LA STATUE DE JEANNE D'ARC AU CROTOY

Le Crotoy, qui n'est plus aujourd'hui qu'une charmante station balnéaire sur la baie de Somme, était autrefois une forteresse importante pour la défense des côtes de la Picardie. Elle faisait partie du comté de Ponthieu, que le roi d'Angleterre Henri III recueillit dans la succession de sa femme, Aliénor, fille de la reine de Castille, comtesse de Ponthieu.


Pendant la guerre des Cent ans, les Anglais ne reculèrent pas devant les plus grands sacrifices pour en conserver la possession. Cette place forte, dont il reste à peine de nos jours quelques vestiges pouvait recevoir à cette époque dans son port des navires d'assez fort tonnage. C'est par elle que nos ennemis restaient en communication avec l'Angleterre, qu'ils se ravitaillaient en troupes et en armes et qu'ils faisaient passer chez eux le riche butin prélevé dans l'ouest de la France.

 

LE CROTOY 3


Quand Jeanne d'Arc tomba entre leurs mains à Compiègne, ils la retinrent longtemps prisonnière dans le château du Crotoy, avant de l'envoyer à Rouen, où s'instruisit son procès, qui se dénoua par la condamnation et le supplice que l'on sait.


M. Victor Pelletier, maire du Crotoy, a pensé qu'un monument commémoratif de la captivité de l'héroïne française devait s'élever sur les lieux mêmes qui avaient été la seconde étape de son martyre. Dans la séance du 10 juillet 1878, il proposa au conseil municipal de la commune d'ouvrir une souscription publique à l'effet d'ériger une statue à Jeanne d'Arc. Sa proposition fut adoptée et les fonds nécessaires ne tardèrent pas à être réalisés.

 

STATUE JEANNE D'ARC

 

 


La statue a été solennellement inaugurée le dimanche 28 août dernier sur la place du port. Son exécution avait été confiée au ciseau expérimenté de M. Fossé, sculpteur d'Amiens. Elle repose sur un piédestal de granit de Belgique, dont M. Gremilly, architecte, a fourni le dessin.


Les mains liées par des chaînes, assise dans l'attitude de la résignation, la vierge d'Orléans tourne vers le ciel des yeux émus d'une espérance fière, d'un noble mouvement dans le cadre grandiose du vaste estuaire de la Somme.


L'oeuvre fait honneur à l'artiste et forme un motif de décoration.
M. René Martin, notre historien national, assisté des premiers fonctionnaires du département et des notabilités de la contrée, a prononcé en l'honneur de Jeanne d'Arc un discours fort applaudi. Des régates ont égayé cette fête patriotique, qui s'est terminée par un brillant feu d'artifice et l'illumination générale de la ville, à la grande satisfaction d'une foule énorme accourue de toutes parts, comme pour répondre à cette recommandation de Michelet, gravée sur le côté gauche du piédestal :
Souvenez-vous toujours, Français,
Que la patrie de chez nous
Est née du coeur d'une femme,
De sa tendresse et de ses larmes,
Du sang qu'elle a donné pour nous.

Extrait :
Le Voleur - série illustrée
Numéro 1264 - 54ème année
23 septembre 1881

le crotoy

JEANNE D'ARC, PRISONNIERE DU CHATEAU DU CROTOY

Par un triste jour de mars 1434, un fort détachement d'hommes d'armes anglais arrive au Crotoy ; leur marche est fière, orgueilleuse, presque triomphale. Une femme d'une angélique douceur est au milieu d'eux : sa démarche est noble et assurée, mais ses mains sont enchaînées.


Cette femme, dont l'attitude énergique et le regard radieux inspirent le respect et gagnent les sympathies, est Jeanne d'Arc, l'héroïne d'Orléans, la faible femme que Dieu a choisie pour arracher la France à sa perte, rendre le courage à tant d'hommes qui n'espéraient plus.


On dirait que dans les moments de détresse des peuples, Dieu suscite des sauveurs pour les arracher à l'abîme et leur éviter de plus grandes calamités. C'est ainsi qu'une main providentielle fut prendre la vierge de Donremy dans la chaumière où elle vivait innocente et paisible, et lui donna la force de parler sans trembler au roi de France découragé, et de se mettre à la tête de quelques-uns de ses fidèles soldats. Dans la situation où se trouvait la France occupée par les Anglais, trahie par les siens, il n'était point d'homme qui pût la sauver. Pour étonner les esprits, rendre le courage aux faibles, inspirer à tous la confiance en Dieu, il fallait que ce fût une faible fille.


Après avoir changé les défaites en succès, après avoir ramené la victoire sous la bannière humiliée des Français, Jeanne d'Arc, trahie par une infâme jalousie, tombe à Compiègne entre les mains des ennemis de la France, auxquels elle a su rendre son nom redoutable. Les Anglais l'emprisonnent de château en château, et enfin dans celui du Crotoy, qui leur paraît de meilleure défense que les autres. C'est là que la glorieuse infortunée attend qu'on décide de son sort.

 

LE CROTOY LE CHATEAU


On croit que l'une des quatre grosses tours du donjon fut cette prison célèbre. On a voulu en reconnaître les débris dans les masses informes qui sont restées sur le sol ; mais rien ne justifie cette supposition ; il n'est point vrai non plus qu'on ait vu son cachot ou sa chambre ; depuis près de deux siècles, il ne reste du château que des ruines, et c'est à peine si on peut reconnaître sur quelques vestiges des fondations, le périmètre et le plan de la forteresse.


Je ne sais jusqu'à quel point on peut ajouter foi à la tradition qui veut que Jeanne d'Arc ait joui d'une certaine liberté dans sa prison. La manière brutale dont les Anglais la traitèrent, depuis sa capture à Compiègne jusqu'à sa triste fin à Rouen où elle arriva enfermée dans une cage de fer, ne peut laisser supposer qu'elle ait été traitée avec de grands égards dans les prisons où elle fut successivement transférée.


Cependant, pour nous en rapporter au savant historien d'Abbeville, M. Louandre, les gens du pays et particulièrement les dames d'Abbeville, étaient admis à la visiter et à causer avec elle. Elle se montrait résignée dans son malheur, ou plutôt l'éclat de sa vie d'abnégation et de dévouement couvrait tout ce qui pouvait en diminuer le bonheur. Pour la sublime héroïne, l'élue de Dieu, il n'était point de récompense assez digne en ce monde ; elle le sentait. Une voix intérieure semblait lui dire :
"Fille du ciel, ta jouissance est au ciel !"
Et elle attendait avec calme la destinée que Dieu lui réservait.


Là était aussi détenu prisonnier, un des dignitaires de l'église d'Amiens, le chancelier Nicolas de Quenneville. Si nous devons encore en croire la tradition et ce qu'en ont rapporté les historiens, il aurait eu également assez de liberté. Il disait la messe dans sa prison, et Jeanne d'Arc pouvait remplir ses devoirs religieux en se confessant au chancelier et assistant aux offices qu'il célébrait.
La noble fille se sentait heureuse dans sa prison. Elle y avait appris à aimer les gens du Crotoy, pour elle si affables et si dévoués ; elle leur disait :
"Plût à Dieu que ma liberté me soit rendue, et je reviendrai vivre et mourir parmi vous !"

 

le crotoy Jeanne d'Arc


Ce voeu ne devait point être exaucé. L'ignorance et le fanatisme faisaient alors le fond de l'esprit public ; les ennemis de Jeanne d'Arc avaient insinué que la jeune fille commerçait avec le diable. Cette accusation trouva créance parmi des juges disposés à la condamner. Elle fut enlevée du Crotoy et enfermée dans une cage de fer pour être transportée à Rouen où l'acte d'iniquité s'accomplit.

Extrait :
LE CROTOY
Florentin Lefils
1861

 

Jeanne d'Arc Le Crotoy 3

Jeanne d'Arc Le Crotoy

Chapelle Jeanne d'Arc Le Crotoy