LE CHEVALIER DES ESSARTS

Charles-Marie MICHEL, chevalier des Essarts, natif de Normandie, prit part à l'insurrection vendéenne, dont il fut l'un des chefs avec son père. Il avait alors 25 ans.

 

Montrelais 44


Après la malheureuse expédition de Bretagne, il fut arrêté à Montrelais (Loire-Inférieure) au commencement de janvier 1794. Le 4 de ce mois, le comité révolutionnaire d'Ingrandes (1) l'envoya à celui d'Angers pour être jugé. Le comité d'Angers, à la date du 7 janvier, voulut lui faire subir un interrogatoire, mais il répondit qu'il avait de grands secrets à dévoiler et qu'il ne le ferait que devant un représentant du peuple. On le mena aussitôt à Francastel (Archives de la cour d'appel d'Angers) :

Où il a été arrêté ? - Il s'est rendu à une garde près de Montrelais. Il venait de l'affaire du Mans. Il était alors blessé, seul dans la Vendée.
Quand il a été blessé, à Angers, où a-t-il été porté ? - A Baugé.
Où est-il né ? - A Perrier (Manche). Il a quitté Paris après la séparation de l'Assemblée constituante.
Depuis quel temps il est dans la Vendée ? - A la prise de Bressuire.
Quel grade il avait dans l'armée ? - Celui de cavalier. Il s'est trouvé aux batailles de Montaigu, Torfou, Cholet et à celles livrées par les brigands depuis leur passage de la Loire jusqu'au moment de leur destruction.

Interpellé de déclarer les grands secrets qu'il a annoncés aux membres du comité révolutionnaire ? - Etant à Dol, je montai lors de la tenue du conseil dans la chambre où étaient les papiers de l'état-major. J'y ai lu une dépêche venant de l'Angleterre. Dans le moment où le ministre écrivait il y avait des agents payés par l'Angleterre dans les villes de Brest, Rennes et autres de la Bretagne, dans des ports de Normandie et dans le Calvados, pour sonder l'esprit du peuple et le mouvoir à prendre les armes contre la république dès qu'il en serait temps. J'y ai lu de plus que l'Angleterre promettait de grands secours et notamment que ces secours étaient tous prêts. Il y avait encore deux pages qu'il ne put lire n'en ayant pas eu le temps. Cette dépêche était écrite en français signée Henri Dundas et sur un papier très fin ...

Une sienne soeur a été arrêtée avec lui ; elle restait habituellement avec lui depuis la Flèche. Dans la maison où on le porta à Baugé, il y fut dans la voiture de Mme de Scepaux. Il a signé des bons au nom d'un prétendu-roi Louis XVII.

Le lendemain, 8 janvier, le chevalier des Essarts comparut devant la Commission Militaire, dans l'ancienne église des Jacobins, lieu ordinaire de ses séances publiques. Il y fut interrogé comme suit par le président Félix, assisté du greffier Loizillon (Archives de la Cour) :

S'il est ci-devant noble ? - Il l'ignore, étant fils d'un avocat et boursier au collège d'Harcourt à Paris.
Où son père exerçait l'état d'avocat consultant ? - A Boismé, district de Bressuire.
Où il est né ? - Il croit que c'est en Poitou, c'est pour obtenir la place de boursier qu'on l'avait dit né en Normandie.
Pourquoi on l'appelait le chevalier des Essarts ? - Parce qu'il était plus jeune que son frère.
Où est son frère ? - Il l'ignore, ne l'ayant pas vu depuis cinq ans.
Combien il est resté de temps à Paris ? - Six ans.
Ce qu'il a fait en sortant du collège ? - Il a toujours été aux sections, il s'est trouvé au siège de la Bastille ; il n'a aucun état.
Quels étaient ses moyens d'exister ? - Son père les lui fournissait quoiqu'il ne fût pas riche, et il était aidé par deux parents qui étaient électeurs.
A quelle époque il est sorti de Paris ? - Un mois après le départ de M. Necker.
Où il est allé alors ? - A Boismé, chez son père.
Ce qu'il a fait à cette époque ? - Il travaillait, lisait les décrets, allait à la chasse et s'amusait au jardinage.
Combien il y a de temps qu'il est avec les brigands de la Vendée ? - Depuis la prise de Bressuire, où il a été fait prisonnier, au mois de mai 1793.
Quel grade il occupait dans cette bande de brigands ? - Aucun, étant simple cavalier volontaire.
Combien il a signé de proclamations royalistes ? - Très peu.
S'il lisait ces proclamations aux brigands ? - Il ne les leur a jamais lues.
Quel était son espoir en allant avec les brigands ? - Ayant été pris par eux, il fit serment de leur être fidèle, il a tenu son serment tout comme il l'aurait fait pour la République ; il a fait le plus de mal possible dans les combats, mais hors de là il n'en a pas fait.
S'il a prêté le serment d'être fidèle à la nation ? - Il l'a fait à la nation, à la loi et au roi.
Ce roi n'était qu'un individu dans la nation, il devait être fidèle à la république ? - Il n'avait pas fait le serment à la république et s'il l'eût fait il lui aurait été fidèle comme il l'a été aux brigands.
Quel était le commandant de la cavalerie où il était attaché ? - Le Prince de Talmond.
S'il a pu croire que le parti des brigands triompherait de la république ? - Non, il croyait même que les puissances coalisées succomberaient, mais il leur avait fait serment et il a cru devoir le tenir.
S'il peut nous dire ce que sont devenus la Rochejaquelein et Marigny ? - Chacun s'est sauvé comme il a pu, il ignore où ils sont, il a cependant appris que M. de Talmond avait été pris (2).
Où il s'est séparé de ces chefs ? - A Ancenis, où chacun prit parti de son côté.
Combien de brigands ont passé à Ancenis ? - Il l'ignore, étant arrivé des derniers, mais il croit que le nombre en a été très petit.
S'il a vu à Ancenis les chefs des brigands ? - Il n'y a vu que M. de Talmond.
Où il a reçu sa blessure ? - Sous les murs d'Angers.
Combien ils étaient à l'attaque d'Angers ? - 13 à 14.000 hommes, quoiqu'on dit que l'armée était beaucoup plus forte.
Combien ils étaient de cavaliers ? - Ils n'étaient que 300 bien armés, le reste était mal armé et mal monté.
Combien ils avaient d'artillerie à l'attaque d'Angers ? - 16 à 18 pièces de canon.
Combien les brigands ont perdu d'artillerie au Mans ? - Ils n'en ont ramené que 4 pièces, et le reste a été pris avec tous les caissons.
Combien il y avait de femmes à la suite de la bande des brigands ? - Il y en avait énormément, et elles sont la cause de leur ruine.
S'il connaît les correspondances qu'ils avaient à Paris ? - Il n'en a jamais connu dans l'intérieur.
S'il en a connu dans l'extérieur ? - Il a dit la vérité à cet égard au représentant du peuple.
S'il était initié dans les affaires secrètes des brigands ? - Non, et s'il l'eût été il ne les aurait pas amenés ou on les a menés.
Quel est le rédacteur de leurs fameuses proclamations ? - Il n'en a point connu de particulier, plusieurs y travaillaient, et on agréait celle qui paraissait la meilleure.
S'il a connaissance que le curé de Saint-Laud (3) en ait rédigé ? - Cela est possible, mais il n'en a pas connaissance.
Il n'a pas dit la vérité, puisqu'il existe plusieurs bons et proclamations signés de lui ? - On y mettait sa signature pour en augmenter le poids.
S'il n'eût été que simple cavalier, on n'eût pas mis sa signature de préférence aux autres ? - Il n'est pas le seul à avoir donné des bons, chacun en signait suivant les besoins, d'après l'ordre des chefs, qui les ratifiaient.
S'il n'a pas été membre du conseil supérieur des brigands à Châtillon ? - Il n'a jamais été d'aucune administrations.
Comment il se fait que n'étant pas du conseil supérieur, il existe un extrait signé de lui ? - Ce n'est pas lui qui l'a signé (4).
Représenté cet extrait pour reconnaître la signature ? - Ce n'est pas la sienne (5).
S'il connaît d'autres des Essarts dans l'armée des brigands ? - Il n'en connaît pas d'autres.
Si quelqu'un signait pour lui ? - Il n'en sait rien, mais il n'a jamais signé de cette manière-là.
Il a dit que s'il eût eu de l'influence sur les brigands il aurait empêché leur bande de se dissoudre, quel moyen eût-il employé pour cela ? - Il les eût empêché de courir le royaume et les eût gardés chez eux, où ils étaient mieux.
Quel moyens il eût employés pour les ramener chez eux ? - Il les ignore, mais il croit qu'ils eussent mieux été chez eux, et peut-être les choses se seraient pacifiées d'elles-mêmes.
Comment il aurait fait pour les ramener ? - Les républicains avaient pris de bons moyens pour les empêcher de rentrer chez eux, armés.
S'il sait ce que sont devenus son père et ses parents ? - Il l'ignore où est son père. Ses deux parents s'appellent Dameure, demeurant rue du Mouton, dont l'un est dans l'administration des tribunaux.
Combien il y a de temps qu'il a vu son père ? - Il n'y a pas longtemps, il l'a vu à Baugé, ou à la Flèche.
Quel grade il avait parmi les brigands ? - Il était dans l'administration à Châtillon.
S'il a passé la Loire à Varades ? - Il l'ignore.

Séance tenante le chevalier des Essarts, fut condamné à mort ; dans la soirée du même jour, 8 janvier (19 nivôse an II), il fut guillotiné sur la place du Ralliement (6) en même temps que M. de Donissant qui avait été arrêté avec lui à Montrelais (7).

F. UZUREAU
Directeur de l'Anjou Historique.

(1) A Ingrandes et même au début de son séjour à Angers, il déclara se nommer Charles-Marie-Michel ; le 7 janvier, il avoua qu'on l'appelait communément chevalier des Essarts.

(2) Henri de la Rochejaquelein tué à Nuaillé près Cholet le 28 janvier 1794, Marigny fut fusillé par les Vendéens à la Girardière, près Cerizay, le 14 juillet 1794. Antoine-Philippe de la Trémoille, prince de Talmond, fut guillotiné à Laval le 27 janvier 1794.

(3) Mort évêque d'Orléans le 1er octobre 1806.

(4) C'est son père qui était vice-président du conseil supérieur des armées catholiques et royales.

(5) De par la loi - Extrait du registre des délibérations du conseil supérieur d'administration provisoire - Séance du 22 août 1793, l'an 1er du règne de Louis XVII.
Vu par le conseil supérieur la requête présentée par le nommé Charles Colin, cultivateur, habitant de Rochefort-sur-Loire, tendant à son élargissement ; ensemble l'ordonnance de soit communiqué au conseil de Rochefort et l'avis dudit conseil, en date du 1er du courant, duquel il résulte que le détenu ne peut administrer les preuves de son innocence que par l'exhibition des registres de la ci-devant municipalité de Rochefort qui sont perdus ou égarés ; considérant que sa détention depuis le 10 juillet est un châtiment suffisant de l'impudence qu'il a commise en livrant partie de l'argenterie de l'église dudit Rochefort au district d'Angers et qu'il demeurera toujours responsable de la valeur de ladite argenterie conjointement avec la ci-devant municipalité s'il y a lieu : a arrêté et arrête que Charles Colin sera relâché des prisons de Châtillon à la charge par lui de demeurer à Rochefort sous la surveillance du conseil provisoire, d'y prêter le serment de fidélité au Roi, d'en signer l'acte et d'être responsable solidairement avec les membres de la ci-devant municipalité du prix de l'argenterie par lui livrée, s'il y a lieu.
Michel des Essarts, second président ; Bodi ; Bernier, curé de Saint-Laud ; Coudraye ; Gendron ; par le conseil supérieur, P. Jagault, secrétaire général.

(6) Voici les motifs de sa condamnation : Avoir eu des correspondances et liaisons étroites avec les brigands de la Vendée ; conspiration envers la République Française.

(7) Revue de Bretagne, novembre 1904.

Revue de Bretagne
2e série - 4e année - Juillet 1905 - Tome XXXIV

 

PIERRE MICHEL, écuyer, sieur des Essarts, fut élu, le 5 juillet 1790, secrétaire de l'assemblée des électeurs du district de Châtillon-sur-Sèvre. Devenu second président du conseil supérieur de la Vendée, il se cacha, après la déroute de Savenay, à Fégréac, près Redon, où il fut découvert et fusillé en 1794.

JOSEPH-MICHEL DES PLACES DES ESSARTS fut retraité sous la Restauration comme capitaine de vaisseau, chevalier de Saint-Louis, puis nommé doyen du conseil de préfecture de la Vienne. Il mourut à Poitiers le 20 novembre 1837, à l'âge de soixante-quinze ans.

ELISABETH-AGATHE-MARIE-HENRIETTE MICHEL DES ESSARTS, née à Boismé, fut arrêté à Montreuil, près Varades, condamnée à Angers, comme "ci-devant noble", et exécutée le 21 nivôse an II, 10 janvier 1794, à l'âge de trente-deux ans.


"... Il y avait chez moi le respectable M. d'Auzon, vieillard infirme ; M. des Essarts, le père, pauvre gentilhomme, dont notre famille avait fait la fortune ; il avait été marié par Mme de Lescure, la grand'mère, à une de nos voisines (Marie-Périne Richard de la Messardière, dame de Corbin de Boismé, près Bressuire), mais il avait toujours vécu à Clisson ainsi que ses enfants ; il n'avait à cette époque que sa fille (Elisabeth) âgée de trente ans. Cette demoiselle avait toute l'instruction et tout l'esprit possibles, mais le jugement faux ; pleine de prétentions, elle menait entièrement son père, qui était instruit, spirituel et bon naturellement, mais qui avait aussi des prétentions et secondait sa fille dans la rage qu'elle avait de tout gouverner. Du reste je lui rends cette justice, qu'elle a eu les soins les plus touchants pour ma grand'mère, pendant sa maladie. Ses deux frères étaient l'un, M. des Places, officier de marine, dont je ne parlerai pas, parce que, étant alors émigré, il n'entrera pour rien dans ces Mémoires, et l'autre, ABBÉ, depuis LE CHEVALIER DES ESSARTS, ami de M. de Lescure. Il avait toujours vécu à Clisson, mais il avait été obligé d'en sortir par un arrêté du département des Deux-Sèvres, prescrivant à tous les ecclésiastiques, même simples tonsurés, qui avaient refusé de prêter le serment, de quitter le pays. M. des Essarts, qui était dans le dernier cas, avait été forcé d'aller demeurer à Poitiers ; c'était un jeune homme de vingt-trois ans, extrêmement aimable, doux, gai. Ses deux défauts étaient d'être susceptible et de se laisser diriger par sa soeur qu'il aimait, mais qui avait pris un entier ascendant sur toute la famille. Cette soeur était enivrée d'amour-propre et d'ambition, et ne négligea rien dans la suite pour en inspirer à son frère et à son père pendant la guerre de Vendée."


Mémoires de Madame la Marquise de La Rochejaquelein / éd. originale publiée sur son manuscrit autographe par son petit-fils - Paris : Bourloton, 1889 - AD 85 - 4 Num 280/47