coq

 

1835  -  NIORT (79) - ATTENTAT HORRIBLE CONTRE LA SURETÉ DE L'ÉTAT

 

Nous préfet, et en cette qualité, sujet fidèle et dévoué à l'ordre des choses ;


Considérant qu'une vaste conspiration ourdie dans la commune de St-Florent près Niort, menaçait d'étendre ses ramifications sur le sol entier du département que nous avons l'inapréciable bonheur d'administrer ;


Considérant que d'après les lois des 14 et 22 décembre 1789, 20 août 1790 et 27 mars 1791, les préfets ont le droit d'exercer une surveillance active et même une autorité repressive sur tous ceux qui tenteraient de troubler l'ordre ;


Considérant aussi qu'une ordonnance royale a réuni, quant à la police seulement, la commune de St-Florent à celle de Niort ; que dès lors nos mouchards ont le droit d'instrumenter sur cette commune sans empiéter sur l'autorité de M. le maire ;


Vu le rapport à nous fait le 23 de ce mois par M. le commissaire de police de la ville de Niort, dans lequel on trouve le passage suivant :


"M. Arthur de Brémond a fait placer d'une manière dérisoire, à l'extrémité de son jardin, sur un petit cabinet, un coq surmonté d'une quadruple fleur de lys : attendu que ce coq ne bat que d'une aile, et que dès-lors cet emblème, allusion insolente à la position du gouvernement, est évidemment séditieux, qu'il vous plaise prendre ma plainte en grande considération et lui donner toutes les suites indiquées par la loi."


Considérant en effet que M. le Vicomte Arthur de Brémond n'a eu pour objet que de prouver au public que l'ordre des choses ne marchait pas droit, en prenant pour girouette un coq placé de travers ;
Considérant que si M. de Brémond n'a fait battre son coq que d'une aile, c'est qu'il a voulu démontrer que l'ordre de choses est à demi-ruiné, ce qu'il nous importe de ne pas laisser croire ;
En ce qui touche la quadruple fleur de lys ; attendu que le héros des barricades, Louis-Philippe, les a fait replacer dans tous les châteaux royaux d'où les révolutionnaires les avaient fait disparaître, déclarons qu'il n'y a lieu à suivre, quant à ce chef ;


Attendu en fait que si M. de Brémond, principal coupable, a été trouvé détenteur du coq, il est prouvé pourtant que ce n'est pas lui qui l'a confectionné ;


Attendu que M. *** ferblantier en cette ville, s'est rendu complice de l'attentat inoui qui nous occupe, en aidant et facilitant par son industrie l'auteur principal à le commettre ;


Attendu aussi que ledit ferblantier n'est pas le seul complice du crime horrible qui a été commis, puisque sans fer-blanc, il n'aurait pas pu fabriquer le coq en question ; que nous devons dans l'intérêt de juillet qui nous paie si grassement, remonter un peu plus haut, pour saisir tous les fils de cette vaste conspiration ;


Attendu que les fabricans de fer-blanc, de Mansvaux, en Alsace, de Bain en Lorraine, de Moramber en Franche-Comté, et de Nevers, ont aussi participé au crime que nous signalons à la France, en adressant audit ferblantier, moyennant paiement, la matière qui a servi à la fabrication du coq séditieux, sachant surtout qu'il devait être gaulois ;


Attendu que le peintre a trempé, lui aussi, dans cette conspiration ; que ce serait en vain qu'il alléguât pour sa justification qu'il n'a fait qu'enluminer un coq découpé par le ciseau du ferblantier ; qu'il est évident que sans le secours de l'artiste, le coq, objet de l'incrimination, n'aurait jamais représenté un coq officiel, qu'ainsi sa culpabilité nous semble parfaitement démontrée ;


Par ces motifs avons arrêté et arrêtons ce qui suit :


Art. 1er Les sieurs Vicomte Arthur de Brémond, propriétaire à St-Florent près Niort, et de plus l'un des rédacteurs gérans du perfide Vendéen, trois étoiles ferblantier à Niort, les quatre fabricans dont nous ferons en sorte de connaître ultérieurement les noms, ainsi que le peintre, doivent être jugés par la cour des pairs, comme ayant pris part au complot d'avril de 1832, bien que le crime politique qui leur est reproché n'ait été commis qu'en mai 1835.


Art. 2 Toutes les pièces relatives à cette monstrueuse affaire seront transmises à M. le procureur-général de ladite cour exceptionnelle, dans le plus bref délai, afin de ne point éterniser la détention préventive des accusés.


Nota. Il est bon que vous sachiez, M. le procureur-général, que l'un de mes mouchards m'a assuré que M. de Brémond, le principal accusé, se propose de prouver à la noble cour que le coq gaulois dont il est cas dans l'accusation, n'est qu'une poule et une poule mouillée encore. Ainsi prenez vos mesures pour démontrer le contraire.


Fait en notre hôtel le 24 mai 1835.
Pour copie conforme.

Le Vendéen
Journal du Poitou
Jeudi 28 mai 1835 - N° 60 - 5ème année

 

MON COQ VIVAIT EN PAIX : LAS ! UN MOUCHARD SURVINT, ET VOILA LA GUERRE ALLUMÉE.
Rôtir un coq gaulois,
Quel crime abominable !

Depuis trois mois à peu près, M. de Brémond avait placé à l'extrémité de son jardin, sur un cabinet de verdure, une girouette représentant un coq (gaulois si l'on veut) qui faisait là, nous en convenons, une assez triste figure. Ledit coq se trouvait dans une position passablement gênante, et pour tout dire il avait un peu l'air d' "être à la broche" : son oeil fixait humblement la terre ; il semblait invoquer l'appui d'un auguste monarque, et de sa queue et de ses ailes constitutionnelles, il se débattait comme un diable ; ses mouvements convulsifs, la contraction de ses pattes crochues, pouvaient bien signifier aussi qu'il allait rendre le dernier soupir.


De plus, il y avait circonstance aggravante : un signe à jamais proscrit, une fleur de lys planait orgueilleuse, dorée, au-dessus du coq ACTUEL, à demi-rôti ; l'insolente riait de ses nobles efforts et paraissait lui dire sa fin prochaine.


Tel était le délit dans son infamie, dans sa vérité. Jamais rien certes ne fut plus séditieux. Un pareil crime exigeait un châtiment sévère ...sans une petite difficulté que voici : Pour voir toutes les horreurs emblématiques susdites, il fallait être à cinq pas du coq et avoir une imagination de commissaire de police, qui d'ordinaire grossit considérablement les objets. Or, le parterre de M. de Brémond est entouré de jardins immenses ; il est éloigné de la voie publique et hors de ville. Sa girouette ne pouvait donc être distinguée même par les yeux d'Argus de la police orléanière, à moins que celle-ci ne se faufilât dans un jardin voisin à l'insu du propriétaire et ne grimpât sur un mur ; enfin (chose édifiante !) à moins qu'elle ne violât une propriété et qu'elle ne se permît, pour ainsi dire l'escalade.


Sans toutes ces manoeuvres, la girouette séditieuse n'eût plus été qu'une pensée mauvaise, perturbatrice, attentatoire aux droits que le coq, etc ... mais la pensée est inviolable et sacrée ; confinée dans le sanctuaire du domicile, la nôtre n'eût pu que défier les rigueurs de la loi.


Néanmoins, dans ce bon temps de délation, d'astuce et de violence, de zèle et de dévouement, ce n'est pas de la loi que nos meneurs s'occupent ; on se fait une arme du moindre fétu ; il faut bien que chacun se montre et arrive ; et qui sait ? à cette dernière occasion, la croix d'honneur se donnera pour un coq.


Il est bien entendu que tout ce que nous disons-là ne s'applique nullement à M. le maire par intérim, qui a trop d'esprit et de tact pour s'être associé à une misérable tracasserie des agens du baron de Thiers. Ce magistrat nous a averti avec bienveillance. Nous, fort de notre droit, homme d'ordre avant tout, nous n'avons pas voulu aller plus loin et donner un prétexte aux mesquines poursuites, aux violences de l'orléanisme ; puisque cela lui plaît, nous avons descendu son coq, qui n'aurait pas tardé pourtant à descendre de lui-même.


Pourrait-on s'imaginer que c'est M. le préfet Thiessé qui, dit-on, sur la dénonciation d'un agent secret, s'est ému, passionné contre notre royal volatile, a ordonné rapports sur rapports et contre-rapports ; a convoqué un conseil ; nous a fait appeler pour comparaître à la mairie, et qui, pour un peu plus, nous livrait au procureur du roi et nous jetait aux bancs de la police correctionnelle. Ah ! M. Thiessé, nous ne l'aurions pas cru ! ...


C'eût été un plaisir pour nous de faire part à nos lecteurs du procès-verbal dressé contre notre coq "gaulois", mais M. le maire, qui, du reste, était dans son droit, nous en a refusé copie.


Cela ne nous empêche pas de dire la chose affreuse surtout que la police a VUE, bien qu'elle n'existât pas, "C'est que notre coq de fer-blanc (nous affirmons l'exactitude des termes du rapport) "ne battait que d'UNE AILE ; il y a là évidemment, dit-elle allusion séditieuse et injure grave pour l'ordre de choses qui nous régit".


Pauvre ordre de choses, ton coq, ta police et toi, vous nous faites grandement pitié !


Le Vendéen
Journal du Poitou
Jeudi 28 mai 1835 - n° 60 - 5e année