LA BRUFFIERE

 

la bruffière 85

 

GARAUD (François), curé
BLANCHARD (Bonaventure-Louis), vicaire
ROBERT (Jean-Charles), vicaire.

 

La paroisse de la Bruffière faisait partie du diocèse de Nantes avant la Révolution. M. Garaud y était curé depuis le 22 août 1782.

Né à Vay en 1753 [20 février], il avait reçu la tonsure le 1er juin 1776, avait été ordonné prêtre le 29 mai 1779, et était resté vicaire à Vay jusqu'à sa nomination à la cure de la Bruffière, où il succéda à M. Julien Davy, natif d'Orvault, mort en juillet 1782.


D'un caractère affable, spirituel, bel homme et excellent prêtre, M. Garaud, très aimé de ses paroissiens, montra peu d'enthousiasme pour les idées nouvelles, bien que le maire de la commune, M. Servanteau de l'Echasserie, fit étalage d'un patriotisme exalté, comme un document en fait foi :


"Aujourd'hui 14 juillet 1791, partie des habitants de la paroisse de la Bruffière assemblés avec nous maire, officiers municipaux et notables soussignés, sur la place d'Armes,
Désirant célébrer l'anniversaire de la prise de la Bastille, jour à jamais mémorable dans nos fastes, dans les fastes de l'univers entier, jour où les bons citoyens ont renversé l'idole du despotisme et mis en sa place l'attribut le plus noble de l'humanité, la liberté,
Nous sommes transportés au bureau de cette commune où plusieurs habitants se sont inscrits sur le registre de la garde nationale.
Ensuite le sieur Bousseau, notre procureur-syndic, nous a fait part de sa députation vers M. Garraud, recteur, et Robert, vicaire de ce lieu, pour les engager, l'un ou l'autre, de nous dire une messe ce jour en actions de grâces de la victoire que les bons citoyens remportèrent, il y a deux ans, sur les ennemis du bien public ; mais il nous a dit que tous les deux s'y étaient refusés quoy qu'il eût offert de les salarier suivant l'usage.
Cela n'a pas empêché que l'assemblée se soit sur-le-champ transportée avec ordre à l'église de la paroisse où chacun y a témoigné particulièrement combien il était reconnaissant à Dieu de ses bienfaits continuels pour le soutient de notre constitution ; sortis de l'église à onze heures trois quarts du matin et rendu à la place d'Armes, Monsieur le maire a presté le serment et juré d'estre fidèle à la nation et à la loi et de maintenir de tout son pouvoir la constitution française, serment que toute l'assemblée a fait après lui, en y ajoutant que tous estaient bien décidés à vivre libres ou mourir ; ensuite monsieur le maire a mis le feu au buché dressé sur la place d'Armes et entonné le Te Deum qui a été chanté avec toute la décence et le plus religieusement possible.
Des cris mille fois répétés de Vive la nation ! Vive la loi ! se sont fait entendre, et fait éclater la joye de toute l'assemblée. Un repas fraternel où a reigné l'égalité la plus parfaite a suivi ces cérémonies différentes.
Fait, clos et arrêté au bureau, les dits jour, mois et an que dessus."
Charles SERVANTEAU, maire, Jean GIRARD, BOUSSEAU, pr de la commune, Etienne BLANLEIL, Jean BARBAUD, Henri FETU.

Le refus de serment obligea M. Garaud à quitter le presbytère qui fut offert à l'instituteur, M. Hénon, pour en faire la maison d'école. Délicatement, M. Hénon refusa. Le digne curé put se soustraire à la loi de déportation ; il ne quitta pas le pays et se cacha tour à tour chez des familles pieuses de la paroisse. Celle-ci ayant été occupée militairement, l'église servit de corps-de-garde.

 

La Bruffière 

 

M. Garaud s'établit au village de la Grenotière, au centre de la paroisse, à 1500 mètres environ du bourg ; il y fit aménager une grange qu'il orna le mieux qu'il put pour y célébrer la messe. Le son des cloches, devenu suspect aussi, ou peut-être seulement agaçant pour le civisme officiel, avait été interdit ; on prit au château de l'Echasserie une petite cloche qui fut pendue à un grand marronnier au centre du village, et qui, les dimanches et fêtes, appela les fidèles dans la grange paroissiale. La petite cloche sonnait aussi l'Angelus trois fois par jour ; on montrait encore, il y a quelques années, les crochets en fer auxquels elle était suspendue. M. Garaud célébrait aussi parfois la messe à la Traudière, aux Grandes-Fontaines et à la Poinstière. Il résidait principalement au village de la Burlière, où une famille dévouée lui donnait l'hospitalité.


Un rapport du commissaire Bousseau, en date du 24 frimaire an VI, porte :
"Vous me demandez l'Etat nominatif des prêtres qui exerçaient le culte avant l'époque du 19 fructidor dernier dans le canton, sur la conduite et les principes de chaque individu : je vais tâcher de vous satisfaire :
1° Le ci-devant curé de la Bruffière s'appelle François Garraud, natif du Vay (Loire-Inférieure), est réfractaire ; il a resté dans la Vendée pendant la guerre, a continué d'exercer le culte au bourg de la Bruffière jusqu'en thermidor ou vendémiaire, qu'il a commencé à se cacher dans la commune ; il a paru, ces jours derniers, dans le bourg pendant un jour seulement. Ses principes sont on ne peut plus pernicieux pour la Révolution ; il a du talent et semble guider la marche de ses confrères ; sa barbarie pendant la guerre de la Vendée est connue de tout le monde."


Le 10 ventôse suivant, nouveau rapport du commissaire Bousseau :
"Vous me demandez si l'anniversaire de la juste punition du dernier roi des Français a été célébré dans toutes les communes de mon canton le 1er pluviôse dernier ; ni cette fête, ni tout autre républicaine quelconque ne peut être célébré dans un pays où l'opinion n'a point changé, où elle est toujours dirigée en sens contraire de la Révolution par les prêtres cachés qui y exercent secrètement leur ministère, et par la caste lâche et barbare des ci-devant nobles qui s'y trouvent en grand nombre.
J'apprends dans ce moment que François Garraud, notre curé, courre la nuit les villages de notre commune, et qu'il y exerce le culte."


M. Garaud ne devait pas être, hélas ! si ingambe que l'imaginait l'indignation du commissaire, car il mourut, quelques semaines après, d'hydropisie. On raconte que le menuisier de la Bruffière qui portait à la Burlière le cercueil où devait être déposé le corps, rencontra quelques soldats à la traversée du bourg.


- Pour qui ce cercueil ? demandèrent-ils.
- Pour un brigand de la basse paroisse qui vient de mourir. - C'est bien, passez !
On ne pouvait songer à faire la sépulture de M. Garaud dans le cimetière de la paroisse. Deux sacristains de Boussay, bourg voisin, vinrent enlever secrètement le corps pour l'inhumer dans le cimetière de Boussay. Le corps était rendu au bord de la fosse, entouré de quelques fidèles, quand soudain on entendit crier : "Les bleus ! voilà les bleus !" Ce fut une déroute générale, et le cercueil fut abandonné au bord de la fosse. On s'aperçut bientôt que l'alerte n'était pas justifiée, et l'inhumation fut achevée, sans qu'on ait gardé le souvenir de l'endroit précis où repose la dépouille mortelle du digne curé de la Bruffière.

 

 

signature Garaud

 

 

M. BLANCHARD, vicaire, originaire de Cugand, ordonné le 10 juin 1786, prit aussitôt possession du vicariat de la Bruffière. Comme son curé, il refusa le serment, ne partit pas, et se retira au village de la Poinstière, au sommet d'un des côteaux les plus élevés qui dominent la Sèvre, où il se cacha dans une retraite obscure et humide pratiquée dans l'épaisseur du mur. Il dut la quitter bientôt, et se retira au château des Granges, tout près de la Bruffière ; puis ne s'y trouvant pas en sûreté et sur le point d'être arrêté, il choisit un asile plus sûr, au village de Bapaume, au pied du coteau à pic que surmontent d'énormes rochers, au bord de la Sèvre. Les chemins qui y conduisaient étaient à peu près praticables. La famille Néau le logea le mieux qu'elle put ; il disait la messe dans une chambre assez spacieuse que l'on a conservée telle qu'elle était alors. Il y mourut en 1799, entouré des soins les plus empressés.

 

signature Blanchard

 

M. Jean-Charles ROBERT, vicaire, né à Riaillé, clerc tonsuré le 14 juin 1783, ordonné prêtre le 10 juin 1786, fut nommé vicaire à la Bruffière en février 1789. Seul des trois prêtres de la Bruffière, il prêta le serment schismatique, et, tandis que son curé et son confrère étaient chassés du presbytère, il s'installa dans une maison qu'il avait achetée au centre du bourg, et où l'on prétend qu'il menait joyeuse vie. Ces allures lui aliénèrent les catholiques de la Bruffière qui non seulement n'assistèrent pas à sa messe, mais encore qui affectèrent de détourner la tête quand ils le rencontraient. M. Robert ne s'obstina pas longtemps dans son erreur ; il rétracta publiquement le serment qu'il avait prêté, quitta sa maison et se cacha dans les environs du bourg.

Un vieillard, qui vivait encore en 1868, a raconté que le vicaire avait fait transporter un lit dans un champ de genêt appelé "le Pâtis des Vallées" près du village de la Grenotière, et qu'il y coucha pendant plusieurs semaines ; il avait pour gardien le vieillard dont nous venons de parler et qui était alors un enfant de 10 à 12 ans. M. Robert célébrait la messe successivement dans différents villages, surtout à la Grenotière, aux Grandes-Fontaines et à la Traudière. Il assista au synode du Poiré, en août 1795 ; il fut l'un des cinq prêtres signalés en l'an IV par le commissaire du Directoire exécutif près l'administration du canton de la Bruffière, comme "gens tranquilles, ne s'occupant que des choses de la religion". La note change en l'an V ; il est vrai que les notes dépendaient autant du caractère du commissaire que de la conduite des notés.

Dans l'Etat nominatif des prêtres réfractaires qui exerçaient le culte avant le 14 fructidor, le commissaire Bousseau dit : "Le nommé Robert, ci-devant vicaire de la Bruffière, a tenu la même conduite que son curé (Bousseau, on le voit, n'était pas toujours exactement informé). C'est un ivrogne et un libertin dont la conduite est plus propre à inspirer du mépris pour son ministère que de confiance ; il ne se cache point depuis plus d'un mois." Bousseau eût été plus indulgent, s'il avait prévu que quelques semaines après, M. Robert prêtait le serment exigé par la loi du 19 fructidor. Un autre commissaire, Chassériau, adressait en effet à l'administration centrale du département copie du serment prescrit par la loi du 19 fructidor an V que venait de prêter Jean-Charles Robert, prêtre de la Bruffière, "qui déclare cependant qu'il n'exercera que lorsqu'il aura sondé l'opinion publique et qu'il sera parvenu à faire aimer le nouveau gouvernement". La tâche était au-dessus de ses forces, mais M. Robert pouvait invoquer des circonstances atténuantes : il avait été arrêté, il avait fait intervenir en sa faveur la municipalité de la Bruffière, et il payait son élargissement de ce serment conditionnel qui lui valait aussi, de Bousseau lui-même, une quasi amende honorable.


"Nous soussignés administrateurs municipaux du canton de la Bruffière, assistés de plusieurs citoyens soussignés et connus dudit canton, certifions à tous à qui il appartiendra que le citoyen Jean-Charles Robert, ex-ministre catholique, a donné des preuves de son civisme, et s'est toujours conformé à la loi, a cessé ses fonctions avant le 18 fructidor, s'est comporté dans notre commune d'une manière irréprochable, et à notre connaissance refusé de marier plusieurs individus, et d'administrer diverses fonctions qu'exigeait son ci-devant état, qu'en outre il est à la connaissance de tout le monde que le susdit citoyen Robert a sauvé pendant la malheureuse guerre qui a désolé nos contrées plusieurs personnes de la fureur des insurgés ; plus il s'est présenté à notre administration pour prêter le serment exigé par la loi comme tout citoyen, et a toujours resté en cette commune, et ne s'est jamais caché à toutes les recherches qu'on a pu faire, et n'a été que par erreur arrêté dans la place du ci-devant curé de ladite Bruffière.
En conséquence nous demandons que le susdit dénoncé soit élargi et le plus promptement que faire se pourra.
A la Bruffière, en administration municipale, le 5 pluviôse an VI de la République Française une et indivisible, et sans cachet, n'en ayant pas.
GIRARD, RARBAUD, BADREAU, Etienne BLANLEIL, René DROUET, François BROSSET, F. BLOUIN, Pierre ECHASSÉRIAU.

Je soussigné, certifie qu'à ma connaissance Jean-Charles Robert, ex-vicaire de la commune de la Bruffière, n'a point exercé et s'est même refusé à faire usage de son ministère depuis le 18 fructidor dernier, et qu'il m'a souvent manifesté le désir de se soumettre aux lois du gouvernement, que les menaces en général ont seul esté la cause de son retardement. En foi de quoi j'ai délivré le présent à la requête de l'administration cy-dessus, dont je suis le commissaire du Directoire exécutif à la Bruffière, le 6 pluviôse an VI, de la République française une et indivisible.

BOUSSEAU, commissaire."


M. Robert fut remis en liberté, et rentra dans sa maison du bourg ; il y mourut, l'année même de cet incident, dans les sentiments d'une piété édifiante.

 

 

signature Robert

 

 


Un prêtre du diocèse de Nantes, originaire de la Bruffière vint y terminer ses jours, après avoir parcouru les étapes de la persécution.

Il s'appelait Sébastien Girard, né en 1746, du légitime mariage de Sébastien Girard et de Marie-Anne Bineau. Vicaire de Renoaillé de 1774 à 1779, de Teiller en 1780, d'Héni en 1781, de Vertou à partir de 1788, il refusa le serment et dut renoncer ainsi au bénéfice de la métairie de la Sauzais, dans la paroisse de Treize-Septiers, d'un revenu de 300 livres. Il se retira à la Bruffière dans sa famille, puis alla se cacher à Nantes, où il fut arrêté en 1792, et déporté en Espagne. A son retour de l'exil, il revint à la Bruffière, où il resta jusqu'à sa mort survenue en 1809, à l'âge de 63 ans. Il fut enterré dans le cimetière, près l'église, devant le vitrail de la chapelle de Saint-Sébastien.

EDGAR BOURLOTON
Revue du Bas-Poitou et des provinces de l'Ouest
18ème année - 1ère livraison
1905