de Tressan, qui avait donné l'enclos, fut inhumé dans le choeur de l'église. Maurice, évêque du Mans (1216-1231), fit don de l'ancienne église de Notre-Dame-des-Marais, située dans la vallée de Misère, aujourd'hui rue Robert Garnier, terrain bas et marécageux ; les chanoines de Saint-Julien leur accordèrent des pièces de terre, une place, un cimetière et des maisons ; enfin le roi saint Louis, les habitants de la ville du Mans et des pays voisins aidèrent à l'achèvement des bâtiments.

En 1230, il se tint au couvent un chapitre général de la province de France, et en 1491, seize cents religieux se pressèrent dans les cloîtres en chapitre général.

 

LE MANS 3

 

Le couvent des Jacobins fut bâti sur les ruines d'un amphithéâtre romain, construit vers le premier siècle ; il fut démoli à une époque que nous ne pouvons préciser.

Au XVe siècle, à l'époque des guerres entre les Français et les Anglais, ces derniers dévastèrent le couvent des Jacobins et emportèrent les titres, qu'ils mirent dans la tour de Londres, dans une armoire sur les fenêtres de laquelle un Manceau a vu écrit : ARCHIVES DE LA VILLE DU MANS.

L'établissement de la Réforme fut, en 1515, un sujet de trouble pour le couvent ; Me Pierre de Courthardy, juge du Maine, fut chargé de "réintroduire les Réformés, qui en "estoient sortis à cause de la peste, un prieur en estant mort, les anciens y estant restés et armés avec quelques séculiers ; mais ledit juge fit rompre la porte ; les anciens religieux s'enfuirent aux Cordeliers par-dessus le mur, ils furent pris et menés en les prisons royales de l'Évêque - celles du couvent étant rompues - et déclarèrent que les reliques et calices avoient esté transportés à Angers."

L'église des Jacobins fut peinte en 1530 par un religieux flamand et par le P. F. René Hureau, religieux du couvent. On y voyait les armoiries de René, roi de Sicile et comte du Mans, du cardinal de Luxembourg, de Louis de Bourbon, évêque du Mans, et de la maison de Viré et de Courthardy. En 1535, les dortoires furent réhaussés et augmentés ainsi que les cloîtres.

 

COUVENT DES JACOBINS LE MANS EGLISE

 

Du côté "de la Trinité de l'Église" il y avait huit chapelles qui furent commencées l'an 1537 "avec les libéralités de la ville, du païs et des chanoines de Saint-Julien, à la "charge de donner droit de sépulture à leurs domestiques et aux confrères des Ardents".

Le plus bel ornement de l'église était le magnifique jubé d'ordre corinthien qui fut commencé en 1553, par Boisselerat, architecte-sculpteur, né au Mans, et achevé en 1555. Il coûta 950 livres et une année de nourriture aux ouvriers.

En 1562, à la prise du Mans par les calvinistes, Charles de l'Anglée-Menardière, suivi d'une troupe de cinquante soldats, enfonça la porte du monastère, tua plusieurs religieux, maltraita les autres, fit enlever les grains, vins et autres provisions, mit tout au pillage ; la bibliothèque, remplie de rares et précieux manuscrits, fut brûlée, les vases sacrés brisés, les magnifiques verrières qui décoraient l'église détruite ; jusqu'aux ornements des tombeaux qui furent volés ; les soldats tentèrent de mettre le feu aux principaux bâtiments et ne réussirent qu'à endommager des constructions de peu d'importance. Le jubé fut sauvé, parce que M. de Vignoles, l'un des chefs calvinistes, voulait le conserver pour le mettre à sa maison du Louvre, qui lui appartenait, place Saint-Pierre. La perte occasionnée au couvent des Jacobins par les calvinistes est évaluée à 30.000 livres, et celle par les Anglais au XVe siècle, à 15.000 livres.

Après que les calvinistes eurent quitté le Mans, les religieux jacobins rentrèrent dans leur pauvre maison et se préparèrent à la réparer, mais en 1581, la peste enleva onze religieux, tous prédicateurs, les autres prirent la fuite et laissèrent le couvent au pillage.

Quand la ville du Mans fut assiégée par Henri III (1589), le couvent souffrit beaucoup ; toutes les chambres des hôtes, infirmeries, pressoirs, logis, etc., furent brûlés par ordre de M. Bois-Dauphin, gouverneur de la ville ; la maison fut mise à sac, les religieux l'ayant délaissée, les Anglais s'y installèrent.

En 1609, les religieux réparèrent l'église, les chaires du choeur, les tableaux du Rosaire, "les autels, les chambres des hôtes et les infirmeries furent refaits et d'autres bâtiments furent réédifiés". En 1674, on refit "le grand hôtel, l'autel de la Trinité, la chaire du prédicateur, la porte du couvent pour entrer dans le cloistre".

D'après le manuscrit de frère Antoine de Sienne, l'église des Jacobins "contient sept autels, savoir ; le grand autel, qui a pour titre le mistère de l'Assomption, du Rosaire et de saint Jacques le Majeur, l'autel de la Trinité où est la confrérie de saint Jean-Baptiste ; les deux du Jubé, l'un de la Résurrection, l'autre de N.-D. de Pitié, et les trois autres de sainte Marguerite, de sainte Anne avec saint Sébastien, et le dernier à un pilier appelé N.-D. de Toutes-Aides de deux chapelles, la première de N.-D. de Lorette, qui a esté faite en 1525, du don de Me Pierre de Courthady et de Jacquine Auvé, sa femme, qui nous ont imposé cette prose qu'on chante tous les soirs après Complies ; Benedicta ex Calorum. Les hérétiques ont emporté le mausolée qui y estoit et qui estoit en cuivre. La seconde chapelle qui s'appelle dorée, dédiée au nom de Jésus, a esté bastie et fondée par Me Jean Lair, receveur des tailles l'an 1631. Il y en a encore une petite proche la porte de N.-D. de Lorette, faite et fondée, par Me Pierre Le Vaier, Lieutenant Générale, dédiée à saint Charles ; on n'y dit point la messe à cause de sa petitesse et du faux jour, quoy qu'il en ait une de fondée, tous les dimanches on la dit au grand autel. La dédicace de notre église se célèbre le 8e de juillet, par tradition, ignorant le temps quand elle fut sacrée et dédiée."

Le 5 juillet 1783, le tonnerre tomba sur les cloches de l'église des Jacobins, dans le choeur, pendant que les religieux disaient leur oraison prêts à monter le saint ciboire.

A l'approche de la Révolution, le couvent fut envahi par les administrateurs et la Fédération.

Le 4 juin 1790, les électeurs de tous les districts du département de la Sarthe s'étaient rassemblés dans l'église des Jacobins, au nombre de cinq cent soixante, pour nommer trente-six députés pour le département.

Une dernière fête fut célébrée dans l'église - fête plus révolutionnaire que religieuse ; cependant, cette fois encore, on invoqua l'assistance du clergé. Le 6 juillet 1790, on fit célébrer une messe du Saint Esprit dans l'église des Jacobins. - Voici une partie de la cérémonie : "La garde nationale du Mans, les détachements étrangers et le régiment de Chartres s'assemblèrent en armes, à sept heures du matin, sur la place, et Messieurs les Députés de l'Assemblée Fédérative se rendirent, à sept heures précises dans l'église des Jacobins. M. de Fontenoy, un des députés du Mans, développa les sentiments religieux qui excitaient à consacrer par un hommage à l'Être suprême le premier moment de cette réunion". Le 30 avril 1790, deux officiers municipaux du Mans dressèrent inventaire des possessions territoriales et maisons des Jacobins, rentes constituées, legs, argenterie à l'usage du service divin, ornements d'église, lingerie, etc. En 1791 et 1792, on fit la vente du mobilier ; les religieux quittèrent leur communauté ; les immeubles furent adjugés comme biens nationaux en 1791, 1792, 1793.

M. Prudhomme de la Boussinière, l'évêque constitutionnel, revendiqua le couvent pour en faire son séminaire ; le 19 juin 1791, il y fit sa première ordination. A la fin de l'année 1798, le vieux monument tomba sous le marteau stupide des démolisseurs ; on ne respecta même pas les nombreux tombeaux de personnages illustres qui s'y trouvaient. Le Jubé, si digne d'être conservé, fut transporté dans une des allées des promenades pour orner une fontaine publique ; en 1813, il fut vendu par l'administration et détruit pour en avoir la pierre de taille.
La place des Jacobins a été établie sur l'emplacement d'une partie du couvent des religieux de l'ordre de Saint-Dominique.

 

le mans bataille

 

Le 10 décembre 1793, les Vendéens entrèrent au Mans ; l'armée républicaine les en chassa le 12 du même mois, après une sanglante bataille ; on s'empressa aussitôt de déblayer les rues, et quatre-vingt-quinze tombereaux transportèrent sur la place des Jacobins deux mille cadavres que l'on jeta dans deux fosses larges et profondes.

Pendant la bataille, vingt-deux Vendéennes, dont quelques-unes avec leurs enfants, s'enfuient par la route de Bonnétable. La municipalité du Mans les fait revenir. "Le bruit de leur arrivée avait assemblé les furies de Saint-Gilles, de Gourdaine et du Pré sur la place des Jacobins, où ces infortunées ne sont pas plutôt arrivées qu'elles sont fusillées et sabrées en groupe ; leur dépouille est abandonnée à ces harpies, qui avaient sollicité, dit-on, les hussards de les massacrer." (Essai historique et littéraire sur la ci-devant province du Maine).


F. LEGEAY
Revue illustrée des provinces de l'Ouest - Tome X - 1893