LETTRE DE PIERRE BUTOR, BRIGADIER DE GENDARMERIE, A SA MERE.

Ma chère mère,

soldat

J'ai une fameuse nouvelle à vous annoncer, qui m'a tant fait de plaisir que j'en suis encore tout bête. Figurez-vous que, de caporal que j'étais, me voilà devenu un de ces matins procureur du roi, et tous mes camarades aussi, une chose superbe, dont je ne peux pas vous dire le bon effet qu'elle a produit sur la gendarmerie en général. Ce n'est pas l'embarras, il avait bien besoin, ce respectable corps, d'une réparation d'honneur aussi conséquente, pour toutes les avanies que notre glorieuse révolution lui avait fait endurer, en le traitant comme le dernier des derniers, à ce point que, pour ne pas rafistoler un peu à la mode constitutionnelle, et nous rapatrier insensiblement avec les patriotes, on avait été obligé de nous déguiser des pieds à la tête, et même de supprimer le nom de gendarme, que des imbéciles de tribunaux regardaient comme une injure grossière, prévue et punie par le code civil des Français. Enfin, la chance a tourné en notre faveur, et c'est à ces braves députés que nous devons ça, de solides lapins encore, à qui je vous prierai de dire mille choses honnêtes de ma part, de même qu'au gouvernement, si des fois vous avez l'occasion de les rencontrer en société.


Vous ne savez peut-être pas bien ma chère mère, quoique vous soyez une des plus fortes marchandes de beurre du marché des Innocens, ce que c'est au juste qu'un procureur du roi. Le procureur du roi, voyez-vous, c'est un particulier robuste, bien constitué, qui fait les cent dix-neuf coups dans un pays, au nom de la loi, sans que personne ait le droit d'y trouver à redire, ce qui est diablement agréable. Le procureur du roi ne va jamais à la salle de police, mais, il y met tous ceux que ça lui fait plaisir ; et si on n'est pas content, bernique ! Enfin, il n'y a pas de métier plus avantageux que celui-là, d'autant qu'il est inutile d'avoir inventé la poudre pour s'en tirer proprement, et le peu qu'on sache écrire et lire sa langue, c'est tout ce qu'il en faut.


Je compte bien cependant me distinguer d'une jolie manière dans ce pays, qui fourmille de carlistes, ousque le paysan, un être sauvage et dégradé, a la bêtise de croire à Dieu et pas du tout à Louis-Philippe. Ce n'est pas que déjà nous n'ayons civilisé un certain nombre de ces brigands à coups de fusil et de baïonnettes, que nous avons eu même le plaisir, il y quelques jours de leur faire tomber deux têtes pour l'histoire de la pacification. Mais avant d'en venir là, il fallait un tas de formalités qui n'en finissait plus, ce qui gênait extraordinairement la gendarmerie dans ses évolutions nationales. Maintenant ce n'est plus ça ; le gouvernement donne carte blanche aux brigadiers, qu'il s'en rapporte à leur prudence pour tout mettre sens dessus dessous, et ramener le bonheur et la confiance dans le sein de l'Ouest. Vous allez voir l'avantage qu'il y a pour le gouvernement et pour le brigadier.


Je suppose que je rencontre un paysan qui, sous prétexte d'aller labourer sa terre, se permette de conspirer avec ses boeufs et sa charrue. Je lui demande son passe-port : il n'en a pas, le brigand ; il est donc en flagrant délit. Pour lors, au lieu de le dénoncer au procureur du roi, je me le dénonce moi-même ; ce qui est infiniment plus commode ; et aussitôt, en remplacement d'un mandat d'amener qu'il aurait fallu lancer, je lui lance mon cheval sur le corps, et c'est fini. Il est clair que cette nouvelle méthode est bien plus expéditive que l'ancienne. Après ça, pendant que mes hommes emmènent le coupable en prison et les boeufs au marché, je me rends de ma personne à la ferme. - Où est votre mari ? que je demande à la fermière. - Il laboure son champ, qu'elle me répond, et je vas lui porter sa soupe. - Ce n'est pas la peine, je la mangerai bien moi-même. - Pourquoi donc ça ? qu'elle me dit. - Parce que ça me fait plaisir et que je suis brigadier-procureur du roi. Tandis que, sans plus de façon, je me fais servir la soupe de l'autre, le fils de la maison arrive en criant que son père est arrêté ... Ce jeune homme est nécessairement un réfractaire ; dès qu'il m'aperçoit il veut fuir : attentat manifeste contre les droits que Sa Majesté tient du voeu patriotique de la nation française. Aussitôt je prends ma carabine, et pan ! sans autre forme de procès, je vous étends mon brigand sur le carreau.


Voyez-vous, ma chère mère, qu'il est impossible, à moins d'être le grand Turc, d'avoir plus d'agrémens que le brigadier de gendarmerie, avec l'ordre de choses qui nous protège. Mais c'est surtout dans les châteaux que je vas m'en donner. Il faut vous dire que les châteaux, dans ce pays-ci, sont encore bien mieux approvisionnés que les fermes de toutes sortes d'objets suspects, auxquels il est bon d'avoir l'oeil et la main. Les caves principalement méritent de fixer la surveillance spéciale d'un bon brigadier altéré de faire son devoir ; car on est presque toujours sûr de trouver, dans ces antres du carlisme, une quantité raisonnable d'armes offensives et défensives de tous les calibres, sans compter des amas de bouteilles d'un vin vieux propre à monter la tête des chouans contre le régime de liberté dont le brigadier a le bonheur de jouir. Mais une minute ; le brigadier est maintenant en droit d'entrer, à toutes les heures du jour et de la nuit, dans le château comme dans la chaumière. Il y a plus de pékins se disant procureurs du roi, maire, commissaire de police, juges de paix, qui viennent lui mettre des bâtons dans les roues de son service, et lui souffler tous les revenans-bons de la visite domiciliaire. Le brigadier, ma chère mère, c'est au jour d'aujourd'hu, la justice en personne, et une justice d'autant plus solide, qu'elle peut exécuter ses arrêts elle-même, avec le sabre pendu à son côté.


Voilà ce qu'ont fort bien reconnu les estimables MM. Augustin Giraud, Isambert, Dubois né natif d'Angers, Luneau et monseigneur d'Argout, qui tous on dit de si belles choses dans la discussion de la gendarmerie appliquée au bonheur de l'Ouest, le 4 du courant. Ce sont de braves et honnêtes gens, qui n'y vont pas de main-morte pour ce qui est de la chose, comme ils disent, de doter le peuple français d'institutions libérales, et de bonnes brigades à pied et à cheval, qui tiennent un chacun en respect devant le trône citoyen.


Mais ce qui nous a désolés, chère mère, c'est de voir le général Strolz, un ancien, quoi ! qui a été dans son temps inspecteur de la gendarmerie, et qui par conséquent connaît les brigadiers à fond, venir dire, comme ça devant le public, que nous n'étions tous que des fichus bêtes, que nous n'avions pas l'intelligence nécessaire pour vexer légalement le Vendéen ! Cette farce ! comme s'il y avait des lois à l'égard de la canaille semblable, qu'un brigadier est toujours assez savant l'orsqu'il est dévoué à son roi, qu'il a une poigne vigoureuse, et que son sabre a le fil.


Au demeurant, que le général se tienne tranquille ; d'ici à peu de jours, quand le gouvernement nous aura expédié les deux mille camarades qu'il fait cadeau à la Vendée, on verra de quoi que nous sommes capables, et si nous nous mouchons avec le coude ou le pied. Je ne vous dis que ça, ma chère mère, et néanmoins je vous serai obligé, si c'est un effet de votre bonté, de m'envoyer, par la même occasion, quelque peu de réglisse, car le pays est diablement humide, et je tremble toujours que moi et ma brigade nous y gagnions quelque bon rhume de cerveau, avec lequel je suis ma chère mère,


Votre fils respectueux et reconnaissant,
PIERRE BUTOR,
Brigadier de gendarmerie, et procureur du roi à cheval.
(Mode).

Le Vendéen
Journal du Poitou
14 février 1834 - n° 83