TARASCON

TARASCON, 24 mai 1831


D'affreux malheurs viennent d'arriver dans notre ville, de plus grands nous menacent peut-être.


Un arbre de la liberté a été planté hier par les Jacobins dans le quartier Jarnégues, vis-à-vis la petite porte et les cafés clubistes. Dès quatre heures du matin les ardens étaient à l'oeuvre. L'autorité prévenue se rendit sur les lieux ; le commissaire de police fut obligé de prendre la fuite, et le maire se vit insulté par un avoué, le sieur G..., qui était à la tête des mutins. A neuf heures, le maire fit une proclamation pour annoncer que l'arbre serait abattu. Cette publication avertit les jacobins de se mettre en mesure, ils n'y manquèrent pas. A onze heures, l'autorité se rendit de nouveau sur les lieux, escortée de quelques escadrons du 2e de chasseurs à cheval et de plusieurs compagnies du 15e de ligne ; on portait devant elle une hache destinée à renverser cet arbre dont les fruits devaient être si amers. Une bande de jacobins entourait l'arbre ; des orateurs populaires exhortaient, dit-on, la multitude. Les sommations voulues par la loi furent faites, elles restèrent inutiles. L'autorité ordonna alors au chef militaire de balayer la place ; celui-ci commanda la charge, mais les soldats, au lieu d'obéir, renversèrent leurs armes en criant : vive la liberté ! vive la république ! et prirent part aux danses qui eurent lieu en signe de triomphe.


Les magistrats, se voyant méconnus, se retirèrent à l'hôtel-de-ville. On prétend qu'au moment où ils montaient les marches, le poste, composé de soldats du 15e, les hua et les siffla : le maire a même, dit-on, reçu d'un sergent un coup de crosse de fusil. Ce triste commencement n'annonçait que trop les malheurs qui devaient arriver. Un tonneau de vin avait été apporté au pied de l'arbre fatal, et dans peu d'instans les soldats complètement ivres furent à la disposition des meneurs. Un petit cabaret tenu par un royaliste fut pillé, et le propriétaire frappé de plusieurs coups de sabre fut traîné tout couvert de sang au corps-de-garde. 150 à 200 chasseurs conduits, dit-on par un capitaine et dirigés par les jacobins fondirent sur la guinguette de Tivoli, réunion de royalistes, située à l'autre bout de la ville et à peu de distances des casernes ; des soldats à cheval appuyaient les chasseurs à pied.


L'officier interpella les habitués, il parut satisfait de leurs réponses et s'éloigna. A l'instant la porte fut enfoncée, et la troupe, le sabre à la main, se précipita sur les malheureux désarmés, qui se défendirent quelques instans à coups de bouteilles et de tabourets. Ceux qui voulaient s'enfuir furent poursuivis par les cavaliers ; tous les autres, au nombre de cent à cent cinq, criblés de coups de sabre, couverts de sang et les vêtemens en lambeaux, furent traînés près de l'arbre de la liberté et de là au château, où on les entassa pèle-mêle. Le procureur du roi a fait de vains efforts pour obtenir leur liberté ; il n'a pu même pénétrer jusqu'à eux. Le sous-lieutenant de garde lui a répondu : "Je me nomme R., héros de juillet, et je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous." Un des prisonniers dangereusement blessé est sur le point d'expirer. La guinguette a été dévastée et pillée de fond en comble ; tous les meubles ont été brisés, et les chasseurs commencent à démolir les bâtimens.


Le sous-préfet, arrivé ce matin à la nouvelle des troubles, est absolument sans pouvoir. Le colonel n'est pas écouté. Quelques officiers appuient les soldats rebelles ; d'autres ont été, dit-on, chassés par eux. Toute la ville est dans la stupeur ; on craint un pillage général ; le maire et le premier adjoint veulent donner leur démission. Voilà les fruits de cette liberté qu'on nous vante depuis neuf mois !


Ne sachant à quel moyen recourir pour pallier un acte de barbarie et de révolte ... les soldats osent prétendre qu'ils ont trouvé des fusils, des cartouches et un drapeau blanc dans le café. Détestable mensonge, qui ne tournera qu'à la honte de ses auteurs ; qu'on se figure des gens armés de fusils, et qui défendent leur vie à coups de tabourets ! ... Si de tels objets sont aujourd'hui dans le café, ils y ont été apportés par les auteurs du crime, qui pendant toute la nuit ont occupé seuls la maison.


Si l'autorité ne prend sur-le-champ des mesures promptes et vigoureuses, c'en est fait de Tarascon et peut-être de tout le midi. On n'ignore pas quelles sont les menées des jacobins de toutes nos villes auprès de la troupe ; les régimens ont reçu assez d'hommes tarés pour entraîner les autres ; une conflagration général peut éclater d'un moment à l'autre, et qui oserait en prévoir les suites ? ...


P.S. Ce n'est qu'à huit heures du matin que le procureur du roi a pu obtenir que les familles des malheureux prisonniers pourraient leur porter des alimens. Nous n'avons plus d'autorités, le maire et le premier adjoint ont donné leur démission. Le sous-préfet n'est pas écouté ; tout le pouvoir est entre les mains d'un capitaine qu'on a entendu, dit-on, exciter les soldats au carnage. Un prompt secours peut seul nous sauver.


On a vu des misérables, indignes du nom de soldat, fouiller leurs victimes et joindre le vol à l'assassinat.
L'adjoint s'était présenté au moment du massacre ; il a été trop heureux de sauver sa vie.
Le 15e de ligne n'a pris aucune part au meurtre et au pillage ...


(Extrait de la Gazette du Midi)

Revue judiciaire, civile, criminelle, administrative et commerciale
N° 45 - Tome III - 1ère année - Jeudi 2 juin 1831

 

On nous écrit de Marseille, le 1er juin :
Nos autorités supérieures viennent de se transporter à Tarascon : Les évènemens de cette ville leur auraient-ils paru jusqu'à présent trop peu sérieux ? ce n'était rien en effet : deux régimens en pleine révolte, une population paisible mise hors la loi, sabrée et massacrée par une soldatesque féroce, cent deux citoyens la plupart mutilés dans ce guet-apens, arbitrairement emprisonnés et gardés par leurs bourreaux ; une ville sans magistrats, livrée pendant plusieurs jours à toutes les angoisses de l'anarchie, une ville française subissant en pleine paix un traitement qu'on épargne à une ville prise d'assaut !


Qui le croirait : il a fallu que le télégraphe leur apportât l'ordre de partir et de renverser à tout prix, l'arbre de la terreur.


Revue judiciaire, civile, criminelle, administrative et commerciale
N° 47-48 - Tome III - 1ère année - Lundi et Mardi 6 et 7 juin 1831

 

Tarascon, 31 mai 1831


Le préfet, le général commandant la division et le procureur-général sont arrivés ici avant-hier, précédés d'une force imposante pour faire abattre l'arbre de la liberté. On pensait que force resterait à la loi, et que l'autorité serait obéie ; mais les auteurs de nos désastres ont employé tous les moyens de séduction auprès de notre nouvelle garnison.


Des tables placées près de l'arbre étaient couvertes de bouteilles de vin et entourés des plus zélés patriotes ; quelques soldats y prirent place, et les chants et les libations durèrent une grande partie de la nuit. On s'attendait à voir agir le lendemain les autorités supérieures ; cette attente fut trompée : enfin, elles sont parties ce matin, sans avoir osé rien entreprendre.


Le général avait demandé aux officiers s'il pouvait compter sur les troupes ; sur leur réponse négative, nos autorités se déterminèrent à une résolution dont les conséquences pourront être bien funestes. Quelques officiers voudraient maintenir la discipline ; mais tous leurs efforts n'empêchent pas les soldats ivres de faire retentir dans nos rues l'épouvantable çà ira !
Le préfet a nommé provisoirement M. Jouve-Dubar à la place de maire ; ses adjoits sont MM. Léon Carcassonne et Pierre Guigue. Ce dernier n'accepte pas, dit-on ; on parle de le remplacer par le sieur Pelissier, partisan fanatique du club de la Cougourdo.

 

Revue judiciaire, civile, criminelle, administrative et commerciale
N° 50 - Tome III - 1ère année - Jeudi 9 juin 1831

 

TARASCON 5 juin


Nous avons ici une commission de la Cour royale qui informe sur les déplorables évènemens du 23 mai. Il est aujourd'hui démontré pour tout le monde, même pour ceux qui ont intérêt à être incrédules et pour les autorités supérieures qui sont venues sur les lieux, que la conduite des victimes a été irréprochable et qu'elle n'a fourni aucun prétexte aux bourreaux. Il y a plus, on acquiert tous les jours la preuve qu'il y a eu guet-à-pens à la suite d'un horrible complot.


Chaque jour nous apprend quelques nouvelles horreurs : il faut que cet affreux massacre soit connu dans tous ses détails, et qu'il flétrisse à jamais les misérables qui ont déshonoré leur uniforme.


Le premier signal de carnage fut un coup de sabre porté sur la tête d'un homme qui était sur la porte de Tivoli, celui-ci s'effaça et ferma aussitôt la porte ; au même instant un capitaine arrive au galop, le sabre à la main, criant de toutes ses forces : En avant, chasseurs ! Cernez la maison, enfoncez la porte ! Cet ordre ne fut que trop bien exécuté.


Pendant que les chasseurs sabraient impitoyablement dans la maison, une foule de femmes accoururent pour tâcher de sauver leurs maris. Une d'elles, entendant les chasseurs parler de sabrer toutes ces .... de carlistes, osa implorer leur pitié : cette malheureuse avait dans ses bras un enfant de 15 mois et en tenait un autre par la main ; un soldat lui arrache son nourrisson et le jette dans le fossé à quatre pas de là ; dans cet instant elle aperçoit son mari tout ensanglanté conduit par deux chasseurs qui le frappaient avec le fourreau de leur sabre et à coups de pied pour le faire marcher plus vite ; un gendarme vint à son secours.


Un enfant de deux ans a failli perdre la vie, une petite fille de neuf à dix ans a été blessée d'un coup de sabre à la jambe en voulant le défendre ; un jardinier nommé Riquet, père de sept enfans, était malade depuis dix mois des fièvres intermittentes, sa maison a été forcée et pillée, il a été blessé d'un coup de lance.


Le domicile d'un autre jardinier nommé Berlandier a été également violé et son fils horriblement meurtri a été traîné à la caserne. Les deux frères Gigues, qui travaillaient dans un champ de garance et plusieurs cultivateurs qui revenaient du travail la bêche sur l'épaule, ont été maltraités, saisis et traînés en prison. Les soldats avaient leur consigne ; on leur avait dit qu'ils ne pouvaient pas se méprendre, qu'aucun républicain n'irait de ce côté, et qu'ils pouvaient faire main basse sur tout ce qu'ils rencontreraient.


Un chasseur, qui pansait les chevaux d'un officier chez le sieur Guiot, serrurier, se vantait d'avoir reçu 10 fr. pour sabrer un particulier dont il désignait la maison, et de les avoir bien gagnés.


Quelques personnes se sont rachetées à prix d'argent : les unes ont donné 10 fr., d'autres 5 ; il en est une qui s'en est tirée pour 41 sous. Un prisonnier offrait 10 fr. : ce n'est pas ton argent que nous voulons, ont dit les soldats, c'est ta peau.


Vainement le procureur du roi et le juge d'instruction réclamaient les prisonniers, en vertu de l'article 53 de la Charte. Ce n'est que le 26 que le commandant de la place a bien voulu avouer qu'il reconnaissait les torts de l'autorité militaire, et mettre les prisonniers à la disposition de la justice.


Les bruits les plus sinistres avaient couru jusqu'alors, et la réponse du procureur du roi, quand on réclama la mise en liberté, n'était pas de nature à les démentir.


"Il y a danger pour la vie des prisonniers, dit ce magistrat, s'ils sont mis en liberté, les soldats qui les gardent sont furieux, et dans des dispositions telles que je ne puis prendre sur moi la responsabilité des évènemens. J'ai à ce sujet des renseignemens positifs. Demain, lorsque le 15e de ligne sera parti, les portes de la prison seront ouvertes."


Le second adjoint, le sieur Bureau, avait donné ordre au chef de poste du château, composé de la nouvelle garnison, d'empêcher la sortie des prisonniers. Des réquisitions menaçantes du juge d'instruction mirent fin à ce conflit, et les portes de la prison s'ouvrirent pour les innocens.


Le colonel du régiment s'est très-bien conduit ; quoique méconnu par beaucoup d'officiers et de chasseurs, il a probablement sauvé les prisonniers en les faisant conduire au château. Il avait donné l'ordre de passer du côté du Cours ; mais le capitaine chargé de les conduire leur a fait faire le tour de la ville pour les amener devant l'arbre de la liberté, à leur aspect, les jacobins criaient aux soldats de les jeter dans le Rhône.


Un chef d'escadron, que nous regrettons de ne pouvoir nommer, a sauvé la vie à plus de douze personnes.
Enfin, les gendarmes et leur honorable maréchal-des-logis, M. Colivet, ont rendu des services qu'on ne saurait assez publier et que Tarascon n'oubliera jamais.


Le concierge du château s'est conduit avec la plus grande humanité à l'égard des prisonniers. Quand les femmes de ces malheureux arrivèrent au château pour donner des soins à leurs maris, elles furent indignement repoussées. Un jeune lieutenant du 15e eut la cruauté de leur dire : ces brigands n'ont besoin de rien ; s'ils ont faim, qu'ils mangent leur paille, on leur fournira de l'eau du Rhône. Un capitaine de chasseurs, le même qui avait amené les prisonniers, renchérit encore sur cet affreux propos : remportez tout cela, dit-il, vos hommes n'ont plus besoin de rien ; ce soir nous leur donnerons un bouillon du Rhône.


Pour couronner ces scènes d'anarchie, il nous a fallu voir l'impuissance du lieutenant-général, du préfet et du procureur-général, venus tardivement dans notre ville. On dit que ces fonctionnaires, après s'être assurés par la déclaration des officiers de la nouvelle garnison que les soldats n'obéiraient pas, prirent leur parti en disant que ce n'était pas tout-à-fait un arbre de la liberté qui avait été planté. Il paraît qu'ils l'ont considéré comme un arbre du juste-milieu.


Revue judiciaire, civile, criminelle, administrative et commerciale
N° 56 - Tome III - 1ère année - Mercredi 15 juin 1831