Né en 1755, le 25 juillet, à Nasbinals dans le Gévaudan, fut, dans la révolution, une des premières et des plus remarquables victimes de la cause royale.

 

acte naissance Charrier


Fils d'un avocat, qui était aussi notaire à Mende, il fut destiné dès son enfance à la même profession, et fit son cours de droit à Toulouse. Mais, cédant à un penchant irrésistible pour la carrière des armes, il s'engagea jusqu'à sept fois dans divers régiments, et fut toujours racheté par sa famille, dont, en sa qualité d'aîné, il devait être l'appui.


Par le dernier de ces enrôlements, il était entré dans le régiment de Bourbonnais, où les avantages d'une belle et haute stature firent de lui un excellent grenadier. Il passa en cette qualité trois ans à guerroyer sur les montagnes de la Corse, contre des partis d'insurgés.

 

MARC-ANTOINE CHARRIER

Lorsqu'il revint dans sa patrie, il y trouva son père mourant ; et peu de jours après il dut le remplacer dans sa charge et dans l'administration d'une fortune qui, sans être considérable, passait pour une des premières du pays. D'un caractère conciliant et juste, Charrier se fit chérir et estimer de toute la contrée ; et lorsque les états généraux furent convoqués, en 1789, le tiers état du Gévaudan le nomma un de ses députés. S'il n'y fut pas remarqué par son éloquence, il le fut au moins par la franchise et la fermeté de son opinion, et surtout par son dévouement aux principes de l'ancienne monarchie. Et ce dévouement doit paraître d'autant plus remarquable, que Charrier fut à peu près le seul avocat qui manifestât dans cette assemblée de pareilles opinions. Siégeant constamment au côté droit, il ne se sépara pas un instant du parti royaliste ; et il appuya toutes les réclamations, signa toutes les protestations de la minorité contre les invocations des révolutionnaires.


Dans la nuit du 5 au 6 octobre, il accourait au secours de la famille royale, lorsqu'il fut saisi par les brigands qui envahissaient le château de Versailles et qui, le prenant pour un garde du corps, l'avaient déjà attaché à la fatale lanterne : heureusement un homme de la foule le sauva en le faisant reconnaître pour député.
Après la session, Charrier se disposait à se rendre à Coblentz, auprès des princes émigrés, avec son frère, avocat comme lui, et comme lui ardent royaliste : mais les agents de ces princes leur persuadèrent qu'ils pouvaient être plus utiles dans leur département (la Lozère).


Ils n'hésitèrent pas ; et Charrier se hâta de retourner dans sa patrie. Là, voué tout entier au triomphe de la cause royale, et recevant fréquemment de Coblentz des instructions et des ordres, il organisa avec des déserteurs et des paysans, une troupe dévouée. Observé et surveillé par les clubistes et les nouvelles autorités, il fut dénoncé à plusieurs reprises, notamment à l'assemblée nationale dans le mois de février 1792, à l'occasion du mouvement insurrectionnel que provoquèrent, dans la ville de Mende, les manifestations patriotiques du régiment de Lyonnais. Décrété d'accusation, le 12 avril 1792, par suite de ces dénonciations, Charrier fut obligé de se tenir caché ; et dès lors il ne vécut que dans les montagnes et les forêts avec un petit nombre des siens, correspondant toujours avec Coblentz et se préparant à lever l'étendard de l'insurrection, dès que l'ordre lui en serait donné. Mais cet ordre tenait à un plan vaste, et qui devait embrasser à la fois plusieurs parties de la France.


Charrier l'attendait encore, lorsque, dans le mois de mars 1793, des agents de la convention nationale, suivis de quelques troupes, viennent entourer sa retraite et se disposent à faire exécuter contre lui le décret d'accusation rendu depuis plus d'un an. Dans la nécessité où il est alors de se défendre, Charrier part soudainement au milieu de la nuit, à la tête de cinquante hommes du village d'Aubzac ; il fond sur les troupes conventionnelles, les met en désordre et s'empare de leurs armes et de leurs munitions. Il fait sonner le tocsin dans le voisinage, répand des déclarations au nom du roi, et voit accourir sous sa bannière un assez grand nombre de partisans.


Il enlève Marvejols, puis Mende, chef-lieu du département. Alors il apprend qu'une troupe de patriotes se réunit à Chanac et s'y prépare à la combattre. Aussitôt il marche contre ces nouveaux ennemis, les attaque brusquement et les met en fuite. Il les poursuit au delà du Lot et s'empare de leurs munitions, même de leur artillerie.


Après ces trois victoires consécutives, Charrier se rendit maître de tout le département de la Lozère, et il avait des intelligences dans tous ceux du voisinage. Mais le moment désigné dans le plan général pour une explosion n'était pas encore venu, et la convention pouvait, à cette époque, disposer de beaucoup de moyens qu'un peu plus tard elle eût été forcée d'employer contre d'autres ennemis.


Ce ne fut qu'au mois de juin qu'éclatèrent les insurrections de Marseille, de Lyon et que Toulon arbora le drapeau blanc. Ce ne fut guère aussi qu'à cette époque que l'explosion de la Vendée prit un développement de quelque importance. A côté de pareilles insurrections, celle de Charrier était sans doute peu remarquable ; mais si elle eût été simultanée, si la convention eût été obligée de faire face en même temps sur tant de points à la fois, il est permis de croire que ce poids, jeté de plus dans la balance, eût pu donner aux évènements une issue toute différente. Il faut encore observer que, non moins que les provinces de l'Ouest, l'ancien Gévaudan et les contrées qui l'environnent, toutes coupées de montagnes et de forêts, étaient fort propres à la guerre de postes et de partisans. D'ailleurs Charrier joignait à une bravoure incontestable une expérience des armes et de la guerre dont manquaient beaucoup d'hommes qui depuis se sont illustrés par de grands exploits.


Mais, comme nous l'avons dit, des circonstances imprévues firent que son explosion fut prématurée ; et lorsqu'il se rendit maître de la Lozère, loin de voir accourir sous son drapeau les départements voisins, il apprit que dans ceux du Cantal et de Haute-Loire, du Gard et de l'Aveyron, des commissaires de la convention organisaient des troupes pour venir l'attaquer. Se voyant alors isolé et sans appui, ne recevant pas les secours qui lui avaient été promis, et ne pouvant être appuyé par la présence d'un prince de la famille royale, ainsi qu'on le lui avait fait espérer, voyant enfin que son entreprise ne pouvait désormais avoir que des résultats funestes, il ne voulut pas plus longtemps compromettre le petit nombre de braves qui s'étaient associés à son sort.
En conséquence il les congédia, leur recommandant d'être prudents, et leur donnant l'espoir d'un meilleur avenir. Pour lui, il alla s'ensevelir, avec sa femme et son aide de camp, dans le fond d'un antre, au milieu d'une forêt, où il s'était tenu caché.


Rien ne pouvait l'y faire découvrir, et les troupes conventionnelles avaient plus d'une fois traversé cette forêt sans soupçonner que quelqu'un pût l'habiter, lorsqu'un ennemi personnel (on a dit que ce fut un parent de sa femme) leur fit connaître l'asile du malheureux Charrier.


Arrêté aussitôt, il fut conduit à la prison de Rhodez (1). On voulut d'abord le transférer à Paris, où il eût sans doute été l'une des premières victimes immolées par le tribunal révolutionnaire, qui venait d'être institué ; mais la longueur du voyage et le peu de confiance qu'inspiraient la plupart des départements qu'il fallait traverser forcèrent le parti dominant à le retenir prisonnier sur les lieux.


Ce n'est que dans le mois d'août que, sur la dénonciation du député Louchet, le tribunal criminel de l'Aveyron fut chargé de le juger. Charrier parut devant ses juges avec le calme et le courage qui l'avaient partout distingué. Dévoué depuis longtemps à la mort, son unique soin fut de ne compromettre personne ; et ses réponses, ses déclarations furent telles que, se chargeant lui seul de toute la responsabilité de son entreprise, il réussit même à sauver son frère et son aide de camp Laporte, que tant de circonstances devaient accuser.


Condamné à mort le 16 juillet, il fut conduit au supplice le lendemain au milieu d'un cortège de plus de 6.000 hommes, commandés par son ancien collègue à l'assemblée constituante, Châteauneuf-Randon, qui semblait vouloir, en un pareil moment, se venger de quelques provocations que lui avait autrefois adressées le trop véhément Charrier.

- Son frère, qui vivait encore en 1825, vint alors à Paris ; nous ignorons si le gouvernement de ce temps-là fit quelque chose pour une famille qui devait l'intéresser sous tant de rapports.

M-D J
Biographie universelle ancienne et moderne
Tome septième - 1844

(1) Un décret de la convention, du 26 juin 1793, porte : "Art. 1er - Les citoyens qui ont arrêté Charrier, chef des rebelles, recevront 3,000 liv. à titre de gratification. Art. 2 - Il sera accordé une somme de 6,000 liv. à la citoyenne Bergougnoux, pour les preuves de courage et de civisme qu'elle a données au moment où des rebelles (conduits par Charrier) voulaient abattre l'arbre de la liberté planté à Nasbinals ... Décrète en outre que les uns et les autres ont bien mérité de la patrie ... et que le président est chargé d'écrire une lettre de satisfaction à la citoyenne Bergougnoux."

 

MARC-ANTOINE CHARRIER

 

5 juin, 9 heures du soir
La ville est en liesse. Charrier et Laporte, son aide de camp, ont été pris. La nouvelle vient d'être annoncée par une lettre de Devillas, datée de Saint-Urcize, le même jour. Comme une traînée de poudre, le bruit s'en répand dans la ville. La foule accourt et demande à l'administration communication de la lettre.
Un commissaire en fait aussitôt lecture :
Saint-Urcize, 5 juin 1793, l'an 2e de la République Française.
Citoyens et frères,
Charrier et Laporte, de Nasbinals, son aide de camp, sont déjà sous le glaive de la loy ; ils furent arrêtés hier au soir dans le domaine de Grange-Grand, de la susdite paroisse, par un détachement de gendarmerie de l'Aveiron ; ils sont partis ce matin à huit heures, bien escortés par les gendarmes et gardes nationaux. J'ai le regret d'avoir fait les premiers pas et les premières fouilles dans ledit domaine, sans succès ; mais j'ai été bien satisfait de le (Charrier) voir passer à cheval sous une aussi belle escorte qu'il déshonoroit par son accoutrement rustique.
Bon jour et fraternité.
DEVILLAS.
(Revue de la Haute-Auvergne - 7e année - 1905 - deuxième fascicule)

"Charrier, sa femme et Jean-Pierre Laporte, de Nasbinals, sont arrêtés à l'entrée de la nuit dans une cachette pratiquée au-dessous de la porte de la grange de son domaine de Prégand. On y saisit un porte-manteau contenant un habit, une veste et une paire de culottes, uniforme bleu, revers, collet et parements blancs, boutons avec ces mots : La Loi, le Roi. Charrier avait sur lui 3,600 livres en or, 900 livres environ en écus de 6 livres qui furent confisquées, ainsi que trois pistolets, deux fusils à deux coups, un fusil de munition, un sabre, une épée à monture d'acier et quelques papiers" (Mémoires de la Société des Lettres, Sciences et Arts de l'Aveyron - T. 13 - 1881-1886)

"De l'interrogatoire subi par Charrier dans la maison d'arrêt de Rodez, le 6 juin 1793, en présence des membres du Comité de sûreté générale de l'Aveyron, il résulte que l'armée du Midy avait été levée par Claude Allier, ci-devant prieur de Chambonas (près d'Uzès). En présence des troupes réunies à Rieutord, Allier conféra à Charrier le titre de commandant général de l'armée.
D'après Charrier, les neuf dixièmes de la troupe n'étaient pas armés de fusils ; ils ne possédaient guère que des bâtons, des fourches, des faux emmanchées à l'envers, des paradoux. Il avait dans son état-major un certain nombre de personnes paraissant avoir "une distinction et une éducation au-dessus du commun" qui se faisaient appeler Cobourg, Tonnerre, d'Arras, Brunswick. Charrier déclara que c'étaient des noms de guerre, mais prétendit ne pas connaître les personnalités qu'ils cachaient." (Revue de la Haute-Auvergne - 7e année - 1905 - deuxième fascicule)

 

Fait prisonnier par les gendarmes de l'Aveyron, le 4 juin 1793, au domaine de Grange-Grande, paroisse de Nasbinals, il fut tout d'abord interrogé, et sur la promesse qu'il fit de révélations importantes, on décida qu'il serait transféré à Paris.


A cet effet, le Comité de Salut public arrêta, dans sa séance du 11 juillet 1793, que "les Administrateurs du département de l'Aveyron étaient chargés de faire transférer sans délai Charrier dans les prisons du Tribunal criminel extraordinaire séant à Paris, et de faire toutes réquisitions nécessaires pour qu'il soit accompagné d'une force suffisante pour en répondre."
Ce transfert à Paris ne laissait pas cependant d'inquiéter les représentants du peuple Châteauneuf-Randon et Malhes. Ce voyage leur paraissait un peu long et ils n'étaient pas absolument sûrs des départements que l'on traverserait.


Le 23 juin, ils firent part de leur craintes au Comité de Salut public, qui soumit alors à la Convention le projet de décret suivant, ratifié le 6 par cette assemblée :
"La Convention Nationale décrète que le Tribunal du département de l'Aveyron jugera sans appel Charrier, chef des rebelles du département de la Lozère, ainsi que ses complices.
Les formes de l'instruction et du jugement de Charrier et de ses complices seront les mêmes que celles établies par la loi du 10 mars dernier pour le Tribunal extraordinaire de Paris.
Le recours à la voie de cassation n'aura pas lieu.
Les 12 jurés et les 4 suppléants seront tirés au sort dans la liste des jurés du département de l'Aveyron appelés à former le jury de jugement près ce Tribunal. Ils ne seront point sujets à récusation, hors les cas prévus par le décret dudit jour 10 mars dernier."


On comptait toujours cependant sur des révélations. Le même jour 6 juillet, la Convention décida que les représentants du peuple envoyés dans la Lozère se transporteraient à Rodez pour, conjointement avec deux membres du département de l'Aveyron, deux de la commune et deux de la Société populaire de Rodez, recevoir les déclarations que Charrier avait témoigné vouloir faire.
Si l'on en croit une lettre de Châteauneuf-Randon, en date de Rodez 17 juillet, ces révélations ne furent pas d'un grand intérêt.


La condamnation à mort de Charrier fut prononcée par le Tribunal criminel de l'Aveyron, le 16 juillet 1793, et son exécution eut lieu le lendemain 17, ainsi que cela est constaté dans la lettre ci-après :
"Un des représentants dans la Lozère à la Convention.
Rodez, le 17 juillet 1793.
Châteauneuf-Randon s'est rendu à Rodez (son collègue Malhes est malade) pour recevoir la déclaration de Charrier. "... Je me suis réuni avec les commissaires pris au nombre de deux dans l'Administration du Département, dans la Municipalité et dans la Société populaire, en conformité du décret, et qui ont signé ici avec moi. Vous verrez par le premier procès-verbal ci-joint, qu'ayant compté sur sa grâce, il n'a rien voulu dire. Par un second et un troisième, vous y verrez qu'attendri sur le sort de ses enfants et de sa femme, après avoir reçu une lettre d'elle dont la lecture vous fera connaître la grandeur des sentiments dont elle est pénétrée et de ce que peut développer dans les âmes des grands coupables mêmes et de ce qui leur appartient l'amour sacré de la patrie et de la République ; vous y verrez, dis-je, ce que Charrier a déclaré. Il est des objets que vous croirez peut-être utile de ne pas lire publiquement et de renvoyer au Comité de Salut public et que j'ai cru devoir marquer en conséquence. La procédure a été néanmoins suivie conformément au décret et le jugement prononcé hier. Dans ce moment, heure de midi, il vient d'être exécuté et la tête du grand coupable est tombée ...
Nous réclamons toute votre indulgence et toute bienfaisance en faveur d'un enfant que laisse ce grand criminel, et de sa femme enceinte de 7 mois, à qui le Tribunal a rendu la liberté comme innocente. Nous l'avons promis, tous, et remplissons avec empressement et confiance ce grand devoir d'humanité." (Revue de la Haute-Auvergne - 7e année - 1905 - deuxième fascicule)