DOMFRONT3

 

Durant plusieurs années (1749-1763), une association de criminels répand la terreur dans la ville. De nombreux vols, commis avec une audace extraordinaire, déterminent le procureur du roi à faire publier un monitoire pour découvrir les coupables ; mais auparavant il lui faut l'autorisation de maître Julien-François Couppel, lieutenant civil et criminel de Domfront, qui rend une sentence favorable, dans laquelle se trouvent exposés les faits suivants :


Le 24 juin 1761, en la fête Saint-Jean, pendant les vêpres, ces malfaiteurs enfoncent les vitres du haut de la porte d'une maison située proche la Porte Ledin, pénètrent à l'intérieur, ouvrent une armoire avec une fausse clef, et volent l'argent qu'elle renfermait.


Dans le courant de janvier 1763, déguisés sous des robes de palais, portant perruque et bonnet carré, ils se promènent, sur les dix à onze heures du soir, autour de la maison d'une dame de la ville, dont le mari était mort depuis deux ou trois jours. Ce stratagème avait pour but d'intimider la maîtresse de maison, ainsi que ses domestiques, et d'empêcher les voisins de sortir de chez eux, afin d'avoir plus de liberté d'enfoncer les portes et fenêtres, volet, tuer et massacrer ceux qui se seraient trouvés à leur portée.


Au même temps, ils s'attaquent aux portes et fenêtres du château de Godras, et font tous leurs efforts pour les ouvrir, afin de voler les deniers royaux qui y sont déposés. Ne pouvant parvenir à leurs fins, ils vont forcer la porte de derrière d'une maison située proche la Porte de la Poterne, croyant que le maître de la maison et sa famille sont endormis.


Récemment encore (15 février 1763), dit la requête, les mêmes individus sont allés, sur les neuf à dix heures du soir, écouter à la porte d'une maison, où plusieurs personnes remarquables se divertissaient, et s'étant aperçus qu'un individu qu'ils avaient envie de cambrioler s'y trouvait avec sa famille, et qu'il ne devait rester personne à son logis, situé tout près de l'église, ils s'y rendent promptement, sautent par sur un mur, ouvrent la porte de la cour, brisent le gond d'un contrevent et cassent plusieurs carreaux de vitre. Ils vont entrer dans la maison, mais ils sont épouvantés par les cris d'une servante qui survient fort à propos.


Dans le quartier Notre-Dame, ils dévalisent une maison, et s'emparent de quantité de chemises, mouchoirs et bas, sortant de la lessive. Ces malfaiteurs avaient été rencontrés la même nuit, portant des lanternes sourdes, qu'ils dissimulaient sous un manteau ou redingote.


Non contents de fracturer les maisons, ils s'introduisent dans les jardins, où ils s'emparent de tous les légumes et fruits qu'ils peuvent emporter. Poussés par la méchanceté la plus noire, ajoute le procureur royal, ils cassent, brisent et arrachent ce qu'ils ne peuvent enlever, et qui faisait l'ornement des jardins.


Ce tableau, déjà fort peu édifiant, est complété par la dénonciation de personnes de l'un et l'autre sexe, qui attirent chez elles des jeunes gens, des servantes et des domestiques, favorisent leur libertinage, les engagent à voler tout ce qu'ils peuvent rencontrer chez leurs parents ou patrons, sous la promesse de récompenses, à tel point que, depuis moins de deux ans, ces sourtireurs se sont fait livrer par des enfants de bonne maison du linge, des meubles, du grain, du lard, du bois, du fil, du sel, de la cire, de la chandelle, du vin, du cidre et du pain ; ce qui prouve que tout leur était bon.


On a vu de ces criminels, dit encore le magistrat, qui, sous l'apparence de charité, sont entrés dans des maisons où se trouvaient des malades agonisants, sans connaissance ; et voyant toute la famille dans le trouble, se livrer à un pillage en règle.


Si de tels faits se commettaient impunément dans une ville comme Domfront, où les gens de police étaient en grand nombre, on se figure aisément ce qui devait se passer dans les campagnes, abandonnées à elles-mêmes et sans défense.

 

Notre-Dame-sur-l'Eau


Déjà, quelques années auparavant, sous prétexte de rechercher un trésor, des malfaiteurs avaient bouleversé le sol de l'église de Notre-Dame-sur-l'Eau, sans qu'aucune enquête eût pu faire découvrir les coupables. Le récit de cette profanation sacrilège nous a été conservé par le sieur Roussel de Boisroussel, procureur du roi, dans une requête adressée au juge de Domfront, tendant à user des moyens ordinaires (monitoires et autres) pour connaître les profanateurs. En voici la substance :


Au mois de mars 1749, une dame anglaise vint à Domfront, munie de pièces établissant qu'un trésor déposé par ses ancêtres, en 1450, existait dans l'église Notre-Dame. Autorisée sans doute à faire faire des recherches, elle dut s'adresser à des ouvriers peu scrupuleux, car ceux-ci, profitant de l'obscurité de la nuit et déguisés en moines et en ermites, fouilles les sépulcres de la chapelle des Douze-Apôtres, remuent les terres si avant qu'ils mettent à jour des cercueils, même des ossements, qui restent visibles les jours suivants.


Une grosse pierre grise, servant de tombeau devant l'autel de ladite chapelle, résiste aux efforts des chercheurs, si bien qu'ils sont obligés d'employer des boeufs et des chevaux, dont les pas se reconnaissent le long de l'aile droite de l'église, en entrant par la grande porte. Des poulains, propres à décharger des tonneaux de cidre, sont utilisés par les malandrins, qui les abandonnent ensuite dans la sacristie. Ils auraient, dit-on, découvert un grand trésor, consistant en deux barils pleins d'argent, qu'ils partagèrent entre eux. Ils se seraient vantés de leur trouvaille, et auraient même montré des pièces d'or en provenant.

 

Domfront Notre-Dame-sur-l'Eau


L'historien Caillebotte dit que l'infortunée Anglaise reconnut, mais trop tard, qu'elle avait mal placé son secret. Un monitoire, publié les 4, 11 et 18 mai, ne fit pas restituer le trésor.


Cette profanation du vieux temple, tant de fois séculaire, n'était pas la première ; elle ne fut pas la dernière, car en 1793 une dévastation en règle y fut dirigée par Lhomel, commandant de place, et le chevalier Adeline, son adjudant.

A. SURVILLE
Revue : Le Pays Bas-Normand - 6ème année - N° 2 - Avril-Mai-Juin 1913