SOUVAROW ET CHARETTE

 

 

Lettre du général Souvarow à M. de Charette, Chef de la Vendée

"Héros de la Vendée, illustre défenseur de la foi de tes pères et du trône de tes Rois, salut ! que le Dieu des armées veille à jamais sur toi, qu'il guide ton bras à travers les bataillons de tes nombreux ennemis, qui, marqués du sceau de ce Dieu vengeur, tomberont dispersés comme la feuille que le vent du nord a frappée !

Et vous, immortels Vendéens, fidèles conservateurs de l'honneur des Français, dignes compagnons d'armes d'un héros ; guidés par lui, relevez le temple du Seigneur et le trône de vos Rois ; que le méchant périsse, que sa race s'efface ; alors que la paix bienfaisante renaisse, et que la tige antique des lis, que la tempête avoit courbée, se relève du milieu de vous plus brillante et plus majestueuse. Brave Charette, honneur des chevaliers français, l'univers est plein de ton nom ; l'Europe étonnée te contemple, et moi je t'admire et te félicite. Dieu t'a choisi, comme autrefois David, pour punir les Philistins ; adore ses décrets, attaque, frappe, et la victoire suivra tes pas. Tels sont les voeux d'un soldat qui, blanchi aux champs d'honneur, vit constamment la victoire couronner la confiance qu'il avoit placée dans le Dieu des combats. Gloire à Dieu ! car il est la source de toute gloire. Gloire à toi ! car il te chérit."

A Varsovie, le 1er octobre 1795.

SOUVAROW SIGNATURE

Extrait :

Essai sur l’histoire ancienne et moderne de la Nouvelle Russie

Tome second – 1820 - Paris, Rey et Gravier, libraires.

 

 

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ALEXANDRE VASSILIEVITCH SOUVOROV

Le général Alexandre Vassilievitch Souvorov est né le 24 novembre 1729 (ou 1730) à Moscou et mort le 18 mai 1800 à Saint-Pétersbourg.

Souvarow, dit M. Guillaumanches-Dubocage, résolut de se distinguer par les manières originales et presque extravagantes qu'il affecta, et qui, dans la suite, devinrent une seconde nature.

Il se levait avant le jour, sortait tout nu, quelle que fût la saison, et se faisait jeter sur le corps trois ou quatre seaux d'eau froide. Il dînait à huit heures du matin ; c'était presque son seul repas. Il couvrait son corps fluet et frêle d'une simple veste de basin et d'une culotte de la même étoffe. Dans ces vêtemens légers, le casque en tête et des bottes mal faites aux pieds, il commandait, il inspectait, il haranguait ses troupes au milieu de l'hiver, au fond de la Russie et à l'âge de 70 ans ; la simplicité d'extrême de son extérieur avait toutes les apparences de la grossièreté et de l'avarice.

 

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Ce feld-maréchal n'avait point de cheval à lui ; il montait la première rossinante qu'un Cosaque lui présentait. Sa voiture ordinaire était un kibitka ou charrette russe ; il préférait aux lits qu'on lui offrait quelques bottes de foin proprement arrangées dans un coin ; sa table n'était couverte que de ragoûts cosaques ; il n'avait pour domestique qu'un seul soldat d'ordonnance. Il lui est arrivé à la parade de se moucher dans les manches de son bel et unique uniforme de feld-maréchal ; et, ce qui passe les bornes, il satisfaisait à tous les besoins de la nature devant le front de son régiment, en présence des officiers et des généraux.

 

Par ces bizarreries, il voulait flatter les troupes, en prenant les manières du plus simple soldat, et il réussissait à être en même temps le camarade, le père, le bouffon et l'idole de son armée. Portant l'originalité de son caractère dans toutes ses actions, il voulait servir de modèle de subordination à son armée.

 

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C'est dans cette vue qu'il avait imaginé de dire à Tichinka, son aide de camp, de lui ordonner de sortir de table quand il s'apercevrait que, par préoccupation, il continuerait à manger au delà de son appétit ordinaire. Alors il se retournait d'un air en même temps grave et plaisant, et lui demandait : De quelle part ? - Par ordre du maréchal Souvarow. - Il faut qu'on lui obéisse, reprenait-il en riant, et il se levait sur-le-champ." Il en était de même lorsque ses occupations le tenaient sédentaire : Tichinka lui ordonnait de sortir ; il faisait la même demande, son aide de camp répétait la même réponse, et il allait aussitôt se promener. Malgré la rudesse de son caractère et sa négligence pour sa personne, ce vieux guerrier, dit-on, n'aimait pas qu'on lui rappelât son âge ; il rougissait même de sa vilaine figure ; et il est certain que dans les appartemens qu'il devait occuper, on avait soin d'en ôter ou d'en couvrir les glaces, car autrement, si Souvarow y apercevait ses rides, vraiment effrayantes, et ses cheveux blancs, on le voyait sortir comme au petit galop, et franchir en sautant les tables et les chaises.

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Les Russes, en général, sont très-attachés à la religion de leurs pères ; Souvarow était vraiment dévot, et il se piquait même de l'être. Bien souvent il assistait à l'office divin, chantait avec les popes ; mais on ne sait pas qu'il ait exercé aucun acte de bienfaisance envers eux ni pour les églises qu'il fréquentait. Il ne se mettait pas à table sans réciter le Bénédicité ; et n'en sortait pas sans dire les Grâces. Quand il avait des convives, s'ils ne répondaient pas amen, il disait en riant : "Ceux qui ne disent point amen n'auront pas d'eau-de-vie". C'était une liqueur qu'il aimait beaucoup, et dont il faisait usage tous les matins en se levant, et après avoir dit ses prières. Pendant son exil dans un village du gouvernement de Novogorod, il se fit nommer marguillier, et, ne pouvant mieux faire,  il exerçait son activité en sonnant les cloches de l'église plusieurs fois par jour : il sonnait en outre tous les offices, qu'il allait chanter avec le pope, pêle-mêle avec les paysans. Cependant, cette dévotion ne le rendait ni juste ni circonspect envers les ecclésiastiques.

Dans sa campagne de Suisse, il fit donner, sur une plainte mal fondée, cinquante coups de bâton au curé du lieu, qui était un homme respectable : peu de momens auparavant, l'ayant aperçu en arrivant à Altorf, il était descendu de cheval pour s'agenouiller devant lui et lui demander sa bénédiction. Il croyait ainsi séparer le général de l'homme religieux, sans manquer aux devoirs de l'un et de l'autre.

 

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Le soir, après la retraite, il obligeait tous les officiers à réciter une prière devant les troupes sous leurs ordres. Il portait toujours sur lui une petite image de saint Nicolas, patron de la Russie, et n'allait jamais aux combats sans avoir baisé cette image après avoir fait le signe de la croix.  Sa vie, extrêmement frugale, ne le distinguait pas du soldat, dont il imitait les manières, et il endurait comme lui les fatigues les plus pénibles. Il changeait bien souvent de chemise au milieu du camp, et ne se couvrait souvent que d'une simple peau de mouton.

Il était très pointilleux dans le service, faisait observer une discipline plus que sévère, et il proscrivit le luxe dans ses armées ; cela lui fit plusieurs ennemis parmi ses officiers supérieurs, mais il était adoré par ses soldats. Il affectait un laconisme digne d'un Spartiate : dans ses premières campagnes, s'étant emparé de la ville de Toutonkai en Bulgarie, il écrivit à son impératrice : "Gloire à Dieu ! louanges à Catherine ! la ville est prise, et j'y suis." Après la prise d'Ismaïlow, il adressa à la czarine ce peu de mots : "Madame, l'orgueilleuse Ismaïlow est à vos pieds." L'impératrice, dans son voyage en Crimée, accorda à ses généraux toutes les grâces qu'ils lui demandèrent. Quand le tour de Souvarow fut arrivé, Catherine lui demanda : "Eh bien, que puis-je faire pour vous ? - Payer mon logement, répondit-il." Ce logement ne coûtait que trois roubles. La manie de se singulariser ne pouvait certes inspirer une réponse plus modeste et plus laconique.

 

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Souvarow était maigre, petit, et vers l'âge de soixante ans son corps commença à se courber. Il avait le regard perçant et plein de feu. Son coup d'oeil était exact, ses plans généralement bien conçus, ses dispositions promptes et d'un ensemble rare dans un général, par la sage combinaison qu'il savait leur donner. Il se battit souvent à la tête de ses armées avec un courage qui redoublait celui du soldat et le rendait presque invincible. Quoique ses manières fussent brusques, et qu'il vécût plutôt comme un Cosaque du Volga que comme un feld-maréchal, Souvarow avait l'esprit très-orné ; il avait fait ses études avec honneur, et il savait l'allemand, le français, l'italier, le turc, le tartare, etc. ; il cultiva même la poésie, et il se plaisait à mettre ses ordres en vers ; il écrivait souvent ainsi ses rapports à l'impératrice.

 

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Comme il ne manquait pas de pénétration ni de politique, les personnes les mieux instruites ne voyaient dans ses goûts singuliers, dans ses manières ignobles, qu'une affectation ou une adresse pour se faire aimer du soldat, ou pour ne pas exciter l'envie. C'est dans cette vue que, sous le ministère de Potemkin, il se fit passer pour fou, et sut le persuader à tout le monde. Souvarow a été sans doute un des plus habiles généraux du 18e siècle : la postérité conservera le souvenir de ses exploits ; mais aussi la cruauté qu'il fit paraître en plusieurs occasions sera toujours une tache à sa mémoire.

 

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Extrait

Dictionnaire historique

Cinquième édition

Tome XII - 1824

 

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