PETIT MYSTERE HISTORIQUE :
LA TETE DE LE CARPENTIER CONSERVÉE AU MONT SAINT-MICHEL

Le Carpentier est mort. Ses papiers, sa mince garde-robe, toutes les dernières et misérables épaves de sa puissance passée, ont été rendus à sa famille. On peut supposer que maintenant tout est terminé pour cet homme, du moins parmi les hommes ...

 

LE CARPENTIER


Et voilà qu'un mystère surgit, inexpliqué jusqu'à présent, dont sa dépouille elle-même est l'objet.


Dans un volume qu'il publie en 1849 sur le Mont St-Michel, Fulgence Girard est amené à parler du Conventionnel : il déclare que "sa tête conservée dans la pharmacie des Moines présente un beau front, et le développement phrénologique le plus régulier ; que cette enveloppe du principal siège de l'âme atteste bien l'harmonieux épanouissement du cerveau d'un sage". Sans s'arrêter aux appréciations plus ou moins justifiées de l'écrivain, le fait même de cette tête transformée en objet de vitrine a lieu de surprendre.


Sans doute après certaines exécutions capitales, lorsque le corps du supplicié abandonné par la famille était livré au scalpel des savants, il est arrivé maintes fois que la tête prenne place dans une sorte de musée du crime ; mais ici rien de semblable.


Le Carpentier n'est pas un criminel de droit commun ; et plus heureux que nombre de ses collègues de la Montagne, il est mort d'une façon naturelle, paisiblement, dans son lit, sans avoir senti sur son cou le froid tranchant du couperet auquel il avait livré tant de victimes.


La seule explication plausible serait que, pour une cause ignorée, l'autopsie du prisonnier eût été faite, et que sa tête séparée du corps, eût été gardée ensuite comme pièce anatomique, en l'absence de toute réclamation de ses proches, puis étiquetée avec quelques autres, en raison de la notoriété toute particulière dans la région de l'homme auquel elle appartenait.


Tout cela paraît vraisemblable, mais ensuite le mystère commence. Si la tête de Le Carpentier est demeurée au Mont St-MIchel, si elle s'y trouve probablement encore dans les placards d'une personne qu'il ne nous est pas permis de nommer, ayant promis le secret (1), le corps lui-même a disparu !

 

acte de décès de Le Carpentier


Dans les registres de la paroisse pour l'année 1829, aucune trace d'inhumation n'existe au nom de Jean-Baptiste Le Carpentier, tandis qu'on y voit relater, à l'époque de son décès, de nombreuses cérémonies célébrées pour d'autres prisonniers défunts. Si le corps a été transporté à Valognes, lieu légal de sa résidence (2), pourquoi cette mutilation ? S'il est enterré dans le petit cimetière accroché au flanc du Mont, à l'ombre écrasante de l'Abbaye qui fut sa prison, pourquoi ce silence, alors que les sentiments chrétiens témoignés par l'ancien conventionnel pendant les dernières années de sa détention écartent toute probabilité, et même toute possibilité d'un enfouissement secret, sans les prières de l'Eglise ?


C'est un petit mystère historique qu'il fallait signaler en passant ; mais son importance est trop minime pour mériter de retenir plus longtemps l'attention ...

(1) Tout ce que nous pouvons dire sur ce sujet est que la tête de Le Carpentier était restée entre les mains des Moines qui occupaient l'Abbaye au siècle dernier avec celles d'autres détenus notables à des titres différents. Quand ils s'éloignèrent pour se retirer au monastère de Fontevrault ou à celui de Fontgombaud - à quelques kilomètres de Le Blanc, - ils emportèrent avec eux les dossiers des prisonniers, mais les crânes furent laissés en garde à un habitant du Mont. C'est son fils, nous a-t-on dit, qui possède - ou tout du moins possédait jusqu'à ces derniers mois - ce lugubre dépôt.

(2) Et il n'existe non plus aucune mention d'inhumation du conventionnel dans les registres paroissiaux de Valognes !

Extrait :
Le Pays de Granville
buletin périodique de la Société d'études historiques et économiques
N° 1 - 6ème année - Janvier 1910