LA CONFESSION D'UN FROUSSARD

Ce ne fut point, à proprement parler, une véritable insurrection, mais une simple prise d'armes qui eut lieu en 1815, et tous les historiens un peu sérieux sont d'accord pour reconnaître que cette prise d'armes, qui n'eut rien de spontané, était condamnée d'avance à l'insuccès.


Certains écrivains royalistes affirment que le peuple vendéen était tout aussi enthousiaste en 1815 qu'en 1793, et ils prétendent que l'insuccès fut surtout causé par la désunion et la jalousie des chefs. Tout le mal, d'après eux, serait venu de l'attitude de quelques vieux généraux, tels que d'Autichamp et Sapinaud, qui avaient déjà commandé du temps de la Grande-Guerre et qui auraient mis des bâtons dans les roues pour ne point s'incliner devant l'autorité d'un nouveau venu : Louis de la Rochejaquelein.


D'autres écrivains, royalistes comme les premiers, mais plus indépendants, reconnaissent que l'enthousiasme populaire manquait en 1815, et ils attribuent ce manque d'enthousiasme au dégoût causé par la conduite passée des Princes de la maison de Bourbon, dont pas un n'avait eu le courage de venir partager les dangers de la Vendée, lors de la première insurrection.


Il faut savoir oser dire la vérité. Or, la vérité n'est point là.


Si la Vendée, prise dans son ensemble, bouda en 1815, la conduite passée de Princes y fut peut-être pou quelque chose, mais la cause principale de cette bouderie doit être cherchée ailleurs. Est-ce que la conduite - déplorable - des Bourbons avait empêché autrefois nos pères de tenir vaillamment jusqu'au bout ? Est-ce que les Vendéens avaient les Princes à leur tête, est-ce qu'ils n'étaient pas fixés, depuis longtemps, sur le courage du comte d'Artois, lorsqu'ils reprirent les armes en 1799 ?


Si l'insurrection de 1815 manqua d'élan, c'est qu'elle fut une insurrection purement politique, tandis que la première avait eu surtout un caractère religieux. C'était la foi religieuse, et la foi religieuse seule, qui avait soulevé, en 1793, les soldats de Cathelineau, de Sapinaud et de Charette. Peu à peu, l'insurrection avait pris forcément un caractère politique, parce que la République incarnait en elle la persécution ; mais la politique, on l'avait bien vu en 1800, avait été impuissante à maintenir les insurgés en armes, le jour où la Vendée avait vu rentrer ses prêtres et rouvrir ses églises. Or, en 1815, les prêtres étaient libres, les églises toujours ouvertes : le bon Dieu était hors de cause ... et voilà pourquoi la grande masse du peuple vendéen ne bougea point.
Religieuse, l'insurrection avait été également toute spontanée et démocratique en 1793 : c'était le peuple qui avait forcé les gentilshommes à marcher. En 1815, ce fut le contraire qui se produisit : et voilà, aux yeux de quiconque n'a point de parti pris, ce qui explique le succès du premier soulèvement et l'insuccès du second. Voilà ce que les historiens purement politiques ne voudront jamais comprendre, mais ce qui est pourtant l'exacte vérité.


Les gentilshommes nouveaux venus en 1815, tels que Louis de La Rochejaquelein et Ludovic de Charette, ne le comprirent pas davantage alors. Ils s'étaient imaginés qu'ils n'auraient qu'à paraître pour entraîner à leur suite tous les vieux bataillons d'autrefois : ils ne connaissaient pas la Vendée. Sapinaud, qui se rappelait comment et pourquoi, le 10 mars 1793, les gâs de son pays l'avaient obligé à marcher malgré lui à leur tête ; d'Autichamp, qui avait combattu, lui aussi, du temps de la Grande-Guerre ; Suzannet, qui avait été témoin des conditions dans lesquelles s'était faite la pacification du Consulat, - tous vieux généraux ne pouvaient avoir et n'avaient point les illusions des jeunes. On les a accusés de trahison : ils étaient hésitants, voilà tout. Ils voyaient, eux qui étaient à même de comparer, qu'ils n'avaient plus avec eux les masses, et ils savaient par expérience que, lorsque le peuple vendéen ne pas de lui-même, les chefs les plus populaires n'ont qu'à se croiser les bras. Ils étaient dans le vrai, et les évènements devaient leur donner raison.


Qu'on me pardonne ces considérations préliminaires : elles étaient nécessaires pour bien faire comprendre l'épisode que je vais raconter.

Cet épisode est de la plus rigoureuse authenticité : je le tiens de mon vieil ami, M. l'abbé Guitton, curé de Beaurepaire, et celui-ci le tenait de la bouche même du bonhomme qui en fut le héros (?) - on aura tout à l'heure l'explication de ce point d'interrogation.


Le bonhomme en question habitait un village situé entre Tiffauges et Torfou. L'abbé Guitton, alors au grand séminaire, était allé par là faire une excursion pendant les vacances. "Allez chez le Père Un Tel, lui avait-on dit ; c'est un vieux combattant de 1815, et il aura sûrement des choses intéressantes à vous raconter." Le Père Un Tel ne se fit point prier : avec la meilleure grâce du monde, il raconta naïvement à son visiteur ce qui lui était arrivé pendant la campagne, et comment il avait eu "si grond' poû au combat d'Roch'trevière.


Pour bien rendre cette histoire de la "grond' poû" du Père Un Tel au combat de "Roch'trevière", il ne faudrait pas se contenter de l'écrire : elle demanderait à être racontée de vive voix, et avec la mimique dont M. l'abbé Guitton possède le secret. En entendant, en "voyant" mon vieil ami me rendre les impressions du combattant de 1815, je me tordais de rire ... littéralement ... et je me tords encore, comme on dit, rien que d'y penser ... Il est probable que personne ne se tordra en me lisant, mais ce n'est pas ma faute si je n'avais à ma disposition, lorsque j'étais sous le charme de mon narrateur, ni le phono, ni le photo qui m'auraient été indispensables pour reproduire fidèlement l'une des scènes des plus comiques auxquelles il m'ait été donné d'assister ... - Je n'ai malheureusement que ma pauvre plume, et ... ça ne sera plus ça ! ...

 

LYS


Essayons toujours ! ... Et laissons la parole au héros de l'histoire lui-même ; autant qu'il m'est possible de me souvenir de son récit dans la bouche de M. l'abbé Guitton ...

"Quond c'é qu' lé Môssieurs voulirant nous faire partchi, y étâs faut dire poué trop décidé ; ô m' disait pas grond' chouse, et y arâs bé meux aimé rester trontchille à la mésan ... Tot d' même, fallut bé faire quemme lé-z-aôtres, et y partchis avec tote ine grouée dau pays, qu'étchiant jà pus décidés qu' mâ ...
Lé Môssieurs nous menirant dau coutchi d' Roch't'rvière. Quond y furans arrivés dans tchio pays, v'là qu' lé Bleus arrivirant faut dire quasiment tot d' suite p'r nous béser, et la fusillade quemmença ...
P'r mâ, v'là qu' dé l' quemmencement dau combat y m' sontchis pris d'in maux dau ventre ... qu'y pouvâs faut dire pus rester en piace ... Y essayâs bé d' me r'teni, mé ô y avait pas moyen ... ol était pus fort que mâ ! ... Y avâs beau m' t'rvirer à totes lé mains : pus qu'y m' t'rvirâs, pus qu'o crêssait ! ...
Quond y vis tcheu, y passis p'r dâr lé camarades, et y desçondjis dans-n-in p'tchit pré tot contre le pont d' Roch'tervière. Y m'cachis quemm' t'y pus le long d'ine ahaie, et, sauf vout' respect, y mis bas ma tchulotte, avec man fusil à coûté d' mâ ...
Drèt au moument, lé Royaux aviant piéyé, et lé Bleux étchiant arrivés su' l'pont.
Quond c'é qu'y lé-z-ap'rçus tchi défiliant su' tchio pont, y étâs poué trop fier, si vous pensez ... ? mé y pensâs bé tot d'même qu'y feriant jà attentian à mâ, et qu'y m' laisseriant trontchille ... Y m' dounnis bé d'garde de bouger dans man ptchit coin, et y m' faisâs tot l'moins grous qu'y pouvâs ...
Mé v'là qu'in grand fils d'g.... m'ap'rçut, et qu'y s'metchit à m'viser avec san fusil ...
- Tchire pas ! qu'y l'y dicit, tchire pas ! ... y t' veux pas d' maux, mâ ... et tu oué bé qu'y sé poué-t-en cas de m' défendre ! ...
Quemme le Bleu m'visait t'rjous, y ramassis quemm't-y pus ma tchulotte, y pris man fusil en m' calant dans l'ahaie, et y m' metchis à viser mâ aussi ...
- Tchire pas ! qu'y beclai encore pus fort ... tchire pas ! ... y veux pas t'faire de maux, mâ ! ... mé dam ! tu sais ... man fils d'g... si tu tchires ... y vas tchirer aussi ! ...
Sais poué si l' Bleu m'ontondjit ; tot c' qu' l'a que l' se metchit à couri' avec les aôtres, tchi filiant quemme daux enragés p'r dounner la chasse aux Royaux.
P'r mâ, y me r'tchulottai bé vite ... pus vite encore qu'y m'étas détchulotté ... et y foutchis l' camp bé loin sons m'arrêter ...
V'là tot l'combat qu'y ai vu en mil huit cent tchinze ..."

 

Ne trouvez-vous pas qu'elle est bien suggestive, la confession de ce soldat malgré lui ... ?

A côté de nombreux actes d'héroïsme que l'on ne saurait nier et qui ont droit à notre admiration, les faits de ce genre ne furent point rares en 1815 : je défie qu'on m'en cite un seul à la charge des combattants de la Grande-Guerre ! ...

H.B.
La Vendée Historique - 5 décembre 1900 - N° 95 - quatrième année.