Par le Dr Viaud-Grand-Marais

 

Maison rouge Saint-Etienne de Corcoué

 

Si l'on ouvre un dictionnaire des localités de nos départements de l'Ouest, en particulier celui des lieux habités de la Loire-Inférieure, par Pinson, on est surpris du nombre de MAISONS ROUGES (Ty ru en breton).

Les Maisons blanches, assez nombreuses aussi, ont un sens bien déterminé, celui d'hôtelleries, et sont signalées, au loin, par leur badigeon et la teinte de leurs boiseries extérieures.

Les Maisons rouges, qui ne sont plus rouges du tout, auraient-elles la même signification ?

Au quartier de Nantes, dit de la Maison rouge, les chartes signalent une hôtellerie entre la chaussée et le quai. Ce n'est qu'une exception, d'où l'on ne peut tirer une conclusion générale.

Dans l'Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux (26 janvier 1876), on lit : "La Maison rouge : cette dénomination se rencontre presque toujours dans des localités où les Romains ont laissé des traces importantes de leur occupation. Cette affirmation de M. Le Men, archiviste du Finistère, que nous trouvons en note de sa brochure : La manufacture des fayences de Quimper, est-elle appuyée sur quelques faits connus ?"

Depuis cette époque, aucune réponse à ce sujet n'a été envoyée à l'Intermédiaire.

C. Port (Dict. des localités de Maine-et-Loire) relève un certain nombre d'écarts, de maisons isolées et même de hameaux portant le nom de Maisons rouges. Il se demande si la cause de cette appellation ne viendrait pas des toitures, où la tuile a été employée au lieu de l'ardoise.

Cela ne signifierait rien en Vendée et dans la partie de la Loire-Inférieure, les maisons y étant généralement recouvertes de tuiles.

Il faut chercher ailleurs la raison de cette expression.

Le qualificatif rouge est appliqué à des moulins, à des croix, à des ponts.

Les moulins ne la doivent qu'à un caprice de leurs propriétaires.

Pour les croix rouges qui souvent n'ont plus cette couleur, il semble qu'il y aurait une étude à faire à leur sujet ; elles rappellent, en général, des massacres (A la Vivantière, commune de Beaufou (Vendée), une croix dite la Croix rouge, fut plantée au lieu d'une horrible tuerie des Vendéens. Les bleus furent poursuivis par le général de Charette au-delà du bourg et taillés en pièces au village de la Cantrie, où s'élève une autre Croix rouge) (Archives du Diocèse de Luçon, 1904, p. 375)

Quant aux ponts rouges, comme aux ponts maudits, il s'y rattache de sanglants souvenirs.

En serait-il ainsi des Maisons rouges ?

Au Breuil-Barret, d'après MM. Roturier et Maratier, agents voyers d'arrondissement et de canton à la Châtaigneraie (Vendée), une maison de ce nom, récemment reconstruite, a une fâcheuse renommée. Les gens du pays racontent que des crimes y ont été commis. Elle n'est pas isolée et dans les conditions de celles que nous étudions.

Si celles-ci avaient été toutes le théâtre d'un forfait, les traditions locales en auraient, au moins pour quelques-unes, gardé le souvenir.

Doivent-elles, comme on l'a soutenu, leur dénomination aux Templiers, qui, sous le nom de Chevaliers rouges, ont laissé en Bretagne la plus déplorable réputation.

A l'origine, cet ordre religieux et militaire, dont la devise était : Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam, méritait tous les respects et toutes les sympathies.

Hugues de Payens, son premier grand maître, vint en Bas-Poitou recruter des adeptes et chercher des subsides. Il y fonda la commanderie de Coudrie.

On l'accueillait avec enthousiasme, et, détail curieux, il donnait ses rendez-vous à Saint-Gervais (nundinis sancti Gervasii), dont les foires de chevaux étaient déjà célèbres. (En repartant pour la Terre-Sainte (1130), Hugues de Payens entraîna sous son étendard, mi-blanc et mi-noir, le Beaucéant, une brillante jeunesse. Parmi ses amis du Bas-Poitou se trouve, plusieurs fois cité, le chevalier Habert, fondateur d'un pont à péage sur le ruisseau de la Garnache au moment où il s'enfonce dans le Marais pour devenir le Grand-Etier, pont près duquel s'est créé le village du Pontabert, sur la route de Challans à Saint-Gervais).

Les postes des chevaliers du Temple portent encore en particulier dans la Prée de Coudrie, les noms du Temple, de la Garde, et autres analogues ; mais ils n'ont jamais été désignés, pas plus que leurs commanderies sous celui de Maison rouge.

D'autre part, aux plus beaux jours de leur éphémère puissance, les Templiers n'ont pu occuper autant de postes qu'il y avait de Maisons rouges, et beaucoup d'entre elles paraissent antérieures à la fondation de leur ordre.

Nous demandions naguère à un ami natif de la Bernerie : "Existe-t-il chez vous une localité isolée appelée la Maison rouge ? - Oui, mais elle est loin du bourg et plus rapprochée du Clion." Sa distance réelle du Clion est à 3k700 au Sud-Est, et le Clion est beaucoup plus ancien que la Bernerie.

Dans toutes les réponses faites à pareille demande, la désignation de Maison rouge est appliquée à des maisons isolées ou à des petits groupes d'habitations éloignés d'autres lieux, sur le bord d'une route ou d'un vieux chemin, et ordinairement à la distance de 2 ou 3 kilom. du bourg le plus voisin ; quelquefois à mi-chemin entre deux localités. Assez fréquemment en ce point, la route se bifurque ou est croisée par une autre.

 

croquis Maison rouge

 

Le croquis suivant, tracé par M. Loizelet, agent voyer à Saint-Fulgent (Vendée), nous en offre un exemple :

Cette Maison rouge, située à 3k800 de Saint-Fulgent et à 4k300 de Chavagnes, à la réunion de quatre chemins, est devenue une buvette. Ce qui donne un intérêt particulier à ce plan, est l'indication, à petite distance, d'une localité appelée l'Hôpiteau.

 

l'Hôpitau

 

Notre excellent ami, M. Brochet, agent voyer d'arrondissement à Fontenay-le-Comte, a eu, sur la demande de son fils de regrettée mémoire, l'obligeance d'ouvrir pour nous, sur les Maisons rouges, une enquête près de ses confrères de la Vendée.

Dans leurs réponses, qui ne peuvent être toutes reproduites, la distance du bourg le plus voisin est indiquée avec soin.

"A Luçon, écrit M. Girardeau, une ferme portant le nom de la Maison rouge existe sur le chemin n° 33, à 3 kilom. de la ville.

D'après une tradition qui s'est conservée jusqu'à nos jours, cette maison avait été autrefois peinte en rouge pour indiquer aux passants qu'elle servait d'asile aux lépreux (Les lépreux portaient sur leurs habits un morceau de drap rouge, afin qu'on pût les fuir ; mais, même aux lieux où cette marque leur était rigoureusement prescrite, jamais, dans les actes, leurs asiles n'ont été appelés Maisons rouges. En Bretagne, les lépreux portaient le nom de Cacoux, qui reste attribué à certaines familles n'offrant plus de trace de la maladie.) Alexandre Dumas en parle dans son roman : Les Louves de Machecoul. Elle est devenue, au commencement du siècle dernier, la propriété de la famille de Maynard, et c'est là que mourut le chevalier de Maynard, qui joua un rôle important dans la prise d'armes de la duchesse de Berry."

M. Daviet, agent voyer à Sainte-Hermine, fait connaître une Maison rouge à Maillé, près de Maillezais, éloignée de toute habitation. Il signale, de plus, dans sa circonscription, deux maisons appelées la Croix rouge, l'une sur le chemin de grande communication n° 41, commune de la Réorthe, à 800 mètres du bourg, l'autre sur le chemin ordinaire n° 5, du Simon aux Mattes, à 300 mètres des premières maisons.

M. Morineau, agent voyer de l'arrondissement des Sables-d'Olonne, note cinq localités appelées Maisons rouges :

1° Une à Sallertaine, distante de 2 kilom. ;

2° Une à Challans, à 1 kilom. Il s'agit d'un groupe de trois maisons au fief des Naullières ;

3° Une dans l'île de Noirmoutier, entre Barbâtre et le village de la Guérinière. (Dans le Nord de Noirmoutier existait une léproserie appelée la Magdeleine, plus ancienne que l'Abbaye blanche, dont elle ne dépendait pas ; mais on ne trouve pas de traces de Maisons rouges)

4° et 5° Deux à Bouin : l'une à 1.500 mètres, l'autre à 2k300 du clocher.

Le Dr André Pelletier, si documenté sur cette commune, dit que toutes les deux se trouvent à une bifurcation de routes : la première assez près de la ville, la seconde non loin de la mer.

M. Charriau, agent voyer aux Herbiers, signale une Maison rouge à 1.500 mètres des Essarts, au Nord-Est sur la route 160. (Parlant d'un endroit situé entre la Mainborgère et Mareuil, appelé la Potence, M. Charriau ajoute : Potence et Maison rouge sont souvent voisines. - Je ne sais sur quoi il appuier son dire. A Barbâtre, le Moulin de la Potence n'était pas très loin de la Maison rouge, mais ne paraît pas avoir eu de rapports avec elle.)

Dans la commune de la Verrie, écrit M. Bretaud, agent voyer à Mortagne, on rencontre non loin de la Sèvre, près du village du Gui, à 1.700 mètres environ de Saint-Hilaire-de-Mortagne, une Maison rouge isolée, très ancienne.

A titre de renseignement, il ajoute que, dans la commune de Boussay (Loire-Inférieure), sur les bords de la Sèvre, est un village de deux ou trois feux, dit la Maison rouge, à 1.900 mètres au Nord-Ouest du bourg.

Le Dictionnaire des lieux habités de la Loire-Inférieure contient l'indication d'un grand nombre de Maisons rouges :

1° à Saint-Herblon, écart, à 3k700 ;

aux Touches, une maison, à 3k400 ;

3° à Abbaretz, maison, 7k500 ;

4° à Rougé, métairie, 6 kilom. ;

5° au Bignon, hameau, 3k600 ;

6° à Carquefou, métairie, 4k800 ;

7° à Saint-Herblain, ferme appartenant à M. de la Gournerie, 4k700 ;

8° à Sainte-Luce, village, 2 kilom. au Nord-Est ;

9° au Croisic, métairie, 2 kilom.

10° à Herbignac, métairie, à 1k700 ;

11° à Malville, village, 2 kilom. ;

12° à Vigneux, borderie, 1k250 ;

13° à Ligné, maison, 4k500 ;

14° à Saint-Etienne-de-Corcoué, ruines, 400 mètres, etc.

M. de la Grancière a recueilli dans le Morbihan les localités suivantes appelées Maisons rouges :

1° une maison écartée dans la commune d'Allaire ;

2° un hameau, commune d'Hennebont, sur la route de Lorient, à l'embranchement de celle de Caudan, à 1 kilom. de la vieille ville ;

3° une ferme, commune de Vannes.

Les n° 2 et 3 se trouvent en pays breton et cependant portent le nom français ; le n° 1 est en pays gallo.

Quant aux Ty ru, M. de la Grancière signale sous ce nom :

1° une maison isolée, commune d'Inzinzac ;

2° un hameau à Kervignac, à 1.500 mètres sur la route d'Hennebont à Port-Louis,  près d'une voie du Blavet.

Ces deux endroits, dit-il, ont une origine incontestablement ancienne.

M. l'abbé Lebras, recteur de Riantec, en confirmant les indications ci-dessus, indique un Ty ru dans sa paroisse. C'est une habitation isolée, à 1.200 mètres du bourg, sur la route de Plouhinec, non loin d'un chemin de charrettes autrefois important. Ce nom de Ty ru lui paraît fort ancien. Il signale aussi, dans la commune de Languidic, un écart appelé Ty ru Tré-Auray.

M. Payen, ancien notaire à Troyes (Aube), nous écrit : "Un hameau, à Chessy, porte le nom de Maison rouge ; et, d'après le dictionnaire de Boutiot et Socard, on appelle ainsi une ferme sur Polisot, indiquée dans les actes dès 1379, et un écart à Pont-sur-Seine signalé dès 1553.

D'après le Dictionnaire des Postes, un hameau appelé Maison rouge se trouve commune de Contault, dans la Marne."

Il y a quelques années, un vieillard de Noirmoutier, négligé par ses enfants, disait : "Si vous ne voulez pas vous occuper de moi, je donnerai mon bien à fonds perdus à la Maison rouge, où au moins je serai soigné." Tel est le nom que les vieilles gens de l'île donnent à l'hôpital.

Il nous paraît difficile de ne pas considérer, d'une façon générale, les Maisons rouges comme des hôpitaux. Leur situation à l'écart des lieux habités, sur des routes d'un accès facile, montre qu'il s'agissait d'hôpitaux d'isolement, créés, sans aucun doute, à l'époque où se multiplièrent les grandes épidémies, surtout pendant la période troublée du Moyen-Âge.

 

guérison de dix lépreux par Jésus Christ

 

La première maladie qui vient à l'idée, en face de ces hôpitaux d'isolement, est la Lèpre apportée par les Phéniciens et les Juifs, et à laquelle les Croisades donnèrent une effroyable recrudescence ; un roi de Jérusalem, Baudouin IV, en fut lui-même atteint.

D'après notre ami, Zambaco-Pacha (Les Lépreux en Bretagne, 1892), la Lèpre n'est pas éteinte en Bretagne, mais elle ne s'y montre qu'atténuée et n'y paraît plus contagieuse.

C'est elle qu'il faut voir dans le cas décrit sous les noms de syringomyélie et de maladie de Morvan.

Les asiles de lépreux (ou ladres) ont laissé leur souvenir dans ces mots : Léproseries, Ladreries, Miselleries et surtout Maladreries, et dans les fondations élevées sous les vocables de la Magdeleine et de saint Lazare.

On en trouve partout dans notre région. D'après Labourt (Recherches sur les origines des Ladreries, Maladreries, Léproseries, Paris 1854), il y avait au XIIIe siècles : 2.000 léproseries en France et 19.000 dans toute la Chrétienneté.

La famille de Béthanie, si aimée du Sauveur, aurait-elle été guérie par lui de la Lèpre ? L'Evangile ne le dit pas, mais les malheureux ladres considéraient saint Lazare et sainte Magdeleine comme leurs patrons.

Du nom du premier, on a appelé lazarets des hôpitaux d'isolement qui n'ont aucun rapport avec la Lèpre, mais qui remplissent aux frontières le rôle que les Maisons rouges nous paraissent avoir rempli à l'intérieur.

L'antiquité de celles-ci, les points où elles étaient construites, leur couleur qui les signalait de loin, afin qu'on pût les utiliser et les éviter, prouvent qu'elles ont été établies au commencement du Moyen-Age contre les épidémies qui ne cessaient de décimer les populations épouvantées.

Une de ces épidémies fameuses entre toutes, née au IXe siècle, mais s'étant prolongée pendant les deux siècles suivants, fut le Mal des Ardents, dit Feu de saint Antoine, Feu de saint Marcel, du nom des saints que l'on invoquait pour en obtenir la guérison.

Le Mal des Ardents, dans lequel les membres frappés par la gangrène tombaient successivement, et qui était caractérisé par une sensation terrible de brûlure intérieure, était-il une forme de la Peste, dont il se rapprochait par ses symptômes inguinaux ? Nul ne saurait le dire.

Lors de sa première apparition, il causa, en France, en quelques jours, 40.000 décès (voir Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles, par le professeur C. Anglada, Montpellier, 1869).

Le pape Urbain II créa, en 1093, l'ordre de saint Antoine pour soigner les Ardents, et un grand nombre de refuges furent érigés sous le vocable de ce saint.

D'après la Satire Ménippée, ils étaient peints en rouge avec des flammes sur les portes et les murs extérieurs, enseigne parlante destinée à en éloigner les passants.

Les fléaux de DIEU se reproduisant à courts intervalles, ces maisons, signalées par leur couleur, furent utilisées, et même se multiplièrent, pendant les épidémies de Peste, de Typhus et autres, qui ravagèrent la France jusqu'au commencement du XVIIIe siècle.

L'ordre revenu, et, avec lui, une meilleure hygiène publique, ces lazarets, cessant d'être utiles, furent désaffectés.

La Maison rouge d'Hennebont fait penser à l'horrible Peste de 1699, qui ne disparut qu'à la suite d'un voeu des échevins à Notre-Dame du Paradis, devenue Notre Dame du Voeu ; celle de Barbâtre, à l'épidémie, qui, d'après M. Aimé Thibaud (Echo de Saint Filibert, février 1903), daterait de 1722, soit deux ans après la fameuse Peste de Marseille. La population ayant diminué des deux cinquièmes, tous les hommes valides partirent en pèlerinage à Saint-Sébastien en Aigues, près Nantes, pieds nus et en bras de chemise, malgré les rigueurs de l'hiver.

A leur retour, le mal avait disparu ; un nommé Garnier fut, d'après M. Thibaud, sa dernière victime.

Depuis lors, la fête de saint Sébastien est à Barbâtre et à la Guérinière une fête gardée et les offices s'y célèbrent avec une solennité très grande. ...

 

Annales de la Société Académique de Nantes

Volume 6e de la 8e série - 1905