LE CONVENTIONNEL MARTINEAU AU LIT DE LA MORT

La masse générale du peuple français n'a vu qu'avec la plus profonde douleur son roi (Louis XVI) périr sur un échafaud avec l'appareil de la justice ; un petit nombre d'individus furent les coupables ; mais la honte, mais les remords pour qui doivent-ils donc être ? Pour certains citoyens qui vivaient à cette fatale époque. On ne saurait être innocent quand on n'a pas empêché le mal quand on le pouvait. Voyez les Anglais : une stupide consternation s'empara d'eux aux approches de la mort de Charles Ier ; pas un citoyen n'osa murmurer : pas un n'eut le courage de représenter l'atrocité du crime, de faire entendre sa voix pour l'accusé. Le glaive de Cromwel menaçait toutes les têtes. Et cependant l'Europe entière a regardé toute la nation comme complice de l'attentat du tyran ; et la nation elle-même sortie de son état de stupeur, a gémi comme l'Europe d'avoir participé par un lâche silence à l'assassinat de son roi, et donne encore tous les ans des preuves publiques de ses regrets et de sa douleur.


La nation française se trouvait en 1793, dans des circonstances à peu près semblables : peut-être même étaient-elles plus difficiles, mais alors il y aurait eu plus de gloire à les surmonter. Ce n'est pas un seul tyran qui l'opprimait ; elle les comptait par milliers. Une association infernale dirigée par des chefs ambitieux, tenait captives dans tous les coeurs, toutes les douleurs et toutes les plaintes : elle répandait dans toutes les villes des émissaires qui se constituaient les geôliers en même temps que les interprètes de la pensée de tous, et le voeu qu'ils émettaient était censé être le voeu général. Les délations, les emprisonnemens arbitraires, les menaces, les incursions nocturnes, la calomnie, l'insulte, la plus abjecte cruauté, voilà quels étaient leurs moyens. Ils régnaient depuis quatre ans, et depuis quatre ans la terreur planait sur toutes les têtes.


Le vertueux Louis XVI, n'a pas été jugé, il a été condamné, assassiné judiciairement. Certes la nation française n'est pas coupable d'un crime aussi horrible ; il doit être imputé à l'exécrable convention.


Nous sommes heureux aujourd'hui de pouvoir prouver par la rétractation d'un conventionnel au moment où il va paraître devant Dieu, qu'il reconnaît lui-même l'innocence du meilleur des rois, et que si sa bouche s'est ouverte pour la condamnation, il n'a cédé qu'à l'entraînement du moment.


Voici sa lettre extraite de la Gazette de l'Ouest :


"Je, Louis Martineau, soussigné, confesse devant Dieu que la part que j'ai prise dans le procès du roi Louis XVI a été l'effet de l'entraînement du moment, que je m'en suis toujours repenti et que j'en demande pardon à Dieu et aux hommes ; et je prie Dieu de me pardonner aussi les mauvais exemples et scandales que j'aurais pu donner, en ne pratiquant pas la religion dans laquelle je désire finir mes jours, qui est la religion catholique, apostolique et romaine.
Châtellerault, ce 25 avril 1835.
Signé MARTINEAU."


Si l'aveu d'un conventionnel repentant ne suffisait pas pour démontrer que le plus vertueux des rois, que le meilleur des pères, que Louis XVI enfin a été sacrifié à une faction atroce, la France entière pourrait s'en convaincre en se rappelant les convulsions affreuses dont paraissaient agités les membres de la convention au seul mot de "roi". Les phrases les plus extravagantes s'échappaient alors de leurs bouches. "Quel rapport de justice y a-t-il entre l'humanité et les rois", disait l'un ; "on ne peut régner innocemment", disait l'autre ; "les formes dans le procès sont de l'hypocrisie", disait le troisième.


Certes si la nation eût été appelée à juger son roi, il ne se serait point trouvé parmi elle, de Robespierre qui osât dire que ce fût un scandale de délibérer, et qu'on dût "donner la mort au roi sans l'entendre" : ni de Saint-Just, qui pût s'étonner de ce que le glaive tremblerait dans les mains des juges.


Puisque au moment de descendre dans la tombe, le conventionnel Martineau s'est repenti sincèrement du vote régicide qu'il avait émis dans le procès de Louis XVI, nous dirons : "que la terre lui soit légère, que Dieu lui pardonne".

Le Vendéen
Journal du Poitou
Jeudi 4 juin 1835 - n° 61 - 5e année