SOUVENIRS DE FIDÉLITÉ
PAR MM. DE CALVIMONT ET DE LA BEAUME


Sous ce titre aussi touchant qu'il est simple, ces deux jeunes écrivains royalistes ont réuni des tableaux vifs et animés où sont racontés avec sentiment et finesse divers traits de fidélité et de dévouement. Le meilleur éloge que l'on puisse faire d'un livre est de le citer, les lecteurs sont ainsi mis à portée d'apprécier le mérite de l'ouvrage. Qu'ils jugent de celui-ci par le chapitre suivant.

L'ANNEAU VENDÉEN

Chez les fils de la Vendée, la fidélité est une vertu qui se transmet avec le sang ; pour eux, la foi monarchique est presque une religion, qu'une sorte de révélation mystérieuse leur a fixée au coeur ; c'est leur amour, leur orgueil, toute leur âme ; car le fils de la Vendée croit aux pieuses et saintes choses. Aussi la Vendée, avec ses guerres sacrées, ses glorieux souvenirs, et ses traditions du pays, la Vendée est un foyer où rayonnent toutes les croyances monarchiques ; c'est la terre consacrée des grandes vertus, des dévouemens héroïques et des courageuses actions.

 

effets d'un Vendéen

I

A quelques lieues de ****, petite ville de la Basse-Bretagne, vivait, il n'y a pas long-temps encore, une pauvre femme, qu'à cause de son âge et de son dévouement, on appelait la vieille Chouanne. Son nom était Gervaise Legendre, mais ceux qui ne la désignaient pas par la première appellation, la nommaient simplement la vieille Gervaise, ou par cette autre abréviation, la mère Gervaise.


Cette pauvre femme, veuve d'un paysan vendéen, mort glorieusement au siège de Thouars, pendant les premières guerres de Vendée, avait pour tout bien une de ces huttes de terre et de chaume si communes dans ce pays, et ne devait sa subsistance qu'aux salaires, hélas ! très minces qui lui étaient accordés pour la garde des troupeaux. Mais si la mère Gervaise était pauvre, elle avait en revanche cette fermeté d'âme et cette résignation qui élèvent au-dessus des revers, et si la mort du Vendéen Legendre avait détruit toutes ses espérances de fortune, c'était une grande consolation pour la bonne vieille que de penser que c'était un sacrifice en faveur de la bonne cause, à laquelle elle s'était toujours montrée si dévouée. Puis la mort du paysan Legendre était son titre de gloire, son acte de noblesse, à elle. Elle en parlait avec orgueil, comme d'une chose glorieuse pour elle ; et lorsque dans ses fréquens ressouvenirs, elle rappelait la mort de son mari, elle n'omettait jamais d'entrer dans les mêmes particularités. Ce n'était pas chez elle l'effet d'une garrulité bavarde, mais d'une vanité bien pardonnable, qui lui faisait trouver à placer quelques mots en sa faveur ; car elle-même s'était trouvée à l'assaut de la ville de Thouars, à côté de mademoiselle de L***, qui mourut si bravement sur une pièce de canon.


Gervaise dont était une pauvre femme bonne et dévouée jusqu'à la mort, enthousiaste malgré les glaces de l'âge, qui n'ont point de froid pour les attachemens sincères ; Gervaise était une fidèle Vendéenne, c'est-à-dire, une femme forte et courageuse, une ardente royaliste, une blanche décidée, ainsi qu'on a coutume d'appeler dans les campagnes de la Vendée, les personnes qui sont fidèles au drapeau blanc.


Un jour, comme elle s'en retournait des pâturages, Gervaise rencontra sur la route de ***, quelques paysans, qui lui dirent mystérieusement : "Mère Gervaise, avez-vous vu des rouges par là ? ...
- Non, répondit la Vendéenne. - Tant mieux reprit l'un des paysans, et que le ciel les tienne loin d'ici ; car, vous ne savez pas mère Gervaise ; ELLE a quitté les Marais, notre grande générale ; ELLE est ici, à une lieue, au château de ***. O mon Dieu ! pourvu qu'on ne devine pas sa retraite ! ...
- Bah ! ajouta un autre, est-ce que nous n'avons pas des bras pour la défendre ... Tenez, si je la savais en danger, dix milles rouges ne me feraient pas peur ; il y en a plus d'un comme moi, dans ce pays, et voyez-vous, avec une bonne volonté et des balles, on peut faire bien des choses ..."


Gervaise ne dit rien et continua son chemin.


Le lendemain au petit jour, Gervaise était debout ; et comme c'était un jour de fête, elle avait mis sa plus belle robe. Ce jour-là, elle avait apporté plus de recherche dans sa toilette, et s'était même enjolivée de quelques ornemens surannés, dont elle ne faisait usage que dans les circonstances solennelles. Puis sans attendre que la cloche l'appelât à l'église du village voisin, Gervaise sortit de chez elle ; et après avoir suivi pendant long-temps la grande route, elle s'enfonça dans un taillis. Il y avait de l'émotion dans les traits de la bonne femme ; son coeur battait violemment ; mille pensées confuses se croisaient dans sa tête ; et lorsque, suspendue entre la crainte et l'espérance, un doute cruel venait ralentir sa marche, elle se disait :
"Je me nommerai ; je dirai que je suis Gervaise Legendre, la veuve d'un Vendéen mort à Thouars ; je dirai que j'étais à côté de mademoiselle L***, quand elle fut tuée ; puis, je dirai que j'aime bien notre bon roi, et on me permettra bien de la voir un moment, seulement un moment, pour que je puisse dire que je l'ai vue, que je lui ai parlé ... Oh ! on ne me refusera pas cela, j'en suis sûre ; ELLE surtout, qui est si bonne et si avenante ..."


Alors la vieille Gervaise reprenait courage et doublait le pas, se pressant d'arriver, comme si elle eût craint d'arriver trop tard. Elle marcha ainsi long-temps, sans même songer aux fatigues et à la longueur du chemin.
Elle arriva au château de ***, et après de longues hésitations, elle entra.


"Monsieur, dit-elle toute tremblante au maître de la maison, monsieur ... Pardonnez-moi, monsieur, je ne suis qu'une pauvre femme, mais je suis bonne royaliste ..., et hier, comme je revenais de la pâture, j'ai appris ... Voyez-vous, Monsieur, je suis une bonne royaliste ... je voudrais, si c'était possible, avec votre permission, me mettre aux genoux de notre reine ... Est-il possible, monsieur ? ... Si vous n'avez pas confiance en moi, vous pouvez demander à tout le monde qui je suis. On vous dira : "La veuve de Legendre qui est mort à Thouars ; elle était à côté de mademoiselle de L***. Voulez-vous me permettre de voir notre reine ? ..."


Le maître du château se sentit ému ; mais la prudence l'empêcha de céder à son émotion. Il félicita la vieille Gervaise de ses sentimens honorables, et ne pouvait livrer un secret qui n'était pas le sien, il dit à la vieille Gervaise, d'une voix bienveillante :
"Bonne femme, celle que vous appelez votre reine, serait sans doute enchantée de vous recevoir ; mais elle n'est pas ici ; je connais assez sa bonté pour penser qu'elle n'aurait pas manqué de vous remercier de votre empressement ; je crois pouvoir vous remercier pour elle ... Au revoir, Gervaise, et pensez toujours à votre bonne reine ! ..."


La vieille Gervaise se retira découragée, et lorsqu'elle rentra chez elle le soir, elle était très-fatiguée, mais encore plus abattue que fatiguée.


"On n'a pas eu confiance, se disait-elle, en mes paroles, on n'a pas semblé croire que je fusse bonne Vendéenne ; et Dieu sait pourtant si j'aime mon roi ! ... J'aurais tant désiré de voir notre reine. Si elle avait su que j'étais là, elle aurait peut-être permis que je lui fusse présentée ..."


Quelques jours après le pèlerinage de Gervaise au château de ***, le soir, à l'heure où le silence plane sur la campagne, une femme jeune et gracieuse, aux grands yeux bleus, à la taille légère, à la voix douce ; une femme, vêtue d'une simple robe brune, à la tête voilée, se présenta à la porte de la demeure de Gervaise. C'est ELLE, la reine dont Gervaise avait voulu baiser les genoux. La pauvre vieille faillit en mourir de joie ; elle lui présenta le meilleur siège qui fût chez elle, et après mille protestations naïves d'amour et de fidélité, Gervaise recommença pour son hôte une histoire plus châtiée de la mort du Vendéen Legendre, de mademoiselle de L***, et du siège de Thouars.


Après ce récit, MADAME se leva, remercia la conteuse avec cette affabilité qui prête tant de charme à son geste, à sa voix, à son regard, et remit à la vieille Gervaise un anneau vendéen, avec cette devise : Au roi je suis.

II

Il y a dans le bonheur quelque chose de communicatif, une certaine affinité expansive qui le rend indiscret, inconsidéré, souvent même ... chez les personnes probes et honnêtes. Il est remarquable que dans les hommes égoïstes, avaricieux, et tous ceux qui sont dévoués aux jouissances exclusives, le bonheur, ce qu'ils appellent le bonheur, en perdant ce charme d'expansion, n'est plus qu'un calcul, une chose froidement positive, qui s'analyse et se démontre d'une manière algébrique. Dans le premier cas, le coeur se dilate ; dans le second, il se resserre ; pour les uns, c'est ... pour les autres, c'est une opération d'arithmétique.


Conformément aux lois de la théorie, Gervaise, simple et bonne, ne pouvait s'empêcher de répandre au dehors cette surabondance de délicieuses émotions, qui la rendait la plus heureuse des femmes. Le lendemain de cette visite mystérieuse, on savait, dans les alentours, que l'habitation de Gervaise avait été honorée de la présence de la royale exilée, et tous enviaient cette distinction. Gervaise montrait à tous l'anneau qu'elle tenait de la bonté de la proscrite, l'imprudente Gervaise était trop heureuse pour pouvoir contenir toute sa joie.


Peu de jours s'étaient à peine écoulés que le bruit de l'aventure de Gervaise se répandit jusqu'à ***, et par suite un détachement de troupes fut envoyé sur les lieux. Gervaise s'aperçut alors de son imprudence. Des soldats envahirent son chaume, comme une terre conquise ; et toutes ses démarches furent épiées de près. Dès ce moment, Gervaise devint la sujette des garnisaires, et ne releva plus que de leur bon plaisir ; la pauvre femme devint tributaire de leurs caprices, et eut la douleur de voir ses petites épargnes insolemment gaspillées ; il n'y a rien d'oppressif comme une dictature militaire. Mais ce ne fut pas la plus cuisante de ses douleurs. Les investigations des garnisaires ayant amené la découverte de l'anneau précieux, celui-ci fut brutalement confisqué au profit du bon ordre, comme un signe de sédition, et quelques instances que la bonne femme pût faire pour le recouvrer, quelles que fussent ses larmes, ses prières, ses menaces, tout fut inutile ; l'anneau séditieux fut transmis au commandant de la force militaire de ***.


Gervaise était inconsolable, car elle était attachée à ce don, autant qu'à la mémoire du Vendéen Legendre, autant qu'à la vie ; c'était toute sa richesse. Cette perte coûta bien des larmes à la vieille femme.
Enfin l'espoir d'une restitution la détermina à se rendre à pied à *** ; elle pensait que ses larmes pourraient attendrir le commandant. Hélas ! Gervaise se trompait.


"Monsieur, lui dit-elle, j'avais un trésor : un trésor qui m'était plus cher que toutes les richesses ; on me l'a pris, vous pouvez me le rendre, je vous en conjure, monsieur, rendez-le-moi.
- Qu'est-ce ? dit le commandant.
- Oh ! rien pour vous, reprit Gervaise ; mais pour moi tout ; c'est peu de chose, une misère ... Vous n'en ferez rien ; mais moi ... Oh ! si vous saviez quelle main me l'a donné ..."
Puis se reprenant ...
"Je me trompe, on ne me l'a pas donné, n'en croyez rien ; je mens ... Je puis vous assurer que je l'ai trouvé ... dans un sillon ; car qui me l'aurait donné, à moi, pauvre femme ! Monsieur, monsieur, rendez-le-moi, je vous en supplie, rendez-le moi, je vous donnerai en échange tout ce que je possède ..."
Gervaise était troublée, elle balbutiait, elle ne savait que dire davantage.


Le commandant donna l'ordre de la faire sortir, sans même daigner lui répondre ; seulement en se tournant, il se contenta de dire :
"Cette femme est folle !"
Gervaise quitta ***, bien affligée, et durant toute la route elle pleura.


Alors, voyant que toute plainte était inutile, elle s'accusa elle-même, et tomba dans un morne abattement ; elle oublia toutes ses occupations pour ne songer qu'à l'anneau qu'on lui avait soustrait.


Comme la vieille Gervaise était seule un soir, un jeune homme, revêtu de l'uniforme de l'armée royale, la cocarde blanche au chapeau, se présenta chez elle, et lui remettant une boîte, il lui dit :
"De la part de la régente de France."
Puis il disparut.
Gervaise ouvrit cette boîte, et dans un transport de joie inexprimable, elle s'écria : "Merci mon Dieu ! Vive la régente de France !"
Elle fit un trou dans la terre, et y déposa précieusement la boîte.
S.A.R. Madame, pour dédommager la fidèle Gervaise, venait de lui envoyer un autre ANNEAU VENDÉEN, avec la même devise : Au roi je suis ! ...

 

LYS

Le Vendéen
Journal du Poitou
18 mars 1834 - N° 92 - 3ème année