OU SE TROUVENT LES RESTES DU GÉNÉRAL VENDÉEN DE LESCURE ?

par le Docteur Léon Cerf

LESCURE 3

 

Louis Marie de Salgues, comte, puis marquis de Lescure, fut un des principaux chefs de l'armée vendéenne. En 1793, il avait 27 ans. C'était le plus instruit des officiers catholiques ; il lisait couramment le latin, l'italien, l'anglais et l'allemand ; quand l'insurrection éclata, il étudiait le grec. De plus, il avait été élève de l'Ecole militaire, et il possédait des motions précises et étendues de tactique.
Il avait les plus hautes qualités morales, et fit preuve d'une magnanimité admirable.


Doux, presque timide dans la vie privée, il montra pendant la guerre, un courage qui allait jusqu'à la témérité. C'est ainsi qu'à Fontenay, il se trouvait à cheval, isolé à quarante mètres en avant de ses hommes qui hésitaient à partir. Il s'arrêta, et cria : "Vive le Roi !" Aussitôt une batterie de six canons ennemis cracha sur lui à mitraille : ses habits furent criblés ; son éperon gauche fut emporté ; un grand morceau de sa botte droite, arraché. Par miracle, il n'avait pas une égratignure. Il se retourna vers ses soldats, et leur dit : "Mes enfants, les Bleus ne savent pas tirer, vous le voyez bien ; allons, en avant !" La troupe, transportée, s'élança en un élan furieux.


Une autre fois, à Torfou, un républicain le tira à bout portant : le fusil rata ; le coup ne partit pas. De Lescure, qui avait le sabre en mains et pouvait abattre son adversaire, prit le soldat à bras le corps, et, paralysant sa défense, lui dit simplement : "Je te fais grâce". Il le confia alors à ses hommes ; mais ceux-ci étaient tellement exaspérés par la scène rapide qui venait de se dérouler devant eux, qu'ils massacrèrent le malheureux bleu. De Lescure en eut tant de peine qu'il jura pour la seule fois de sa vie.


Plusieurs aventures du même genre lui firent une réputation d'invulnérabilité : les paysans répétaient que le bon Dieu écartait de lui les balles, parce que c'était un saint ; et ils en déduisaient qu'en se mettant derrière lui, rien ne pouvait les atteindre.


Cette croyance reçut du hasard des batailles un cruel démenti : au cours d'un combat qui se livra, le 15 octobre 1793, dans les champs de La Tremblaye, un château situé sur la route de Mortagne à Cholet, le général de Lescure fut mortellement atteint.

lescure blessé 3


Voici le récit de l'épisode, écrit par la femme du général, qui devint plus tard marquise de La Rochejaquelein :

"Monsieur de Lescure, suivant son ordinaire, était à l'avant-garde, et le premier de tous : les généraux, comme nous l'avons vu, étaient toujours obligés de payer de leur personne en enfants perdus. M. de Lescure savait les Bleus tout près de lui ; il arrête les paysans et leur dit qu'il va reconnaître l'ennemi. Il monte, suivi du petit de Beauvollier, sur un tertre élevé, se trouve dans un champ et voit à quinze pas seulement, un bataillon républicain. Il crie aussitôt aux paysans : "Avancez", leur faisant signe du sabre, et à ce moment il reçoit une décharge. Une balle lui traverse la tête entre la tempe gauche et les sourcils, et sort derrière l'oreille. Il tombe raide de cheval : le petit de Beauvollier, qui lui était tout dévoué, perd la tête, et, au lieu de songer à le secourir, jette son sabre, en poussant les hauts cris, parcourt toute l'armée en disant que M. de Lescure est mort, et jette ainsi l'alarme. Cependant l'avant-garde, au bas du tertre, entendant crier : Avancez ! s'était élancée dans le champ avec tant de fureur qu'elle passa sur son général sans le voir et fit d'abord reculer l'ennemi : mais bientôt les Mayençais reprirent le dessus, nous battirent et nous forcèrent à nous réfugier à Cholet."

LA CROIX DE LESCURE


Bontemps, domestique de M. Lescure, se trouvait dans la troupe des Vendéens qui suivait le général. Il bondit auprès de son maître qu'il trouva étendu à terre, sans connaissance, le visage couvert de sang. Le blessé respirait faiblement ; Bontemps aidé de ses compagnons, le transporta d'abord un peu à l'écart de la mêlée, au pied d'une croix de pierre qui existe toujours, à gauche de l'entrée de l'avenue qui conduit de la route nationale au château de La Tremblaye, et qu'on appelle dans le pays : la croix de Monsieur de Lescure.

 

Lescure blessé 5


Quant on eut arrêté l'hémmorrhagie et fait un pansement sommaire, Bontemps fit hisser son maître sur un cheval, en croupe derrière lui ; de chaque côté, un paysan soutenait le blessé qu'on fit passer par des chemins non encombrés par l'armée en retraite. On le conduisit ainsi, au pas, jusqu'à Beaupréau.


Pendant ce temps, les Vendéens se réfugiaient à Cholet. Tous croyaient de Lescure mort ; personne n'en parla à sa femme qui suivait l'armée à cheval, parce qu'on savait combien elle avait besoin de ménagements, étant grosse de trois mois. En cours de route, on apprit que le général était encore vivant, et on prévint Madame de Lescure que son mari blessé se trouvait assez près d'elle, à Chaudron. Elle y courut ; elle y rencontra le général porté à bras sur un lit, la tête fracassée, le visage oedématié, pouvant à peine parler, fébrile et anxieux. Elle suivit le triste cortège qui gagnait Saint-Florent le Vieil où se massait l'armée vendéenne.


Tous les paysans des Mauges se pressaient sur la place du petit pays, au bord du fleuve mélancolique, et tout le long de la ruelle qui monte en raidillon jusque là-haut, vers l'église, sur la plate-forme qui domine la plaine bretonne. La étaient massés, farouches et angoissés, les 4 à 5000 républicains prisonniers que la clémence de Bonchamps agonisant allait sauver du massacre.


C'était le 18 octobre. Le conseil vendéen avait décidé de faire passer la Loire par toute l'armée.

 

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On enveloppa dans des couvertures Monsieur de Lescure qu'on ne pouvait plus habiller, tant il était faible ; on l'assit dans un fauteuil de paille garni d'un matelas, et on l'installa dans un bateau de pêche qui le transporta sur la rive droite. Deux tableaux : l'un, de Jules Girardet ; l'autre, de Phillipeaux, ont représenté cet épisode.
Au débarquement, quatre soldats entrecroisèrent deux piques sous le fauteuil, tandis que le blessé appuyait ses pieds sur une serviette dont Madame de Lescure et sa femme de chambre tenaient les les deux extrémités. Une escarmouche retarda le transport ; mais on prévint à déposer le général dans une maison de Varade, où il passa la nuit.


Le lendemain soir, à la tombée de la nuit, on étendit M. de Lescure sur une charrette, pour le conduire à Ingrandes, première étape de l'armée qui devait bientôt s'ébranler. A chaque tour de roue, la douleur arrachait des cris au blessé qui était presque sans connaissance, à l'arrivée. On le déposa sur un mauvais lit, dans une maison située à la croisée des routes de Nantes et de Laval, et sa femme se coucha dans le foin, sans souper.


Dès l'aube, l'armée vendéenne commença à passer, se dirigeant vers Candé, Segré, Châteaugontier, Laval. On improvisa un brancard sur lequel on fixa un fauteuil de paille protégé par des cerceaux de bois soutenant des draps. Madame de Lescure suivait à pieds, accompagnée de sa femme de chambre et de plusieurs domestiques. Le blessé, cahoté, fébrile, délirant, ne cessait de jeter des cris. Cependant, au bout de deux kilomètres, Bontemps se trouva sur la route, conduisant une berline qu'il avait ... réquisitionnée, en paysan débrouillard. On put y installer un peu plus confortablement le blessé qui était en chemise, enveloppé dans des draps et des couvertures, et calé avec des matelas. Agathe, la femme de chambre, s'assit auprès de lui, soutenant la tête fracassée.

 

LESCURE BLESSÉ


La berline était placée au centre de la colonne, derrière les canons, et protégée par l'arrière-garde. Il faut savoir comment était composée l'armée vendéenne, pour se rendre compte de la situation. Madame de La Rochejaquelein nous en a donné une description assez détaillée dans ses Mémoires :


"La cavalerie était encore plus imposante que l'infanterie ; elle montait des chevaux de meuniers, de colporteurs, de poissonniers, avec des brides et des étriers de cordes ; aussi n'a-t-elle guère été employée que dans les déroutes pour la poursuite de l'ennemi.
Les Vendéens n'avaient aucune cocarde militaire ; beaucoup mettaient à leur chapeau des morceaux d'étoffe blanche ou verte ; d'autres, du papier, des feuilles ; et plusieurs, rien du tout ; mais tous les paysans avaient, par dévotion et sans que personne en eût donné l'ordre, un sacré coeur cousu à leur habit, et un chapelet passé dans la boutonnière. Nos soldats ne portaient ni giberne ni hâvresac, ni effets, quoiqu'ils en prissent en quantité aux républicains ; ils trouvaient cela incommode ; ils préféraient mettre leurs cartouches dans leurs poches ou dans un mouchoir roulé en ceinture, suivant l'usage du pays. A la queue de leurs chevaux ils attachèrent des épaulettes et des cocardes nationales. L'armée eut une trentaine de tambours, mais peu de trompettes ... Les chefs portaient habituellement, pendant l'été, des vestes, gilets et pantalons de siamoise de toutes couleurs, fabriqués à Cholet : quelques-uns avaient des vestes de drap vert avec des collets noirs ou blancs. Quand il faisait froid, ils mettaient des redingotes, même des habits, comme avant la guerre ; Henri de La Rochejaquelein a fait toute la campagne avec une redingote bleue. On peut dire que chacun s'habillait avec ce qu'il avait et comme il pouvait."


Quelle était l'importance de cette armée si particulière ? Au combat de La Tremblaye, où de Lescure fut blessé, l'armée vendéenne, nous dit Monsieur Aubrée (1) comptait 30.000 fantassins, 200 cavaliers, une cinquantaine de pièces de canon, puis 10 à 15.000 femmes, enfants, vieillards, et enfin 200 voitures emmenant les blessés et les malades.


On conçoit combien l'organisation écartée du service de santé devait être déplorable dans une semblable confusion. Chaque fois qu'on voulait renouveler le pansement de M. de Lescure, il fallait battre du tambour pour réclamer un chirurgien, et ce n'était jamais le même qui se présentait.


Le pauvre blessé souffrait de plus en plus, quoique la berline fût maintenue au pas. Parfois survenaient des hémorragies profuses qui inondaient de sang ses draps et les habits de la femme de chambre. Entre Candé et Segré, il eut une crise d'excitation : il semblait sans connaissance, quand ses cris : "Voici les bleus" et un certain tumulte de bataille l'arrachèrent à son anéantissement. Il se souleva, passa la tête à la portière, et réclama son fusil, demandant qu'on le soutint sur les genoux pour qu'il pût tirer sur l'ennemi et mourir en combattant. Sa faiblesse le rejeta dans la torpeur.


Un arrêt de 12 heures à Châteaugontier, et on arriva enfin à Laval, où le repos et de meilleurs soins amenèrent une certaine accalmie. Les de Lescure furent recueillis dans l'hôtel de Monfrand, 23, rue du Hameau.


Je n'ai pas à faire ici le récit des combats de Laval. Au cours de la bataille, le général resta plus d'heure au balcon en fer forgé d'une des fenêtres encourageant les soldats de la main et de la voix.

 

LESCURE LAVAL RUE DU HAMEAU


Cette maison existe toujours ; elle appartient au vicomte d'Aboville qui a fait fixer sur sa façade une plaque de marbre portant cette inscription :


Ancien hôtel Rousseau de Montfrand
Dans cette demeure
Le Général vendéen
Louis-Marie de Lescure
mortellement blessé
a été soigné et a séjourné
du 23 Octobre au 2 Novembre 1793


M. de Lescure demeura en effet neuf jours à Laval. Son état s'aggrava sensiblement ; la fièvre augmenta d'intensité et ne le quitta plus ; une diarrhée profuse augmenta sa dépression. On réunit en consultation plusieurs médecins qui ne purent que prodiguer à Madame de Lescure de vaines paroles d'espoir. Le blessé se trouva, un moment tellement affaibli qu'il crut sa dernière heure venue, et fit à sa femme des adieux déchirants.


Cependant le grand conseil de l'armée vendéenne décida de marcher sur Fougères pour, de là, gagner Rennes. On réinstalla M. de Lescure, fébrile et délirant, dans sa berline qui, le 2 Novembre, au matin quitta Laval au milieu du désordre de la colonne en marche.


En cours de route, la voiture fut arrêtée un instant par un des embarras sans cesse renouvelés. Un Vendéen se mit à lire tout haut une gazette donnant des détails sur la mort de la Reine. Ce fut pour de Lescure un deuil cruel, et le prétexte d'une grande agitation. Il s'écria : "Quoi ! les monstres l'ont tuée ! Je me battais pour la délivrer ; ce sera, si j'en réchappe, pour la venger. Plus de grâce !" Et il ne cessa plus de mêler le nom de la Reine à ses divagations.


On passa la nuit à Mayenne.


Le lendemain, 3 Novembre, une nouvelle étape conduisit l'armée à Ernée. M. de Lescure et sa femme y couchèrent, l'un près de l'autre, chacun sur un matelas. Madame de Lescure, accablée par la fatigue, dormait, quand l'entourage, croyant voir sur le visage du blessé l'ombre de la mort, fit chercher un prêtre ; celui-ci donna l'absolution et l'extrême onction au blessé qui fut incapable de se confesser. De Lescure n'avait cependant pas perdu connaissance ; car il regardait sa compagne en pleurant. Une nouvelle étape conduisit l'armée vendéenne à Ernée.


Le 4 novembre, il fallut repartir. Madame de Lescure voulait demeurer à Ernée ; mais on lui représente que, si elle ne voulait pas laisser le corps de son mari entre les mains des républicains, il fallait se résigner à s'éloigner. Elle obéit, et laissa le général aux soins de la femme de chambre et d'un médecin qui s'installèrent auprès de lui. Madame de Lescure ferma la portière de la berline, et monta à cheval ; elle ne devait plus revoir son mari, ni vivant, ni mort !


On avait quitté Ernée vers midi.


Madame de Lescure chevauchait, dans la boue de la route, sous une pluie battante. La berline qui emmenait l'agonisant, suivait au pas à la queue de la colonne, arrêtée, à chaque instant, par des pauses, par l'encombrement et le désordre de la foule de femmes, de vieillards, d'enfants qui constituaient l'arrière-garde. Entre 4 et 5 heures du soir, elle se trouvait à hauteur d'un petit village situé sur la droite, et appelé Les Besnardières, à 2 km 500 avant d'arriver au bourg de La Pellerine.


C'est là que le blessé rendit le dernier soupir. Madame de Lescure vit bien, de loin, s'arrêter la voiture, et le chirurgien en descendre ; elle voulut la rejoindre ; mais on l'en dissuada, en lui affirmant que son mari était toujours dans le même état, et elle continua son chemin, en direction de Fougères dont on approchait.


L'armée vendéenne n'était pas entrée dans la ville sans combat. Pour garder la place qu'elle avait prise, de haute lutte, elle avait construit des retranchements improvisés, mais très forts qui empêchaient toute voiture de passer. Madame de Lescure descendit de cheval ; elle parvint, avec l'aide du chevalier Beauvollier, à pénétrer dans Fougères par une ouverture étroite et basse pratiquée par les Bleus dans le retranchement pour le passage des fantassins. Elle recommanda à tous les amis qui l'entouraient de la conduire auprès de M. de Lescure, dès que ce serait possible, et se laissa installer rue Pinterie dans l'hôtel Le Harivel qui était alors habité par le médecin Puted, général de l'armée catholique et royale de Fougères.
Elle se restaura et s'assit, dans une muette inquiétude, au coin du feu.


Au milieu de la nuit, elle entendit la berline rouler sur le pavé de la cour de l'hôtel, et rappela sa promesse au chevalier de Beauvollier. Elle éprouvait, à ce moment de violentes douleurs lombaires qui firent craindre un accouchement prématuré : "Je souffrais horriblement depuis trente six heures ; enfin les douleurs furent si violentes que je criais. Je fus au moment de faire une fausse couche ; un médecin fut appelé et dit que je la ferais avant un quart d'heure, si l'on ne me saignait à l'instant. M. Allard se trouva là ; ne sachant où les chirurgiens étaient logés, il se mit à courir en criant dans la rue : "Au secours, pour une femme qui se meurt !" Il se présenta tout de suite un chirurgien, et il l'amena. Je n'oublierai jamais cet homme, dont je n'ai pas su le nom ; il ne me connaissait pas ; il était jeune, avait près de six pieds, quatre pistolets à la ceinture et un grand sabre. J'avais la tête perdue ; je lui dis de prendre garde, que je craignais la saignée : "Ah ! bien, moi, répondit-il, je n'ai pas peur ; j'ai tué plus de trois cents hommes à la guerre et j'ai coupé, encore, ce matin, le cou à un gendarme ; je ne crains pas de saigner une femme ; donnez votre bras." Je le tendis sans répliquer ; il eut bien de la peine à faire venir le sang ; avant que la palette fût pleine, je me trouvai mal ; on me fit prendre pendant toute la nuit des potions extrêmement fortes."


Cependant, de la berline à l'intérieur de laquelle M. de Lescure avait expiré, sur la route d'Ernée à Fougères, la femme de chambre, Agathe, était descendue dans la cour de l'hôtel Le Harivel, après être restée plus de neuf heures en tête à tête avec le cadavre. Elle tomba évanouie, et on eut grand'peine à lui faire reprendre ses sens.
Que fit-on, à ce moment-là, du corps de M. de Lescure ? Peut-être l'a-t-on embaumé ? L'a-t-on inhumé ? Dans quel endroit ? Impossible d'en rien savoir : nous entrons dans le mystère.


abbé Pierre Jagault

Madame de Lescure, que ses amis avaient enfin prévenue de son malheur, ne put jamais résoudre l'énigme, et les détails qu'elle nous a laissés sur cette question, révèlent son ignorance. Voici ce qu'elle écrit dans ses Mémoires : "Je ne voulais pas laisser son corps en proie aux républicains ; je savais qu'ils avaient déterré M. de Bonchamps, inhumé à Varades, et qu'on lui avait fait mille outrages. Je voulais le faire embaumer et l'emporter avec moi en voiture ; on eut bien de la peine à m'en empêcher ; on me représenta que je risquais de faire une fausse couche ou de mettre au monde un enfant monstre ou imbécile. Je fis donner parole d'honneur à M. l'abbé Jagault de faire embaumer le corps ; les entrailles furent enterrées à Fougères.
Le principal se chargea de le faire emporter on m'assura à Avranches que les personnes qui devaient y veiller s'étaient cachées et avaient disparu ; je fus inconsolable. J'ai toujours soupçonné que mon père, qui avait fait l'impossible pour que je le laisse enterrer, le fit faire secrètement. Dans le fait, c'était plus raisonnable ; mais je n'ai jamais pu savoir la vérité, quelque recherche que j'aie faite et la perte de son corps sera toute ma vie le sujet d'une douleur amère : ce que je sais au moins, c'est que les patriotes n'ont point trouvé son corps ; car ils mirent dans les gazettes que les Vendéens l'emportaient, espérant qu'il inspirerait encore aux soldats encore aux soldats cette même ardeur qu'il leur donnait pendant sa vie."


Et une note de son manuscrit ajoute : "Après un service, on le mit dans une caisse, faite en forme de caisson qui suivit le train d'artillerie à Avranches. M. Jagault étant tombé malade, en profita de sa position pour faire enterrer le corps sans qu'il en eût connaissance. Il n'a jamais su comment cela s'était passé, malgré l'engagement qu'il avait contracté. C'est lui qui fit la sépulture des entrailles à Fougères."


Aucun des autres auteurs du drame ne nous a laissé d'indications, et pour cause : Le général de Donnissan, père de Madame de Lescure, fut fusillé à Angers, le 8 janvier 1794 ; le médecin Puted, chez qui nous avons vu disparaître le corps de Lescure, fut guillotiné à Rennes, le 24 Novembre 1793.


Madame de Lescure a affirmé deux fois que les entrailles furent enterrées à Fougères. Or tous les anciens cimetières de cette ville ont été détruits. Il ne reste du cimetière Saint-Sulpice que son calvaire de granit, au pied duquel la tradition locale veut que les entrailles du Saint du Poitou aient été enterrées.
Mais le corps lui-même ?

LESCURE

 


Nous citerons d'abord le chapitre de Chateaubriand sur La Vendée, dans ses Mélanges historiques : "M. de Lescure expira avant d'entrer dans cette dernière ville (Fougères). L'illustre veuve du général vendéen emporta dans un cercueil les dépouilles mortelles de son mari. Elle craignit que la tombe de Lescure ne fût violée. Quelque temps après, cet homme qui laissait un nom immortel, fut enterré au bord d'un grand chemin, sur un coin de terre inconnu."


M. Le Héricher et M. Ménard, deux historiens avranchinais, s'accordent pour dire que M. de Donnissan remplit la mission que lui avait imposée sa fille ; il aurait fait enterrer le cadavre de M. de Lescure, à Avranches, la nuit, et si mystérieusement que l'endroit de la sépulture est resté complètement ignoré.


D'autre part, M. Etienne Dupont, l'historien du Mont Saint-MIchel, soutient également la thèse de l'inhumation à Avranches, et, dans un manuscrit que son fils a communiqué à M. Etienne Aubrée, il nous en donne une description détaillée ; c'est tout un roman :


"Au pied même de la colline d'Avranches, à la sortie du faubourg de Malloué, sur le bord de la petite rivière de Pirette s'élève l'hospice d'Avranches.
Là, en 1793, une seule domestique était restée ; c'était une fille solide, intelligente et gaie, Victorine Saint-Denis n'avait pas de famille ; elle n'était pas venue au monde à l'hospice d'Avranches, mais presque ; on l'avait trouvée, au tour de l'établissement, le matin du 9 Octobre 1773 ; aussi l'avait-on nommée Saint-Denis (qu'on écrivait en un seul mot), jour de la fête patronale de ce saint. Elle avait grandi à l'hospice ; elle y était restée.
Le 12 Novembre 1793, les Vendéens entraient à Avranches. Leur venue fut saluée avec joie ; les administrateurs avaient pris la fuite. Un des premiers soins des Vendéens fut d'occuper l'hospice ...
Le soir même du 12 Novembre, une voiture entrait sans bruit dans la cour de l'hôpital ; il en descendit deux officiers de l'armée royaliste, un médecin et un prêtre. Ils eurent aussitôt un assez long conciliabule avec l'officier qui avait pris, le matin, la direction des services de la maison.
La voiture contenait le corps du Saint du Poitou, M. de Lescure. Sa femme avait refusé de le laisser enterrer. A Fougères elle exigea qu'on embaumât le corps ; ce soin est confié à M. Putel, médecin, homme tout dévoué aux royalistes ; mais les aromates et les produits chimiques lui manquent ; il enlève seulement les intestins et quelques organes internes plus sujets à une décomposition rapide ; ces restes sont pieusement déposés au cimetière de Fougères. Le corps, entouré d'un épais linceul, est enveloppé de peaux de moutons.
La sinistre voiture suivait toujours l'armée. Madame de Lescure espérait confier provisoirement à la terre de Granville, dont les royalistes allaient certainement s'emparer, le corps de son époux. Mais la nature accomplissait son oeuvre ; le cadavre du chef vendéen, insuffisamment embaumé, se décomposait affreusement ; les chefs durent parler avec énergie à la pauvre femme qui était alourdie par une grossesse avancée ; les prêtres se joignirent à eux : Madame de Lescure se laissa convaincre ou plutôt accepta le sacrifice qu'on lui imposait, mais on lui promit que le corps serait secrètement inhumé et que les Bleus, si la fortune des armes leur rendait Avranches, ne pourraient découvrir le petit coin de terre où reposerait, en attendant son glorieux retour au pays natal, le grand chef que le roi et la France venaient de perdre. Il ne fallait pas, bien entendu, que M. de Lescure fût inhumé au nouveau cimetière d'Avranches où, depuis le mois de Mars, on enterrait les morts de l'hôpital ; on aurait vite découvert sa tombe.
L'abbé Bernier, Myret de la Patouillière et Verteuil vont s'occuper des détails du mystérieux enterrement ; il ne faut pas qu'à l'hospice on se doute de la chose ... On penda tout de suite à Victorine Saintdenis dont on a fait l'éloge à M. d'Autichamp et à l'abbé Bernier. Verteuil a un long entretien avec elle, loin de toute oreille indiscrète. Elle conduit le chef vendéen dans un champ, situé de l'autre côté de la route d'Avranches à Villedieu, et qui dépend de la ferme de l'Andesoudière ; la nuit est très sombre, mais les lieux sont familiers à Victorine. La fosse est presque faite ; on utilisera un trou qui a été pratiqué pour faire jadis du terreau. Verteuil est frappé de l'intelligence et de l'esprit de décision de la jeune fille. Elle lui dit, en deux mots, son histoire et sa joie de savoir les Vendéens maîtres du pays. Ils ramènent, n'est-ce pas, le bon Dieu. Verteuil lui confirme ses espérances ; il lui confie le nom de celui qui doit reposer dans ce coin de terre : elle a bien entendu parler du Saint du Poitou. Quel honneur pour elle de contribuer à lui donner une sépulture chrétienne ! L'abbé Bernier est là pour bénir la terre qui va recouvrir ce martyr de la foi : "Vous savez, lui dit Verteuil, ce que vous risquez si les républicains découvraient qui a facilité la sépulture du général vendéen ? Votre vie est en jeu, mon enfant !"
- Qu'importe, répond fièrement la jeune fille, je me charge de tout ; j'ai deux hommes de confiance parmi les infirmiers ; ils m'aideront à porter le corps, à creuser, puis à combler la fosse. A minuit tout sera prêt. Faites seulement approcher la voiture le plus possible du champ où nous sommes. Je viendrai prendre le corps ; le prêtre nous accompagnera, et M. de Lescure sera pieusement déposé dans cet endroit que rien ne désignera aux regards les plus soupçonneux. Fiez-vous à moi." Six heures sonnèrent à l'horloge de l'hôpital où Verteuil et Victorine rentrèrent séparément par prudence.
A minuit et demi, le corps du Saint du Poitou reposerait dans la terre normande. Tout s'était passé comme la jeune fille l'avait dit.
Cinq jours après, les Vendéens, repoussés et battus à Granville, reprenaient le chemin d'Avranches. Entrés victorieusement dans l'arrondissement, le 10 Novembre, ils le quittaient précipitamment, le 19, poursuivis par le général Westermann. Le 21, des scènes atroces se passaient à Avranches ...
Les blessés de l'hôpital ne furent pas remontés en ville ; leur exécution devait avoir lieu dans une ferme voisine de l'établissement, à l'Andesoudière. Parmi ces invalides se trouvait une femme ... on lui reprochait aussi d'avoir caché le corps du général de Lescure et de l'avoir enterré secrètement. Victorine Saintdenis refusa de répondre aux questions de l'agent délégué par Laplanche pour obtenir d'elle des aveux ; prières et menaces, tout fut inutile. On la promena même dans les champs voisins de l'hôpital, dans l'espoir que l'émotion la trahirait, en passant devant l'endroit où elle avait déposé le cadavre du chef vendéen. Elle demeura impassible. Furieux, Laplanche ordonna qu'on la fusillât immédiatement.
Elle fut passée par les armes dans un petit verger, planté de pommiers, en bordure de la route d'Avranches à Villedieu, à moins de trente mètres de la chapelle de l'hospice, sous un petit bois dominant le ruisseau de Pirette. Les bleus l'enterrèrent dans une fosse commune avec 60 pauvres blessés dont plusieurs avaient été arrachés de leur lit et qui tombèrent sous les balles républicaines, à une vingtaine de mètres de l'endroit où la bonne Victorine Saintdenis avait enseveli de ses mains pieuses la dépouille mortelle du Saint du Poitou."


L'exposé de M. Etienne Dupont n'a pas convaincu. M. Aubrée qui, dans son livre très documenté, présente une autre hypothèse, très séduisante. Nous avons suivi le corps du général de Lescure jusqu'à son arrivée à Fougères dans le coeur de l'ancien hôtel Le Harivel. Cet hôtel existe toujours, au 86 de la rue Pinterie, avec ses grilles surmontées d'un écusson portant les lettres L et H.

 

LESCURE FOUGERES


En 1930, la Société archéologique et historique de Fougères fit apposer sur le mur une plaque de marbre portant l'inscription :


Lors du passage de l'Armée Vendéenne
3-6 Novembre 1794
ces grilles s'ouvrirent
pour recevoir le corps du
Général de Lescure
mort à La Pelerine, des suites de ses blessures.


Cet hôtel présente cette particularité d'avoir des caves profondes et mystérieuses, en particulier une magnifique salle souterraine, de 12m75 sur 5m50, située au-dessous de la cour.


M. Etienne Aubrée suppose que Puted, après l'embaumement, et d'accord avec le général Donnissan, aurait enterré le cercueil dans une de ces casemates, et que "ce tombeau provisoire serait devenu un sépulcre définitif" (Etienne Aubrée)


M. Etienne Aubrée a appelé à son aide des sourciers notoires qui, après études sur plan ont affirmé la présence certaine, sous la tour Cardinal de l'hôtel Le Harivel, d'ossements contenus dans un cercueil de plomb orienté Sud (tête) - Nord (pieds).


Il ne reste plus qu'à passer aux fouilles ; mais, nous dit l'auteur, "les propriétaires actuels de l'ancien hôtel Le Harivel, devenu aujourd'hui bien indivis, sont encore hésitants pour accorder l'autorisation que nous aurions désirée."

Docteur Léon Cerf
L'Association Médicale

39ème année - Décembre 1936

(1) Etienne Aubrée - Le général de Lescure et les Vendéens à Fougères. 1932 (Perrin)