TROIS FRERES

effets d'un Vendéen

Trois frères furent un jour rencontrés auprès la Gaubretière, je crois, par un détachement républicain qui cherchait un dépôt de poudre et d'armes cachées dans les environs.
- Tu vas me dire où vous cachez vos armes, dit l'officier à l'un d'eux.
- Ne sais point, répond celui-ci.
- Tu ne le sais point ? Je vais te le faire savoir. Apprêtez vos armes ! Voyons, ça te dispose-t-il à parler ?
- Ne sais point.
- Tu veux donc me forcer à te fusiller comme un brigand que tu es ? Tiens, regarde ; je n'ai plus qu'un mot à dire.
- Ne sais point.
- En joue ! Veux-tu parler ?
- Ne sais point.
- Feu ! - Et toi, dit-il en passant à un autre, et croyant avoir intimidé les deux survivans par cet exemple.
- Ne sais point, répondit encore celui-ci. - Ne sais point, répondit le troisième, quand le second fut tombé, et jusqu'à ce qu'il tombât lui-même. La mort du premier n'avait fait qu'inspirer à ses deux frères le désir de le suivre, et devant la certitude d'une mort pareille, s'ils tenaient une conduite pareille, ils n'avaient pas même tenté de s'ouvrir la chance de l'évasion.

 

VENDÉEN 7

IL TUE UN BLEU

Un paysan, travaillant aux champs, le fusil en bandoulière, comme il faisait toujours, aperçut un jour un bleu qui passait dans les genêts à portée. Il l'ajuste, le couche par terre, recharge son fusil, et se remet au travail. Rentré chez lui :
- J'ai tué un bleu, dit-il à sa femme.
- L'as-tu fouillé ? reprend celle-ci.
- Non.
- Et pourquoi donc ? il le fallait.
- Ah ! bah ! c'était bien la peine ; il était de l'autre côté de la rivière (la Sèvre).
- C'est égal, s'il n'a pas d'argent, il a des munitions sans doute. Il faut le fouiller, retournes-y.
- Vas-y si tu veux, dit le mari fatigué de sa journée ; tu le trouveras à tel endroit.
Elle fut long-temps à revenir, et le mari commençait à s'inquiéter.
- Qu'as-tu donc fait ? s'écria-t-il, lorsqu'il entendit son pas. Qu'as-tu fait toi-même ? aurait-elle pu lui répondre, car en ce moment elle laissait tomber à ses pieds un butin plus lourd que celui qu'elle était allée chercher. Ce n'était pas seulement la dépouille du bleu, c'était le bleu lui-même ; c'était le cadavre de leur fils. Le malheureux, au moment où il fut tué, désertait peut-être pour rejoindre le toit paternel. Quant à l'infortuné père, il prit son fusil, s'en alla, et son champ ne le revit plus.

Revue de Paris
Année 1841 - Tome trentième