LE MANS

 

... Lorsque j'arrivai au Mans, j'y fus témoin de toutes les horreurs que peut présenter une ville prise d'assaut. Les soldats qui s'étoient répandus dans les maisons en tiroient les cadavres des femmes et des filles des brigands qu'ils avoient violées ; ils les portoient toutes nues dans les places ou dans les rues ; celles qui s'enfuyoient étoient aussi amenées dans ces mêmes endroits où elles étoient entassées et égorgées sur le champ à coups de fusil, à coups de bayonnettes ou à coups de sabre ; on les déshabilloient ensuite toutes nues ainsi que celles qu'on apportoit mortes et qui étoient vêtues, et on les étendoit sur le dos, les jambes écartées, les pieds rapprochés du corps de manière que les jambes fussent pliées, et les genoux en l'air, on appeloit cela mettre en batterie.


Quoique, dès mon entrée au Mans, j'eusse vu dans le faux bourg de Pontlieu, entre les mains des volontaires, une trentaine de femmes que l'on conduisoit sans doute à la mort, je n'en vis néanmoins tuer aucune qu'après l'arrivée des représentans Turreau et Bourbotte. Le principal massacre se faisoit à la porte même de la maison qu'avoient choisi ces représentans ; c'étoit une véritable boucherie ; les femmes y étoient entassées les unes sur les autres par tas sur lesquels on faisoit des feux de peloton continuels, parce que ces femmes se jetant les unes sous les autres pour éviter la mort, il n'y avoit que celles qui étoient dessus à recevoir les coups de feu. J'étois passé plusieurs fois devant cette maison, sans pouvoir deviner la cause d'une semblable préférence la cause d'une semblable préférence ; c'est un brave officier de l'armée qui me témoigna son indignation de ce qu'on déshonorait ainsi la représentation nationale qui m'apprit que cette maison étoit celle des représentans du peuple. Ayant été obligé d'aller chez le général en chef qui a eu l'obligeance de mettre son cabinet à ma disposition, je lui dis ce qui se passoit et le danger qu'il y avoit que dans un pareil moment, fait avec si peu de discernement, on n'immolât beaucoup de patriotes. Le général en chef ne trouva pas d'autre moyen pour arrêter le carnage que de faire battre la générale.


Toute la route du Mans jusques à cinq à six lieues de Laval est, comme je l'ai écrit aux Citoyens administrateurs, couverte de brigands ; les paysans ont fait une battue générale dans les bois et dans les fermes, et en ont plus massacré que nous n'en n'avons tué nous-mêmes. J'en ai vu sur le bord d'un chemin qui passe près d'un prieuré où nous avons passé la nuit et qui se trouve à cinq ou six lieues du Mans, une centaine qui étoient tous nuds et entassés les uns sur les autres, à peu près comme des cochons qu'on auroit voulu saler. ...

BENABEN

Correspondance et papiers de Benaben
Arsène Launay
1886